18/04/2009
Dans les pas d'Anna P.
Vendredi, Arte programme “Une femme à abattre” fiction qui rend hommage à la journaliste russe assassinée Anna Politovskaïa. Une prise de risque et un téléfilm dense qui traduisent une volonté de saisir la réalité à bras-le-corps. Les scénaristes de cette fiction primée expliquent leur démarche d’enquêteurs.
Entretiens: Karin Tshidimba
LE 7 OCTOBRE 2006, ANNA POLITOVSKAÏA est abattue à bout portant dans le hall de son immeuble à Moscou. Quelques semaines plus tard, Arte commande l’écriture d’une fiction rendant hommage au travail de dénonciation de la journaliste. “Une femme à abattre” a été terminé un an après l’assassinat d’Anna Politovskaïa, un délai très court et une prise de risque rare pour la fiction française. Si le résultat n’est pas totalement convaincant (critique à lire dans notre édition de vendredi), la périlleuse quête de la vérité et la complexité des réalités russe et tchétchène ne sont en rien édulcorées, offrant du souffle à ce récit volontaire et original. Un sillon que les scénaristes Pauline Rocafull et Didier Lacoste s’engagent à continuer de creuser.
“Notre voyage en Russie remonte à il y a presque deux ans (fin mai 2007). C’était six mois seulement après la mort d’Anna Politovskaïa. Après quelques mois d’enquêtes, nous avions besoin de découvrir la Russie et d’avoir des informations de “première main”. Les choses commençaient juste à bouger avec des articles dans Libération, etc.” Avant de partir, ils rencontrent à Bruxelles le correspondant de Novaïa Gazeta et, sur place, Laure Mandeville, correspondante en Russie pour “Le Figaro” et A.S. (nom escamoté par sécurité), traductrice pour “L’Express” qui les pilote pendant leurs repérages. Puis, ils rencontrent le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta et Mémorial, association de défense des droits de l’homme.
“Depuis, rien n’a filtré et notre principal contact a été victime d’une “curieuse” attaque cérébrale. C’était une rencontre fugitive qui n’a donné lieu à aucun échange d’adresse email ou de numéro de téléphone.” Ancien colonel de l’armée russe spécialisé dans la libération des otages russes en Tchétchénie, Ismaëlov (qui fait une apparition furtive dans le film) a été “tellement écœuré” qu’il a démissionné pour devenir journaliste et dénoncer cette barbarie. Doté d’un réseau de contacts incroyable, il a mené l’enquête avec le Parquet de Moscou mais un jour, le juge a été dessaisi. “Je sais qui c’est, le problème, ce sont les preuves…”
“Ismaëlov a remis les noms des commanditaires dans une enveloppe scellée à une organisation de presse internationale, à charge pour elle de publier les noms s’il lui arrivait quelque chose. Visiblement, il n’aurait pas donné le signal jusqu’ici. Quant à son état de santé, il est difficile de savoir s’il s’agissait d’une attaque cérébrale “naturelle” ou provoquée. Ismaëlov espère sans doute reprendre son travail.”
“On savait en acceptant ce projet qu’on prenait le risque d’être rattrapé par l’actualité. Mais il y a eu un pseudo procès, il y a un mois, qui n’a rien révélé. N’y ont comparu que des exécutants (membres du FSB, ex-KGB) qui ont d’ailleurs tous été relaxés et on n’y a pas parlé des commanditaires. Il faudra des années avant que la vérité ne sorte. Ce procès est une déception, en même temps, c’est monnaie courante en Russie. Quant à nous, nous sommes déçus sans l’être, nous ne tentions pas de faire un coup d’éclat mais de parler de la liberté de la presse. Nous voulions sensibiliser la France à cette question majeure qui implique des commanditaires tchétchènes jouissant de l’appui des autorités russes. Il y a eu un nouvel assassinat il y a trois semaines, cela prouve qu’il est impossible de faire la lumière sur tout cela. Le film a un côté très documentaire qui fait qu’il garde une pertinence et une valeur malgré le temps qui passe.”
En septembre dernier, “Une femme à abattre” a été gratifié du prix du meilleur scénario à La Rochelle. Pas mal pour un film censé magnifié la beauté du métro moscovite…
“Les Russes sont très contents que leur travail de résistance soit évoqué.” Même s’il a fallu pour cela inventer un personnage étranger ? “Mélanie Doutey est un pont entre la réalité russe et le public français. Elle obtient des choses par hasard. C’est pour cela qu’elle n’y arrive pas finalement.” Il n’aurait en effet plus manqué qu’elle vole la vedette aux Russes… “Je trouve cette série d’échecs très intéressante, intervient le réalisateur Olivier Langlois. C’est quelqu’un qui apprend à s’engager et même si ça n’a pas marché, cela change sa vie. Elle découvre l’engagement : le sien et celui des autres. Au départ, on voyait davantage son fiancé, mais des scènes ont été supprimées avec la volonté d’aller tout de suite en Russie pour entrer dans l’action.”
