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13/03/2010

Filmer le travail

DerEcran.jpgCe week-end s’ouvre le 12e Festival Regards sur le Travail. Soit huit soirées de projection du 14 mars au 6 avril pour réfléchir à l’évolution du monde du travail.

Entretien: Hubert Heyrendt


REGARDS SUR LE TRAVAIL PROPOSE chaque année une programmation documentaire pointue, qui questionne l’évolution du monde du travail. Un concept qui a essaimé, avec la création par exemple à Poitiers en octobre dernier du festival Filmer le travail, qui se revendique ouvertement des Regards sur le travail bruxellois, initiés il y a douze ans déjà par l’ASBL Le P’tit Ciné. “Le P’tit Ciné est une structure de diffusion du cinéma documentaire sur grand écran, explique l’une de ses deux programmatrices, Pauline David. Dès le début, nous nous sommes intéressés à des questions sociales et artistiques, avec l’idée que le cinéaste utilise son art pour interroger le réel. Le travail occupant une grande partie de nos vies, il semblait évident de faire quelque chose sur ce secteur. D’autant plus qu’il y a relativement peu de films sur la question du travail, même s’ils nous en disent beaucoup sur l’évolution de la société.”

Paradoxalement, le regard cinématographique sur le travail est aussi vieux que le cinéma lui-même, puisque le premier film de l’histoire du 7e Art est généralement considéré comme la “Sortie de l’usine Lumière à Lyon”, une scène de 45 secondes tournée par les frères Lumière en 1895. “Le travail au cinéma est aussi vieux que lui, mais sa représentation a beaucoup varié. Au XXe siècle, on a souvent représenté le geste, l’ouvrier. C’était souvent le fait de cinéastes très engagés, militants, souvent proches du Parti communiste qui filmaient des aventures de lutte collective. Aujourd’hui, à l’inverse, on observe une fragilisation de l’individu face à son emploi. On ressent plutôt une forme de fatalisme et de souffrance, avec l’impression que l’activité du travail n’est plus du tout valorisée.

L’évolution du monde du travail reflète en effet celle d’une société toujours plus individualiste. “Il y a quelques années, la lutte collective était relayée à l’écran par des collectifs de cinéastes comme le Groupe Medvedkine de Besançon (14 films réalisés entre 1967 et 1974, NdlR) ou Cinélutte, dont on montre un film le 30 mars à la Cinématek (“Petites têtes, grandes surfaces” de 1974, NdlR). Ces films militants faisaient écho à des mouvements de solidarité. Aujourd’hui, les films parlent plutôt de l’isolement du salarié, à la pénibilité physique mais aussi de plus en plus souvent au stress et à la souffrance psychologique. Ce qui représente un défi pour un cinéaste, parfaitement relevé par Marie Pezé dans “Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés”, que nous avions montré à l’époque.”

Cette question fondamentale de la souffrance psychologique est également au cœur du formidable “La mise à mort du travail” de Jean-Robert Viallet, diffusé sur France 3 en octobre dernier et auquel Regards sur le travail consacre une soirée spéciale, le samedi 20 mars avec la projection du film en deux temps (“La dépossession” à 18 h, “L’aliénation” à 20 h), suivie d’un débat avec le réalisateur, le sociologue Mateo Alaluf et des représentants du Setca.

Pour Pauline David, des lignes de force ressortent cette année dans sa programmation. “On voit vraiment que le travail, ça ne veut rien dire, qu’il y a des professions et des problèmes multiples. Le geste a souvent été mis en avant, mais ce sont aujourd’hui les sociétés de service qui emploient le plus de personnes, tandis qu’il existe aussi des métiers qui créent du lien.” Ainsi, le dimanche 21 mars, la programmation est-t-elle consacrée aux soignants en santé mentale, à travers deux films : “Les petites mains” d’Edie Laconi et “Valvert” de Valérie Mréjen. “On s’y rend compte que même les travailleurs sociaux ont des difficultés, tout en découvrant des métiers qui apportent quelque chose à l’autre.” Un lien social au cœur du travail de Jacques Duez, auquel un hommage s’imposait pour l’équipe du P’tit Ciné, en guise d’ouverture, ce dimanche à l’Arenberg.

