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29/05/2010

20 ans d'exigence

11_49_57_747863682_ENVOYESPECIAL_214768.jpgTrois Prix Albert Londres, une moyenne de 4 millions de spectateurs, et 2080 reportages : Envoyé spécial s’impose toujours dans le paysage. En compagnie de pointures de la presse (Denisot, Chabot, Poincaré…), les tandems Nahon-Benyamin et Chenu-Joly proposent un numéro anniversaire. Jeudi, France 2, 20 h 35.

Entretien: Caroline Gourdin, correspondante à Paris


EN JANVIER 1990, BERNARD Benyamin et Paul Nahon lançaient sur Antenne 2 “Envoyé Spécial”, un magazine hebdomadaire d’enquêtes et de reportages, dont le sérieux tranchait, à 20 h 35, avec les strass et paillettes du Paf. Vingt ans après, le magazine présenté depuis 2001 par Guilaine Chenu et Françoise Joly, continue à évoluer, tout en conservant sa case, son audience et sa qualité. Paul Nahon, devenu directeur des magazines d’information du groupe France Télévisions, jette un regard fier, et humble, sur cette aventure.

Auriez-vous parié sur cette longévité il y a 20 ans ?
Après le premier numéro, j’avais dit à Bernard Benyamin, si on ne fait pas les imbéciles, on sera là dans 20 ans, mais c’était une façon de conjurer le sort, de gonfler nos pectoraux, parce que j’étais sûr qu’après 5 ou 6 numéros, on serait balayés par le vent mauvais du tournis de l’audiovisuel ! Le magazine existe toujours. On n’a pas trop fait les imbéciles.

A l’époque, il n’y avait plus eu de magazines de reportages depuis “5 Colonnes à la Une”.
On était dans les années variétés. Sur chaque chaîne, il y en avait au moins deux soirées par semaine. A 20 h 35, arrivait une sorte d’ovni où on montrait toute la misère humaine pendant une heure, une heure et demie, c’était quand même un pari assez risqué.

D’autant qu’au début, il n’y avait pas cette note de légèreté que vous avez introduite au bout d’un an et demi, deux ans, et qui perdure aujourd’hui.
On a travaillé, on ne s’est pas pris trop au sérieux, on a été un peu durs, et les gens ont été étonnés par cette affaire.

Vous avez imprimé votre patte sur la façon de faire du reportage, et cela reste une référence aujourd’hui. Vous considérez-vous comme des pionniers ?
Avec beaucoup d’humilité. Nous sommes restés journalistes. Il y avait de très bons numéros d’“Envoyé spécial”, d’autres moins biens, d’autres pas très bons. On n’avait pas envie de jouer les fanfarons. Mais si on a semé, si on a mis un tout petit gravier dans l’histoire du reportage télé, tant mieux. Tant mieux s’il y a eu d’autres magazines après, qui sont formidables, comme “Capital” et “Zone interdite” (M6), qui se sont inspirés d’“Envoyé Spécial”. Tant mieux pour les téléspectateurs et la démocratie. Plus il y a d’info, mieux c’est.

Après vous, Guilaine Chenu et Françoise Joly ont continué à défricher, à tenter des choses, sans appliquer de recettes. Pensez-vous qu’il y a encore des murs à abattre ?
Heureusement, oui. J’espère que si l’émission perdure dans 3, 5 ans ou plus, que les sujets seront faits avec plus de talent encore qu’aujourd’hui, et qu’à notre époque. Plus il y aura de talents, de jeunes qui arrivent, ce qu’on avait appelé de notre temps la “génération Envoyé Spécial”, mieux ce sera. Il y a toujours des murs, comme au cinéma, en littérature, de l’écriture à trouver au fur et à mesure. Guilaine et Françoise ont raison de défricher, comme on l’a fait dans ce sens-là, sans ce formatage que l’on peut remarquer de temps en temps dans d’autres magazines. Il n’y a pas trois sujets de 26 min. Il y a des sujets de 32 min, de 40 min, de 15 min. Cela dépend du talent du journaliste, de l’enquête qu’on a fait, du poids du sujet…

Dans la première décennie d’“Envoyé spécial”, vous aviez à cœur de lutter contre le racisme, l’intolérance. Est-ce que le combat s’est déplacé ?
C’est difficile de répondre à cela. Il y avait plus de FN à l’époque ! Sur la tolérance, l’antiracisme, on a essayé de montrer la voie, et ça s’est déplacé un peu sur la burqa, le communautarisme… L’ennemi est plus diffus. On avait ouvert trois grandes voies quand on était aux affaires : sur l’intolérance, l’écologie et le sectarisme, qui renvoie à l’intolérance et rejoint souvent la dictature.

