Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

09/01/2010

On croit savoir

23_53_02_055598000_clo227.jpgNé à Liège en 1952, Clou, alias Christian Louis, est bien connu des lecteurs de “La Libre”. Il y illustre les faits de l’actualité depuis de nombreuses années. Il tient également un blog quotidien, “Le Clou de l’Actu”, qui reprend l’essentiel de son travail.


CHRISTIAN LOUIS EN 6 DATES

21 mars 1952 : ma naissance. Je n’étais pas bien vaillant. Je poussais de petits cris étouffés qui ont effrayé l’infirmière. Elle a décidé de me baptiser sur place. On ne rigolait pas avec ces choses-là. Aujourd’hui, à près de 100 kilos, tout va bien, merci.

Octobre 1961 : j’avais 9 ans. Cela faisait des mois que je sciais ma mère pour qu’elle m’inscrive à un cours de dessin. En revenant de l’école, place du Châtelain, un papier sur une porte : R. Loukine, cours particuliers de dessin. Je sonne, malgré ma timidité maladive. Il dira à ma mère que j’étais son meilleur élève. Peut-être le disait-il à toutes ? Il a son musée, à Arsonval.

Juillet 1977 : je me déclare. C’est un peu désuet aujourd’hui, mais nous étions des lents. Cela faisait un an que nous passions des nuits blanches à refaire le monde en écoutant Barbara, Klaus Schulze ou Leonard Cohen. Nous étudiions la sociologie à Louvain. Nous sommes toujours heureux ensemble, et le monde a plus que jamais besoin d’être refait.

6 mars 1983 : naissance de ma fille Sophie. J’étais tellement fier que je le disais à tout le monde. Puis, sont venus Jacques, en 84, et Antoine, en 87. On a beau dire, aucun dessin, même très réussi, ne vous fait cet effet-là !

Novembre 1996 : je publie mes premiers dessins d’actualité dans les pages “chaudes” de “La Libre”. Jusque-là, je n’avais dessiné que pour le supplément économique et pour les pages “Débats”. Je vais enfin pouvoir faire ce qui est devenu mon métier.

Mars 2000 : je publie un livre, un recueil de mes strips parus dans “La Libre”. Je l’avais annoncé à ma mère. Elle était fière. Elle mourra avant de le voir. Le livre n’a pas très bien marché.

 

UN EVENEMENT DE MA VIE

1991. ANTOINE A TROIS ANS. Le pédopsychiatre nous confirme ce que notre pédiatre n’avait pas osé nous dire : la résonance magnétique a révélé des taches blanches dans le cerveau : lésions irréversibles. Antoine sera handicapé mental. Léger, dit le pédopsychiatre. Tu parles.
Aujourd’hui, Antoine a 22 ans. Il ne parle pas. On lui donne son bain, on l’habille, on le lange. Antoine est aussi un autiste. Il ne supporte pas qu’on lui dise non.
Curieusement, l’annonce de sa maladie est d’abord un immense soulagement. Tout ce qu’on ne comprenait pas, cette inertie, et puis cette manière de ne pas vous regarder… Toutes ces petites anomalies… On peut enfin leur donner un nom. On sait enfin ce que l’on va devoir affronter. On croit savoir.
Il y a les tests, les examens que des médecins mal équipés veulent pratiquer. Une torture. Antoine ne veut pas s’asseoir dans le fauteuil pour la prise de sang. Antoine arrache les électrodes… Mieux vaut en rire. Et aucun résultat. “Mais à l’examen suivant, vous verrez…” Un jour, on a décidé d’arrêter.
Il y a les écoles et les centres plus ou moins adaptés. “Nous sommes un centre thérapeutique, Antoine ne peut y rester que deux ans, trois, maximum, après dérogation…” Trois ans de sursis pour une maladie dont chacun sait qu’on n’en guérit pas. “Nous sommes agréés pour les autistes, mais nous n’avons qu’un éducateur pour 15 résidents…” Brave ministre qui a agréé des places pour autistes qui conviennent à tous, sauf aux autistes. Il y a aussi des gens formidables, bien sûr, qui font ce qu’ils peuvent, et un peu plus, dans ce système kafkaïen.
Et puis, il y a Antoine. Son sourire craquant. Sa manière de s’appuyer sur votre épaule et de presque s’endormir. Son désir de bien faire, de dresser la table, son goût pour les voitures. Je ne souhaite à personne, bien sûr, une pareille contrainte. Mais pourquoi ai-je la certitude que c’est une des plus belles choses qui nous soit arrivée ?

 

UNE PHRASE

“N’allons pas croire que la vie se vit plus pleinement dans les choses que l’on juge communément grandes que dans celles que l’on juge communément petites.” Virginia Woolf

 

TROIS FILMS

“Tout sur ma Mère”, de Pedro Almodovar
Avec Kusturica, Lars Von Trier, Jim Jarmusch et quelques autres, Almodovar est un des derniers grands à imposer une forme personnelle – un univers et un style – comme au temps béni des Fellini, Buñuel, Bergman, sans parler d’Eisenstein ou Dreyer. La liste n’est pas limitative. Aujourd’hui, le cinéma est trop souvent l’antichambre de la télévision, mais est-ce vraiment nouveau ? Le mot de Malraux : “Par ailleurs, le cinéma est aussi une industrie” semble prouver le contraire.

“Le Guépard”, de Lucchino Visconti
J’adore ces grandes fresques qui ne se contentent pas de nous donner à voir, mais nous aident aussi à comprendre une époque. Ma formation de sociologue, sans doute. J’aurais pu citer aussi l’épique “Lawrence d’Arabie”, de David Lean, ou le magistral “Cléopâtre”, de Mankiewicz, trop souvent réduit à son budget… pharaonique. Ce sont des histoires qui finissent mal. Comme la vie.

