10/04/2010
La cuisine réveille nos fantasmes
S’appuyant sur les ressorts de la télé-réalité, les émissions culinaires sollicitent les papilles gustatives autant que la curiosité, sans pour autant inciter le téléspectateur à cuisiner.
Virginie Roussel, correspondante à Paris
“C’EST LE PLAISIR DE DÉCOUVRIR UN monde opaque montrant soudainement tous ses rouages, dans le détail, qui attire autant les Français devant des émissions telles que “Top chef”. Le téléspectateur adore approcher un univers dont il a totalement perdu le savoir-faire alors qu’il fait partie de ses racines culinaires et de son passé gastronomique”, affirme d’emblée Bernard Boutboul, directeur général du cabinet Gira Conseil, expert dans l’étude des comportements alimentaires en France. “De là à penser que les Françaises se mettent soudain à cuisiner, je vous réponds : non ! Nos analyses sur les comportements des consommateurs montrent que les Français cuisinent de moins en moins. La rupture de transmission du savoir-faire culinaire remonte à une vingtaine d’années. Parallèlement, on assiste à une prolifération de cours de cuisine à Paris et dans toute la France, avec une gamme de prix allant de 15 à 250 €. A la sortie de ces ateliers, les Français se montrent très enthousiastes généralement. Ils sont heureux d’avoir appris à réaliser une blanquette de veau. Mais trois semaines plus tard, quand on revient les interroger, il répondent qu’ils n’ont pas cuisiné, parce qu’il leur manquait tel couteau, que tel produit restait introuvable, qu’il leur manquait du temps. Pour les Français qui, paraît-il, sont les plus gastronomes au monde, le cours de cuisine reste un plaisir, sur le moment, ou une curiosité. Ils restent sur le geste technique et ne vont pas forcément envisager la nourriture comme un moment de partage, un geste d’amour et de transmission. La technique reste un fantasme auquel ils ne pourront accéder, qu’ils ne pourront refaire. Et ils retournent en cours !"
Les professionnels de la restauration, quant à eux, se montrent très satisfaits par cette médiatisation autour de la cuisine, si l’on en croit Hervé Becam, vice-président de l’Union des métiers et des Industries de l’Hôtellerie en France : “Le ressenti est très positif. Cette façon de parler des métiers de la restauration montre toute la technicité, toute la qualité, toute l’intelligence qui existe derrière ces préparations. Cela incite le public à se rendre au restaurant. Quant à ouvrir le sien, ça c’est une autre démarche…” On irait donc au resto comme au spectacle, pour s’imaginer ce qui peut se passer de l’autre coté, dans les coulisses…
En France, l’obésité ne cesse de croître. C’est ce que démontrait, en novembre dernier, la 5e édition de l’enquête Obépi-Roche sur la prévalence de l’obésité et du surpoids dans l’Hexagone. En douze ans, le pourcentage de personnes obèses est passé de 8,5 à 14,5 chez les adultes. Le Dr Jean-Marc Benhaiem pratique l’hypnose médicale pour soigner les troubles alimentaires, notamment. Au Centre Hypnosis, à Paris, il accueille des enfants, des adolescents et des adultes. Son regard de thérapeute confère un tout autre goût à ces émissions culinaires. “On joue beaucoup sur les plaisirs et en particulier le visuel et le gustatif. Un peu comme si l’on donnait aux papilles gustatives un rôle prépondérant. Cette sensibilité à l’esthétique rappelle celle d’émissions sur le bricolage qui se sont développées parallèlement. On rénove sa maison, on y fait la cuisine, on se replie sur le foyer. Et la nourriture est investie. Dans nos traitements, il s’agit de faire l’inverse. On dépassionne la nourriture, on retrouve une espèce de distance, voire d’indifférence. Ce genre d’émissions peut renforcer l’idée que manger, c’est important. Comme on se remplit le cerveau d’images, on est conduit à se mettre à table, pour se remplir. Un patient qui se remet à faire la cuisine, à y reprendre goût, c’est bon signe. En revanche, s’il achète des plats tout prêts, des biscuits et se laisse remplir par les produits de l’industrie, plutôt que de chercher à se nourrir plus sainement, c’est un signe péjoratif.”
