28/08/2010
De quel droit?
Thierry Hancisse est un acteur de théâtre. Il a été formé au cours Florent, à Paris, et à l’Académie théâtrale de Liège. Il est le seul Belge sociétaire à la prestigieuse Comédie-Française.
THIERRY HANCISSE EN 5 DATES
20/11/62 : naissance à Namur.
08/08/80 : premier baiser avec celle avec qui nous avons construit tout ce que nous sommes aujourd’hui.
03/02/86 : naissance de notre fils Pierre.
01/06/86 : entrée à la Comédie-Française, l’idéal auquel je tendais en arrivant à Paris moins de deux ans auparavant.
Et la dernière : la plus intrigante, que fort heureusement je ne connais pas encore et que j’espère la plus lointaine possible. C’est la seule certitude commune à tous les hommes, et nous y allons tous tranquillement. La pleine conscience de ce jour futur me permet de remplir ma vie et mon cœur au plus haut point.
UN EVENEMENT DE MA VIE
Jean-Luc Boutté, un acteur et metteur en scène que j’admirais profondément, m’a demandé un jour : “De quel droit fais-tu ce métier ? De quel droit rentres-tu sur scène pour faire rire ou pleurer les gens qui t’écoutent ?” “Je n’ai pas la réponse moi-même, mais je me pose cette question avant chaque représentation !”
Quelques années plus tard, je répétais “La vie est un songe”, de Calderon, où le personnage principal est plongé, durant tout le spectacle, dans une douleur physique et morale insupportable, et malgré la satisfaction du metteur en scène, je sentais que je n’atteignais pas l’essentiel dans ce travail de souffrance. A cette époque, l’histoire tragique d’un petit garçon mort à la suite d’une transfusion de sang contaminé, et une photographie de cet enfant cachant son visage à la caméra de son père qui, pour témoigner de cette abomination, a filmé son fils jusqu’aux derniers instants, m’ont tellement bouleversé que j’ai commencé à vivre avec l’image de cet enfant, à lui parler, à ressentir à travers lui mes propres douleurs, durant toutes les représentations.
La pièce ne parle jamais de la perte de l’enfant et, pourtant, nombre de personnes ayant subi ce malheur sont venues m’en parler, et me remercier d’une sorte d’“apaisement” après le spectacle.
Et voilà peut-être ce droit dont parlait Jean-Luc : celui de s’adresser au subconscient de chacun, au-delà de l’acte représentationnel, d’ouvrir sa conscience à l’inconscient de tous, d’offrir humblement ce que nous sommes au plus profond, sans fard, pour éveiller cette fraternité et cette reconnaissance à travers une même parole.
C’est un immense travail d’honnêteté et de vérité avec soi-même dans l’acte théâtral, mais d’une nécessité fondamentale.
L’inconscient du public est ouvert, offert, perméable à la vérité comme au mensonge, et le mensonge abîme cette innocence au lieu de l’élever et de l’embellir. Cette nécessité, cette quête, est ce qui fait, au-delà de tout, la grandeur de ce métier.
UNE PHRASE
Un mystique dont j’ai oublié le nom a dit en substance :
“La journée, l’esprit est calme, concentré sur les tâches quotidiennes, la réflexion, l’étude. Mais dans le silence de la nuit, je ne peux pas dormir, car j’entends le cri de l’humanité !”
Garder son cœur ouvert aux souffrances et aux joies des hommes, les faire siennes et les offrir en partage sur le théâtre, c’est mon métier.
TROIS LIVRES
“Narcisse et Golmund” (Hermann Hesse)
Ce livre me parle profondément de l’initiation de toute une vie à l’amour, à l’intelligence et à la grâce artistique et mystique. Le combat profond des instincts de vie, et des aspirations de l’âme, de la gourmandise des sens et de la quête de la beauté, de la vérité, est en moi une nécessité fondamentale, le moteur de l’énergie de création.
“Le Roi des Aulnes” (Michel Tournier)
Douleur, violence, compassion, tendresse, rédemption. Là aussi, il s’agit d’une quête, plus enfouie, plus inconsciente, mais profondément humaine. Ce livre m’a traversé, bouleversé par sa brutalité, sa radicalité et la générosité tendre, posée sur ces êtres perdus, broyés dans un destin où seule l’âme peut être sauvée.