En 20 ans, quel est le reportage qui vous a le plus marqué ?
C’est “Traversée clandestine”, cette traversée du Sénégal aux Canaries, diffusée il y a cinq ans : c’est le reportage-phare. Grégoire Deniau est embarqué aux côtés des boat-people qui fuient leur pays pour atteindre d’autres eldorados. De même que les journalistes sont de plus en plus embarqués avec les pauvres ou les armées, quand il n’y a pas d’autres moyens de tourner.


11_50_02_772623099_ENVOYESPECIALEQUIPE2009_189000.jpg"ON N'ERIGE PAS L'INFILTRATION EN CONCEPT"

"Il y a beaucoup de trous noirs dans la société française. On ne peut plus rentrer dans les prisons. Le monde de l’entreprise, les cosmétiques ou l’agroalimentaire sont très fermés aux caméras. Il est compliqué de tourner à l’hôpital, et pour un reportage sur la violence à l’école, nous avons dû négocier six mois avec le proviseur”, constate Guilaine Chenu, coprésentatrice et productrice déléguée d’“Envoyé Spécial” depuis janvier 2001. Paul Nahon relativise : “Le monde était aussi fermé il y a dix ans, quand on faisait des reportages sur les OGM, les sectes, Monsanto, ou Le Pen. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, les institutions et les entreprises préfèrent communiquer qu’informer.” Explication de Bernard Benyamin : “Depuis “5 colonnes à la Une”, les gens se sont aperçus du pouvoir de la télé. Ils sont plus méfiants et se sont rendu compte que tout n’était pas bon à dire.”

Du coup, pour échapper à l’emprise croissante de la com’, “Envoyé spécial”, dans un contexte de concurrence croissante sur le terrain du magazine, est obligé de recourir à des méthodes moins directes d’investigation. “Parfois nous sommes obligés d’être infiltrés, quand il y a un mur infranchissable. Mais on n’érige pas l’infiltration en concept”, défend Guilaine Chenu. Françoise Joly d’insister : “Ce n’est pas notre façon de voir le métier.

Paul Nahon, qui sert de garde-fou en tant que responsable des magazines d’information à France Télévisions, rappelle qu’“on doit se présenter en tant que tel et on ne doit pas servir d’assesseur pour la justice et la police. Il n’y a aucune raison de dévoiler nos sources. Dénoncer des injustices, oui, faire le métier des policiers, non”. Quid des “Infiltrés” (France 2), alors, dont un reportage récent a conduit à l’arrestation de pédophiles ? “C’est un cas de conscience terrible. Mais si les équipes travaillent dans la même liberté éditoriale qu’on a connue il y a 20 ans, nous sommes là aussi avec Bernard pour rappeler les fondamentaux de notre déontologie à celui qui franchit la ligne ou se balade avec une bannière idéologique ou politique pour essayer de changer le monde. La confusion des genres, c’est le pire pour la démocratie !

En 20 ans, il n’y a pas que les méthodes d’investigation qui ont évolué. “L’écriture des reportages s’est diversifiée. Nous sommes des chercheurs. On se questionne toujours sur le mode de traitement, précise Guilaine Chenu. Nous avons initié les carnets de route, avec par exemple, sur l’Arabie saoudite, une narration à la première personne utilisée par les Anglo-Saxons. Autre exemple d’objet non identifié pour la télé : un père de famille qui filme ses enfants hémophiles. Cela a donné un document fort, poignant. L’an dernier, des prisonniers de Fleury-Mérogis nous ont envoyé des images. A nous ensuite de les décrypter, de les mettre en perspective.”

Guilaine Chenu et Françoise Joly ont bien retenu la leçon de leurs prédécesseurs. “Un magazine doit prendre du champ, avoir du recul sur ce qu’on montre”, résume Paul Nahon. Une des clés du succès d’“Envoyé Spécial”.


Ph: France 2

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