“Total Recall”, de Paul Verhoeven
Je sais, c’est un invraisemblable nanar, avec Schwarzie et Sharon Stone, juste avant “Basic Instinct”. Mais le scénario est signé Dan O’Bannon, qui vient de mourir, d’après Philip K. Dick. L’âme damnée du dictateur de Mars se fait greffer une mémoire toute neuve pour infiltrer la résistance sans se faire repérer. Se prenant au jeu, il refuse de redevenir lui-même, et finit par libérer la planète. Dans le film, on n’est jamais certain que ce qu’on voit est la réalité et pas une image mentale implantée par les traficoteurs de mémoire. Une illustration jouissive de “l’Existence précède l’Essence”, de Sartre.

 

TROIS LIEUX

Barcelone
En 1977, Barcelone n’était pas encore à la mode. Franco était mort depuis deux ans. Gaudi n’était connu que des seules écoles d’Art (j’avais fait Saint-Luc). Nous n’étions que deux sur le grand banc serpentin en mosaïque du parc Güell. Quand nous y sommes retournés en 2005 (un cadeau de nos enfants), il fallait attendre son tour pour s’y asseoir. Plus tard, ma fille y passera quelques mois avec son compagnon.

Venise
Nous avons découvert Venise sur le tard. Ado, je préférais l’Art roman et les sévères forêts d’Ombrie, ou les tours archaïques de San Gimignano. Mais Venise, malgré la horde des touristes, reste un souvenir inoubliable. Quittez la place Saint-Marc. Deux trois ruelles ou canaux plus loin, vous êtes seul(s) au monde. Un autre monde. J’ai toujours aimé l’Italie, même s’il nous reste trop à découvrir : Rome (!), Naples, la Sicile…

Bad Wiessee
J’avais quinze ans. Mon père décide de nous emmener en vacances dans le sud de la Bavière, sur les bords du Tegernsee. Nous logeons et mangeons à l’hôtel, un charmant chalet de bois, servis par de jolies gretchens au décolleté généreux, les tresses enroulées en macarons. Un conte de fées… C’est seulement des années plus tard que j’apprendrai avec effroi que cette riante bourgade avait été le théâtre de la sanglante Nuit des Longs Couteaux, au cours de laquelle Hitler avait froidement fait assassiner Röhm et les chefs de la SA qui l’avaient amené au pouvoir. J’espère que mon père aussi l’ignorait.

 

TROIS LIVRES

Manuel de Savoir-Vivre à l’Usage des Rustres et des Malpolis", de Pierre Desproges
C’est son premier livre. Et tout est déjà là. Comme tout le monde, j’avais vu Pierre Desproges faire le pitre dans “Le Petit Rapporteur” , l’émission-culte de Jacques Martin. C’était déjà le plus drôle. En ouvrant ce petit livre, j’ai su tout de suite que je deviendrais un fan absolu. Ensuite, il y a eu “Le Tribunal des flagrants délires”, les one-man-show… La gloire. Découvrir un grand auteur vierge de tout succès, c’est toujours un bonheur. Je suis fier d’avoir reconnu Tardi, dès ses premières planches dans “Pilote”. (“Bof”, me disait mon prof, à Saint-Luc). Pour Dubuffet ou Francis Bacon, j’étais encore un enfant. Pour Jean-Michel Basquiat, une petite reproduction a suffi. Mais d’autres ont résisté plus longtemps. Yourcenar, dont j’avais trouvé “Les Mémoires d’Hadrien” scolaires (!), avant d’adorer “L’Œuvre au Noir”, ou Proust, après plusieurs débuts de lecture avortés. Et c’est à l’âge adulte seulement que j’ai compris que les merveilleuses "Fables” de La Fontaine n’étaient pas pour les enfants.

Clown”, de Quentin Blake
C’est un album dessiné sans paroles. Un peu à la manière du superbe "Ce jour-là…”, de Mitsumasa Anno. Mais là où Anno centrait l’action sur d’énormes paysages où se perdaient de minuscules personnages, Blake se concentre sur les émotions et les sentiments de ceux-ci. Comme un Chaplin aquarelliste. J’adore plusieurs dessinateurs anglais, en particulier Tony Ross, Ronald Searle et, bien entendu, Ralph Steadman. Mais il faudrait citer aussi le géant Sempé, Tomi Ungerer, Copi, Topor ou Picha qui m’a précédé à “La Libre” dans les années 60. Et Saul Steinberg, le premier d’entre nous. Je crois qu’un artiste se forme en admirant, parfois même en copiant ses maîtres. Comment savoir qui on est, si on ne reconnaît pas ses pères ?

Exils”, de Josef Koudelka
C’est un des plus grands photographes vivants, un adepte de l’instant décisif cher à Cartier-Bresson. J’aime cette idée d’un art immédiat, où c’est l’extrême concentration, la disponibilité, qui permet de saisir le hasard au moment où il passe. J’aime aussi l’idée d’un art sans repentir, comme chez les Chinois, comme chez Quentin Blake ou Jean-Jacques Sempé. Chez Stendhal ou chez Léautaud, aussi. Garder toujours la fraîcheur du premier jet.

 

UNE DATE

Le 29 mars 1990
Le Parlement belge adopte enfin la loi de dépénalisation de l’avortement.

 

Illu: Clou

Commentaires

Habitant en France, je suis un abonné "électronique" à La Libre et je puis ainsi me délecter de vos caricatures.
J'adore comment vous pouvez "croquer" le roi Albert II, particulièrement ce jours-ci pour son voyage au Congo.

Merci de nous offrir ce sourire chaque jour !

Pierre-Paul Struye

Ecrit par : Struye | 30/06/2010

Écrire un commentaire