26/12/2009
La première fois
Karin Clercq est une chanteuse et actrice belge. D’abord comédienne de théâtre, c’est lors du tournage d’un court métrage qu’elle rencontre Guillaume Jouan, guitariste des trois premiers albums de Miossec. Ils collaborent, elle pour les textes et lui pour la musique et la production, sur deux albums, “Femme X” et “Après l’amour”. Son 3e album, “La vie buissonnière”, est sorti en 2009.
KARIN CLERCQ EN 6 DATES
1972 : naissance à 7 mois et demi à la clinique d’Ixelles. “Trop pressée de vivre !”, dira-t-on…
1989 : la chute du mur de Berlin et mes premiers cours de théâtre dans un cours d’adultes, chez Jean Mastin, dans la section Son Corps Voix. J’ai 17 ans, un monde nouveau se profile…
1998 : premier prix en dramatique et déclamation au Conservatoire royal de Liège (après une licence en Histoire de l’Art), et début sur les planches bruxelloises.
1999 : ma rencontre avec le musicien français Guillaume Jouan (Miossec) et l’horizon d’un autre univers auquel je n’ai jamais envisagé d’appartenir, celui de la musique.
2002 : naissance de mon premier enfant (aussi à 7 mois et demi !), et sortie de mon premier album,“Femme X” , tout cela à 6 jours d’intervalle.
2009 : sortie de mon troisième album, “La vie buissonnière”, et écriture de L’éducation des jeunes filles” avec mon mari G. Alloing (création en janvier 2010 au Delvaux à Bruxelles), une pièce inspirée par un petit cours de “Politesse” que ma grand-mère m’avait légué pour mes 17 ans. Les cycles de la vie…
UN EVENEMENT DE MA VIE
DIFFICILE POUR MOI DE N’EN CHOISIR qu’un. Je me disais que ce qui nous marque tout au long de notre vie, ce sont nos premières fois. Toutes ces premières fois qui nous constituent, nous façonnent. Une belle idée de chanson d’ailleurs, il faudra que je pense à la noter dans mon petit carnet.
La première fois que j’ai compris que j’existais, car ma mère riait quand je mettais ma tête dans son cou tendre et chaud, la première fois que j’ai réussi à me lever et à faire trois pas sans m’écrouler, la première fois que j’ai réussi à tenir sur mon vélo jaune et rouge sans petites roues, la première fois que j’ai avoué à un garçon que j’étais amoureuse de lui (le bide, il n’a rien répondu), la première fois qu’on m’a embrassée et que je me suis dit, c’est vraiment bizarre comme procédé, la première fois...
La première fois que je suis montée sur scène pour chanter devant un public aux Nuits du Botanique en 2002, la première fois que la vie est sortie de moi. C’est peut-être ma seule première fois que j’ai vécu deux fois de manière aussi intense, car la naissance de ma fille fut aussi pour moi une première fois.
J’adore les premières fois, et j’avoue que je les recherche intensément. Mais elles ne doivent pas forcément être exceptionnelles, il y a des premières fois très simples, très discrètes et très belles. Il suffit de les faire exister, d’y penser quand on les vit… D’ailleurs, c’est la première fois que je bois un café corsé à 8 heures du matin en terminant un autoportrait pour “La Libre” !
UNE PHRASE
“Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.”
Milan Kundera. Dans “L’insoutenable légèreté de l’être”.
TROIS LIVRES
"La plage d'Ostende" de Jacqueline Harpman (1991)
“Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbek m’appartiendrait. J’avais 11 ans, il en avait 25…” Tout est dit. Je suis une grande fan de J. Harpman, et ce roman sur la passion totale m’a vraiment remuée. J’ai presque l’impression d’avoir été témoin de cette histoire d’amour, tellement j’ai ressenti ce livre. La façon dont J. Harpman nous plonge dans la psychologie de ses personnages m’a toujours fascinée, elle ne les juge pas, elle les laisse vivre. L’un d’entre eux m’a d’ailleurs inspiré une chanson de mon deuxième album, “Le lover”.
"Le goût du bonheur", de Marie Laberge (2001-2003)
L’histoire d’une famille, en trois tomes (Gabrielle, Adélaïde, Florent), qui commence dans les années 30 au Québec et s’étale sur deux générations (la mère et la fille). Une vraie saga qui vous emporte, vous fait rire, pleurer, trembler, vous révolter, et surtout qui vous rend un brin associable, tellement vous n’avez plus envie de la quitter. Ma seule critique : les émotions y sont tellement intenses, qu’après, pendant au moins 6 mois, toutes mes lectures m’ont paru très fades.