AFGHANISTAN, NIGER,...: SILENCE, ON TOURNE
QU’EST-CE QUI A POUSSÉ PAULINE Rocafull et Didier Lacoste à s’investir dans ce type de fictions ? “Le métier de journaliste m’a longtemps attirée, confie Pauline Rocafull, mais pour diverses raisons, j’ai changé de voie. Aujourd’hui, j’y reviens par ce biais.” “Je n’étais pas dans cette mouvance au départ, renchérit Didier Lacoste, mais aujourd’hui j’aime les sujets très en prise avec le réel plutôt que de travailler dans l’imaginaire pur. Cela permet de défendre des causes justes, au-delà du simple divertissement apporté par la fiction. Depuis 3, 4 ans, j’ai eu ce déclic, en travaillant avec Peter Kosminsky qui incarne une certaine école anglaise du documentaire.” C’est d’ailleurs avec lui qu’il avait entamé le travail qui mènera à la fiction sur l’Ena, “L’école du pouvoir”, reprise par Raoul Peck.
Les deux scénaristes, récemment primés ont d’ailleurs une pile de projets et d’enquêtes sur leur planche de travail.
- Le premier, développé avec Arte, est un “gros projet sur la diplomatie française. C’est une réalité très sensible et très complexe qui évoque les richesses du Nord Niger. Nous sommes en plein cœur de l’écriture. Ce projet nous a été proposé par Maha Production habituellement active dans le domaine du documentaire (ils ont notamment produit le formidable “Un coupable idéal”) et aujourd’hui, ils se sont lancés dans ce projet qui se penche sur le travail de la Cellule d’urgence du ministère des Affaires Etrangères qui veille sur les intérêts de la France (entreprises et particuliers) à l’étranger.” Si le rôle humanitaire du Quai d’Orsay est relativement bien connu, c’est son travail de négociation et de libération d’otages qui les intéresse ici. “Nous suivrons un personnage issu de cette cellule et un porte-parole d’une usine française active au Niger. On va sans doute se rendre sur place bientôt.” Pour un tournage envisagé au printemps 2010. “Evidemment, il faut rester discret sur cette question, mais tout comme on a filmé en Russie, sous couvert d’un documentaire sur le métro à Moscou, on va sans doute évoquer… l’artisanat du Niger.” Et quelques décors seront empruntés au Mali ou au Burkina Faso. “Maha Production savait que nous avions travaillé sur Anna Politovskaïa, ils nous ont attendus cinq mois pour traiter ce sujet, c’est rarissime car les scénaristes sont souvent considérés comme interchangeables.”
-Autre projet en cours : un sujet sur Tchernobyl avec TelFrance. “Nous essayons d’explorer la mémoire collective et de dessiner les enjeux du nucléaire en France.”
- “Nous avons aussi un projet en cours avec Endemol sur Sarkozy : pour retracer son parcours durant un an, un an et demi, autour des présidentielles. Mais c’est compliqué à monter avec les problèmes de droit à l’image, etc. Beaucoup d’articles l’ont évoqué mais en se focalisant sur les aspects people alors que le projet est politique avant tout. C’est un projet en attente de savoir s’il peut se faire en France,” résume Didier Lacoste. On est en effet bien loin de la tradition britannique qui n’a pas eu peur de sonder le destin de Tony Blair alors qu’il était en fonction.
- Il évoque aussi un projet avec Raspail production autour des soldats français en Afghanistan. “Les événements d’août dernier ont frappé les esprits, une grande réflexion est en cours : pourquoi meurent-ils en Afghanistan ? Avant cela, la France semblait un peu avoir oublié qu’elle était en guerre…”
- Enfin, un projet développé avec Capa et Christian Faure sur le dilemme vécu par les femmes de ménage algériennes durant la guerre contre la France. “Cela fait deux ans qu’on y travaille. C’est un film historique fort, important, mais pour plein de raisons dues à l’actualité de France Télévisions (réforme en cours et budgets en baisse), il est à l’arrêt pour le moment.” Le sujet, délicat et interpellant, mérite pourtant toutes les attentions.
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