Tandis qu’en clôture, le mardi 6 avril, Regards sur le travail organise une soirée-débat autour du film “Cheminots” de Luc Joulé et Sébastien Jousse, en présence des réalisateurs, de la politologue Corinne Gobin et de représentant syndicaux de la SNCB. “Le film montre un mouvement de résistance de cheminots français, mais cela s’applique à tous les chemins de fer européens alors que l’Union européenne a ouvert la porte à la privatisation. Ce film montre comment on passe d’une structure de service public à une entreprise privée, avec tous les dégâts que cela peut causer, notamment en matière de stress, de représentation syndicale affaiblie… Ce qui est abordé, c’est la question de la résistance de l’individu, du citoyen face à une question politique. Avec, évidemment, l’idée que le travail est une vraie question de société pour l’avenir.

 

14_42_15_563074000_2010-03-RST-Duez-1.jpgJacques Duez filme et les paroles fusent

C’EST UN PEU LE PROF QUE TOUT ADO a (aurait) rêvé d’avoir. Un prof à l’écoute, qui vous poussait à vous exprimer, vous laissait deviser à loisir, participant ainsi, de manière discrète mais efficace, à l’élaboration de votre pensée. Création du monde, différences entre l’homme et la femme, peur du chômage, peur des étrangers, liberté de l’homme : des thèmes fondateurs de la pensée auxquels, en s’y frottant, chacun pouvait affiner sa personnalité.

Diffusées dans les émissions “Babebibobu” (Télé Mons-Borinage) ou les documentaires “Journal de classe” (RTBF), les résultats de ces causeries dirigées ont fait rire, ému et questionné tous ceux qui y ont été confrontés. Epatés devant tant de bon sens ou de lucidité enfantine. Car ces “papotages de cours de récré”, comme l’enseignant les appelait, étaient menés avec des enfants de 12 ans maximum, dans les écoles primaires communales de la région où Jacques Duez officiait.

Un jour, il avait eu l’idée de filmer ses élèves durant son cours de morale et plus tard, d’instaurer un dialogue entre élèves de différentes classes de différentes écoles via le petit écran interposé. Un travail, soutenu par le Centre culturel de Mons, qui fit tellement parler de Jacques Duez que la télévision locale s’y est bientôt intéressé, le rendant accessible à un public plus large encore. Mouvement amplifié, quelques années plus tard, par la réalisation d’une série de documentaires sur l’étrange professeur Duez, baptisée “Journal de classe”.

Il y a peu, Arte Belgique et La deux ont rendu hommage au pédagogue d’exception – décédé de façon inopinée en février – lors d’une soirée intelligemment bâtie autour de témoignages de l’époque et de souvenirs (émus). Mais comme l’œuvre est importante, il reste de nombreux films inédits ou peu connus à découvrir. Et c’est ce que Le P’tit ciné, à l’œuvre derrière le Festival Regards sur le travail, propose de faire lors d’une soirée spéciale, ce dimanche dès 20 h 15 à l’Arenberg.

Cette soirée offrira en effet l’occasion de (re)voir le premier épisode de la série “Journal de classe” ainsi que quelques autres documents filmés par Jacques Duez au cours de sa carrière… Tout en discutant avec des pédagogues et amis de son approche de l’enseignement, de ses apports à la vie scolaire. La projection sera précédée d’une introduction au travail de Jacques Duez par Philippe Beague, psychologue, psychanalyste et directeur de l’association Françoise Dolto.

Après “Premières audaces”, épisode 1 de la série “Journal de classe” réalisée par Agnès Lejeune, Wilbur Leguebe et Jacques Duez, on pourra découvrir “Enfant mon ancêtre”, où Frédéric, 7 ans, élève de Jacques Duez, s’interroge sur la nécessité de devenir vieux, donc “sérieux”. Vingt ans plus tard, en revoyant ces images de son enfance, qu’en pense Frédéric ?

Enfin, “Drôle de boulot que le boulot de bourreau” explore en 15 minutes le métier de professeur de morale laïque, évoque la jouissance de l’échange libre entre élèves et enseignants, mais aussi les défis de ce métier : comme transmettre sans imposer, aider l’enfant à organiser sa pensée et à se poser les questions éthiques qui lui permettent d’avancer. Car il ne suffit pas de filmer pour que jaillisse le sens même si, “sans caméra, il ne peut y avoir de bon dialogue”, comme le diront, souvent, les enfants interrogés.
(K.T.)

Ph: Le P'tit Ciné

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