“L’Homme qui rit” (Victor Hugo)
Une fresque baroque et impitoyable, avec, là aussi, un être broyé, déchiqueté, en quête de lui-même, de sa pensée, de sa vérité, de son âme. Une fable terrible sur la différence, sur la cruauté, sur l’élévation de soi, sur la grandeur et la bassesse humaine. Une œuvre sombre et profonde, où beauté et laideur se confondent pour nous révéler brutalement notre propre monde.
TROIS FILMS
“Ivan le Terrible” (Eisenstein)
La force esthétique de ce film, sa modernité, la puissance évocatrice du jeu des acteurs, de la lumière, de la musique sublime de Prokofiev, une mise en scène d’une radicalité, d’une puissance artistique époustouflante en font, pour moi, une référence plastique et poétique essentielle dans toute l’histoire du cinéma.
“Elephant Man” (David Lynch)
Une œuvre forte, d’une poésie troublante, qui m’a bouleversé par le regard qu’elle porte sur la différence, la compassion, l’intelligence et la bêtise, l’élévation et la bassesse. Une magnifique et vibrante réflexion sur l’homme, cet animal pensant, sur sa générosité ou son égoïsme à l’égard de l’autre, servie par des acteurs sublimes, dans un travail d’une simplicité et d’une vérité remarquables.
"Amadeus” (Milos Forman)
Au-delà du fait d’avoir révélé à toute une génération de spectateurs ce que la musique de Mozart peut avoir de beauté, de joie, d’amour, d’humanité, il s’agit avant tout, pour moi, d’un des plus beaux films sur la création artistique, sur le paradoxe fondamental de l’artiste en qui le sublime côtoie l’ivresse impérieuse des sens. Aux plus hautes exigences de la poésie, de l’âme, de la création, semble toujours répondre la profonde nécessité de l’intempérance, de la sensualité, de l’excès. Tout vivre, tout connaître, tout ressentir pour tout exprimer, idéaliser et rêver ! Vivre aux limites pour toucher du doigt l’expression de ce qui est au-delà de ces limites. C’est un besoin vital chez moi et, je crois, inaliénable de l’acte de création.
TROIS LIEUX
Pushkar
Une ville sacrée du nord de l’Inde, lors de la foire annuelle aux animaux, comptant près d’un million de dromadaires, chevaux, bétails. A la tombée du soir, dans l’air saturé de l’odeur des bêtes et de la poussière, montent les chants de prière, mélopées envoûtantes sorties des milliers de poitrines d’hommes et de femmes recueillis autour du lac sacré, déposant des bougies tout au long des rives ou sur de larges feuilles qui flottent sur les eaux. La ferveur et l’énergie mystique de ce moment vous traversent, et vous mettent littéralement en état d’hypnose, en état d’élévation spirituelle rare, une transe de l’âme.
La Toscane
Pour le vin, la cuisine italienne, et la splendeur tranquille de ses villes et de ses paysages.
Une harmonie douce et légère qui vous envoûte et vous ramène à la simplicité de la contemplation, à l’amour de la vie, à l’aspiration du bonheur calme, du détachement.
Le Café des Nattes
A Sidi Bou Saïd, lors d’une tournée en Tunisie, là aussi, il s’agit de contemplation. Fumant doucement un narguilé parfumé au raisin, un verre de thé à la menthe délicieusement simple, devant les ors du soleil couchant sur la mer, j’ai éprouvé très nettement la sensation de pouvoir mourir à cet instant, comblé, en parfait équilibre, dans une pleine conscience de moi-même… juste la sensation !
UNE DATE
Demain!
Ph: Danny Gys / Reporters
17:30 Publié dans Autoportrait | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : la libre, momento, autoportrait, thierry hancisse




Commentaires
Mon Papa Théâtre :) Qui est aussi adorable qu'il est talentueux au passage. Une page auto-portrait très intéressante trouvée au hasard de mes recherches. Merci pour cela ! :) Et merci à vous Thierry, pour tout ! ;)
Alexandra.
Écrit par : Alexandra L. | 26/07/2012
Écrire un commentaire