"Antigone", de Henry Bauchau (1997)
Cette version bouleversante d’“Antigone”, écrite par l’un de nos plus grands écrivains belges, Henry Bauchau, m’a poursuivie pendant longtemps. Et quand elle se met à crier sur l’Agora, on ne peut s’empêcher de frissonner et de remettre en question bien des choses. Après ma version chantée de “Kassandre” (album “Femme X”, 2002), j’espère un jour pouvoir écrire une chanson sur ce cri profond d’Antigone, une chanson dans la filiation de la version de l’écrivain belge. L’“Antigone” de Bauchau, c’est un diamant brut d’écriture et de psychologie. Un livre rare, à lire de toute urgence.
TROIS FILMS
"Les enfants du Paradis", du tandem Carné et Prévert (1945)
Le plus bel hommage rendu au monde du théâtre d’antan. J’ai longtemps été fascinée par ses comédiens, Arletty et Jean-Louis Barrault, pour ne citer qu’eux. Leur carrière et leur beauté étrange ont orné longtemps les portes de ma chambre d’adolescente. Et puis, les dialogues acides et poétiques de Prévert laissent des traces indélébiles : “Il ne faut pas m’en vouloir, mais je ne suis pas… comme vous rêvez. Il faut me comprendre, je suis simple, tellement simple. Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plaît, c’est tout. Et quand j’ai envie de dire oui, je ne sais pas dire non.”
"Les valseuses", de Bertrand Blier (1974)
Un film-culte, symbole d’une époque, de liberté, de franc-parler et d’insolence, de politiquement incorrect. J’adore. Les dialogues incisifs et provocateurs ont dû en ébranler plus d’un à l’époque. Mais la façon dont Depardieu, Dewaere et Miou Miou phrasent leurs répliques possède toujours une forme de poésie, même si les mots sont crus. Ce n’est jamais vulgaire, c’est hyper enlevé. Bertrand Blier est vraiment pour moi un tout grand réalisateur et un excellent directeur d’acteurs : des "Valseuses” à “Buffet Froid”, de "Trop belle pour toi” à <“Combien tu m’aimes”, il sait viser juste. En plein cœur. Des films comme ça, ça fait un bien fou.
"Il était une fois en Amérique", de Sergio Leone (1984)
J’ai dû voir ce film 8 fois, je pense. Il a pour moi tous les ingrédients d’un bon classique : l’histoire d’une bande d’amis, jeunesse délinquante qui formera la pègre des années 20, alcool, prohibition, pouvoir, racket, violence, amours faciles. Et amitié, surtout. Celle qui soude et celle qui trahit. Celle qui nous permet de survivre et celle qui nous tue. Des acteurs dans la puissance de leur art, au service d’un tout grand film servi par une musique qui résonne encore dans ma tête. Je me le regarderais bien une neuvième fois…
TROIS LIEUX
Louvain-la-Neuve
J’y suis arrivée à trois ans avec mes parents. Mon père est architecte, il y avait donc pas mal de boulot pour lui là-bas : toute une ville à construire ! La dernière née en Belgique était alors un grand chantier, une gigantesque plaine de jeux pour bien des enfants, un vrai laboratoire de vie. C’était aussi les années 70… Les grands barbecues entre les étudiants et les jeunes nouveaux habitants, les portes jamais fermées à clé, les piétonniers insouciants… On se sentait libre, car tout était à construire. C’est une ville qui m’a marquée dans ma façon de vivre. Je l’ai quittée à 22 ans pour Bangkok. Le choc.
Bangkok
Ma première ville avec voitures. Le décalage était considérable. Un saut dans le vide, un grand écart. Beaucoup de gens qui passent par Bangkok se sentent écrasés par cette ville insaisissable. Moi, elle m’a complètement séduite. Mais il faut un peu de temps pour apprivoiser ses odeurs multiples et ses contradictions, son urbanisme chaotique et sa poésie urbaine. A Bangkok, rien n’est gris, rien n’est à moitié. Tout est extrême. C’est une ville entière où on ressent toutes les émotions à 100 %. Je n’aurais pas choisi de devenir chanteuse et comédienne, j’y serais encore…
Montréal
J’y suis allée deux fois pour des concerts et une remise de Prix (Prix Rapsat Lelièvre reçu pour mon album “Femme X”), et j’adore son dynamisme, sa pro-activité. Ça bouge sans cesse à Montréal, et je pense qu’un de ces quatre, j’irai y habiter un an ou deux. Ça me plairait de partir là-bas avec ma petite famille et de m’immerger dans ce modèle de vie, de ville, entre l’Europe et les Etats-Unis, d’être à la frontière de deux modes presque opposés, parmi des gens qui se bougent vraiment pour préserver leur culture et leur langue.
UNE DATE
11 septembre 2001
Encore une fin de cycle. Fin d’une certaine naïveté aussi. J’étais dans un studio en train de bosser avec Guillaume (Jouan) sur un morceau, quand mon GSM a sonné : “C’est la guerre, me dit une voix amie, allume ta télé !”
Ph: Ch. Bortels
17:30 Publié dans Autoportrait | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la libre, momento, autoportrait, karin clercq




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