Actuellement, la télévision aime à traiter la cuisine sur le mode spectaculaire, en s’appuyant sur les ressorts de la télé-réalité plutôt que ceux de la nutrition et de la convivialité. Bernard Boutboul, qui observe également les pratiques internationales, montre Ainsley Harriott comme l’exemple à suivre, sur la BBC. Avec un sens de l’humour prononcé et beaucoup de simplicité, il ouvre son frigo – aussi vide que le nôtre ! – et se lance dans un vrai repas auquel il invite ses amis. Et les téléspectateurs y pendraient goût. Jean-Pierre Coffe, qui anime sa chronique gastronomique chez Michel Drucker, vient de publier “Recevoir vos amis à petit prix, 200 recettes + des vins à moins de 5 €” chez Plon. Il milite toujours en faveur d’une approche plus pédagogique de la cuisine. A plusieurs reprises, il dit avoir tenté de convaincre les directeurs de chaîne dans ce sens. En vain. “Pour un couple dont les deux partenaires vivent au Smic et qui sont parents de deux enfants, il reste au total 8 € 34 par jour pour manger, conclut l’animateur. Dans ce cas, on ne peut plus se contenter d’acheter des pizzas et on a tout intérêt à sortir ses casseroles. Alors, la crise peut être extrêmement utile pour faire évoluer les mentalités et se mettre vraiment à cuisiner.”
DES RECETTES AUX ICONES
Il est un temps lointain déjà où la cuisine à la télévision se résumait aux bonnes vieilles recettes. Quelques grands noms ont marqué de leur empreinte le paysage médiatique, comme Raymond Oliver. Chef du “Grand Véfour” à Paris, longtemps trois étoiles, il a présenté avec Catherine Langeais la première émission culinaire française, “Art et magie de la cuisine”, de 1953 à 1967. Aux Etats-Unis, la figure tutélaire est Julia Child, qui a popularisé la gastronomie française avec son livre “Mastering the Art of French Cooking”, paru en 1963 et décliné dès la même année sur la chaîne WGBH Boston dans “The French Chef”, l’une des premières émissions de cuisine de la télé américaine, qui restera à l’antenne jusqu’en 1973 puis sera rediffusée, jusqu’en 1987, sur le réseau national PBS. Durant des dizaines d’années, le profil des émissions de cuisine ne changera guère. Derrière un plan de travail, un chef/animateur prépare, seul ou en duo, une recette en commentant chaque étape de sa réalisation. Sur ce principe, “La cuisine des Mousquetaires” de Maïté ou “Bon appétit bien sûr” de Joël Robuchon ont marqué les esprits. Chez nous, on pense évidemment aux “Gourmandises” de Louis Willems (alias Profiteroles dans ces pages) sur la RTBF.
Mais il faut bien reconnaître qu’au tournant du siècle, tout ceci avait pris un sacré coup de vieux. Le renouveau est arrivé de Grande-Bretagne. Début des années 2000 sont en effet apparues une série de personnalités nouvelles, très charismatiques. Qu’il s’agisse de Jamie Oliver, d’Ainsley Harriott ou des grands chefs Heston Blumenthal et Gordon Ramsay, tous ont sacrément dépoussiéré la cuisine à la télé en adoptant une attitude totalement décomplexée vis-à-vis de la gastronomie. Avec “The Naked Chef”, suivi d’une flopée d’autres émissions, Jamie a ainsi pompé dans le répertoire italien pour redonner aux Anglais le goût de cuisiner. Tandis que Ramsay a aidé, dans l’amusant “Cauchemar en cuisine”, les chefs à relancer leur resto. Déjà annoncé par Oliver et les autres dans la façon de se mettre en scène au moins autant que les recettes proposées, un cap a été franchi, la cuisine glissant peu à peu du côté de la télé-réalité… Depuis cinq-six ans, c’est en effet la grande tendance. Et là encore, c’est le monde anglo-saxon qui donne le la, avec une série de formats (“Un dîner presque parfait”, “Master Chef”, “Top Chef”…) qui font le tour du monde.
Tandis qu’avec ses émissions sur les cantines scolaires ou son récent tour des Etats-Unis, Jamie Oliver popularisait dans le même temps une approche semi-documentaire de la cuisine à la télé. En France, cette tendance est incarnée une Julie Andrieu (“Fourchette et sac à dos” sur France 5) ou un Fred Chesnau (“Les nouveaux explorateurs” pour Canal +), qui font partager leurs voyages gastronomiques aux quatre coins de la planète. Un concept que pratique depuis des années Jean-Luc Petitrenaud dans ses “Escapades gourmandes” sur France 5, à la découverte des produits de France. En cuisine comme en télé, rien ne se perd, rien ne se crée…
(H.H.)
14:00 Publié dans Derrière l'écran | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la libre, momento, derrière l'écran, émissions culinaires




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