03/01/2010
Où l'on range Boltanski et Bustamante
Dans la lignée de la digne rubrique “Coulisses”, on a souhaité montrer un endroit où le commun ne pourrait poser le pied sans risquer d’être pris par la maréchaussée. Balade dans la réserve des œuvres d’art du Mac’s en compagnie de Jérôme André.
Visite guidée: Aurore Vaucelle
Reportage photo: Alexis Haulot
EN CE JEUDI DE NEIGE, nous avions décidé de faire enfin toute la lumière sur les coulisses du musée d’Art contemporain de Hornu. Comment donc et où conserve-t-on les œuvres d’art, lorsqu’elles ne sont pas exposées à nos yeux ? Où se cache cette réserve secrète remplie à craquer d’œuvres d’art. Rentrer au cœur du musée répond à la curiosité du visiteur qui ne peut jamais pousser la porte barrée d’un “interdit au public”, sans compter que cela permet de comprendre comment est utilisé le budget de la Communauté française, dévolu au dit musée.
Au côté de Pascaline et Jérôme, attachés à la conservation, à l’écoute de Nicolas, on découvre le petit monde du Mac’s. Soit 80 personnes qui agissent, dans le but ultime de nourrir la curiosité et la réflexion du visiteur. Ici, toutes les professions, de la conservation à l’accueil des visiteurs, en passant par la menuiserie ou la maîtrise des techniques high-tech – indispensable à la gestion d’un nouveau médium artistique tel que la vidéo –, sont représentées.
Descendant dans l’antre du musée, on tombe nez à nez avec de très, très hautes portes, puis un établi, des planches, des outils. “Ici, on fait tout.” Neuf menuisiers, des plombiers, deux électriciens sont confrontés à des constructions chaque fois inédites. “On est amené à travailler sur
différents types de matériaux et, précisément avec l’art contemporain, on est amené à travailler avec des matériaux assez curieux, je pense en particulier à la pièce en graisse d’Anish Kapoor, “My Red Homeland”, un volume de 50 tonnes de graisse à mettre en place, par exemple. […] L’année dernière, il a fallu accueillir aussi des animaux naturalisés, il a fallu faire un socle pour une girafe, et un peu la soigner, en quelque sorte.” Il est arrivé également, nous raconte-t-on, que l’on ne puisse faire entrer une pièce gigantesque, restée à l’extérieur.
En termes de conservation, l’équipe est également confrontée à des matériaux et techniques très divers, qui vont du minéral à l’organique, au multimédia. “Il faut que vous sachiez tout faire. […] L’année dernière, on a installé une œuvre numérique d’Angel Vergara, “Les voisins, nos amis” (NdlR : une table old school, très simple d’apparence, supporte de multiples écrans numériques synchronisés). Sur cette table fabriquée ici, qui paraissait totalement anecdotique,… il y avait en dessous de quoi faire sauter le pont de la rivière Kwaï !”
Du fait que les champs ne sont plus cloisonnés dans l’art contemporain, et les techniques forcément plus diversifiées, comment conserver cette pléthore de matériaux si différents ? Au sein de la réserve, on observe de petits boîtiers de contrôle, dignes de cages à canaris. Ici, on maintient une température et une hygrométrie médiane qui conviennent au mieux à toutes les matières premières des œuvres.
Mais, pour la vidéo par exemple, comment faire ? On n’est pas sûr de maîtriser le vieillissement des bandes, les protocoles et les codes de lecture futurs. “On est parti sur l’idée d’un serveur, on va numériser l’ensemble des vidéos. Mais on ne met pas tous les œufs dans le même panier. Donc, on va aussi garder un support bande.” Une telle démarche pose la nécessaire question de la reproduction de l’œuvre qui n’est plus unique, mais démultipliée pour sa sauvegarde. “Des certificats cadrent le tout. Donc, oui, on reproduit les œuvres, on les met sur disque dur et copie sur DVD.” Il trouve donc des œuvres en plusieurs exemplaires... Le musée moderne sait même multiplier ses trésors !
LES PETITS CONSEILS DE LA CONSERVATION
Comment faire (vite) rouiller une oeuvre?
L’histoire des boîtes de Boltanski ou comment des chargés de conservation très sérieux se donnent un mal de chien pour faire rouiller le plus vite possible des boîtes en fer qu’ils souhaiteraient (tout de même !) garder longtemps.
Racontez-nous comment on sauve des mètres de boîtes en fer blanc.
Il faut comprendre le travail de l’artiste avant tout, car souvent, le processus créatif de l’œuvre n’est jamais que l’image d’une pensée. Christian Boltanski travaille sur le temps qui passe et la mémoire, sur une certaine forme de vieillissement. Quand on a commandé cette œuvre pour le Grand Hornu, il était hors de question de montrer des boîtes neuves. Pour montrer la mémoire, on les a veillies artificiellement. On a déclenché un processus de corrosion, mais désormais, quand le processus va-t-il s’interrompre ?
Toutes les techniques sont bonnes pour atteindre le but artistique ? La légende raconte que les boîtes avaient été mises à l’extérieur, et que l’on était alors autorisé à faire pipi dessus pour les faire rouiller plus vite ?
Ça n’a pas marché. On a dû faire appel à des produits. A l’inverse, désormais, on aimerait maintenir le matériau en l’état. Problème, dans la réserve, il y a un peu d’humidité (environ 50 % pour le maintien des autres œuvres). Il faut donc réfléchir à l’idée de la conservation. Pourquoi ne pas “refaire” les œuvres en prévision d’une expo, obtenir toute la documentation pour ça ? On pourrait alors les fabriquer puis les laisser vieillir toutes seules...
… Et ce serait, par ailleurs, en rapport avec l’œuvre elle-même qui parle du temps qui passe. Mais cela pose la question de l’œuvre qui vieillit elle aussi…
Chacun est dans sa sphère de questions et problèmes. L’artiste crée l’image, le conservateur veut transmettre cette image. Cette pièce est entrée dans une collection publique, on a mission de la transmettre. Mais elle pose des questions sur l’attitude à avoir en conservation, car elle relève de procédés multiples : photos, papier, métal. Que privilégier ? On doit considérer que l’œuvre, ce ne sont pas ces boîtes métalliques, il n’y a pas de signature. […] Il faut faire une sorte d’introspection pour remonter à la genèse intentionnelle. C’est le travail d’historien d’art.
Comment plier un très grand arbre?
Les arbres de Patrick Corillon ont été pensés très grands, pour que le public qui découvre son travail se retrouve acteur au sein de ce décor que forme l’œuvre (cf. ci-dessus). L’artiste aime à travailler le procédé participatif dans son œuvre. Autour de ces arbres, il invite les visiteurs à recréer des histoires, à plusieurs voix, selon la place que l’on joue dans le conte, le rôle que l’on se donne en tant que visiteur.
Difficile, après l’expo, de ranger ces histoires si pleines de remous et de rebondissements, de branches (pour multiplier les possibilités du récit), d’échelles (pour rythmer la narration). Les arbres de Patrick Corillon expriment à merveille à la fois la récurrente monumentalité de l’art contemporain et la difficulté à entrer en médiation avec lui, car, souvent, il s’exprime bien autrement qu’en deux dimensions.
08:00 Publié dans Coulisses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la libre, momento, coulisses, mac's, grand hornu




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