Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

04/09/2010

"Rigoletto", l'émerveillement

11_28_29_807326694_1_CRI_0089.jpgUne superproduction en marche depuis des mois connaîtra son moment de gloire ce week-end, en direct ce samedi soir à 20h20 sur La Une et sur 149 autres chaînes dans le monde. Reportage sur les lieux “historiques”, transformés par Andrea Andermann en un immense plateau de télévision.

Entretien: Martine D. Mergeay, envoyée spéciale à Mantoue


ANDREA ANDERMANN N’EN EST PAS à son coup d’essai : c’est à lui déjà qu’on doit la première expérience d’opéra filmé sur les lieux “historiques” de l’action et diffusé en direct, c’était en 1992, avec une “Tosca” filmée à Rome, devenue une production de légende. Il y eut une “Traviata” tout aussi spectaculaire tournée à Paris en 2000, voici Rigoletto tourné à Mantoue, avec, dans le rôle titre, Placido Domingo, enfilant pour la circonstance une partie de baryton tout en gardant intact son merveilleux timbre de ténor, ce n’est pas la moindre surprise de cette production hors normes. Rencontre avec le démiurge, difficile à coincer mais, une fois l’interview entamée, d’une totale disponibilité. Notre producteur était pourtant soucieux : son duc de Mantoue, le ténor Vittorio Grigolo, donnait des signes de défaillance, ce fut le sujet d’ouverture...

Un chanteur qui tombe malade, c’est le risque majeur d’une production ?
L’opéra, c’est comme le football: ça n’existe qu’au moment où ça se passe. Vous avez dû constater en visionnant la générale que ce n’était pas Vittorio qui chantait au premier acte: il était doublé (vocalement, en direct) par un jeune Français, Sébastien Guèze, celui que vous avez à la fois vu et entendu au deuxième acte, cet après-midi. Nous nous trouvons devant un vrai problème: il est impensable de trafiquer la captation, je veux du vrai direct, mais si c’est Sébastien qui chante ce week-end, nous n’aurons pas de copie de secours pour le premier acte… (la pré-générale a également été filmée, mais intégralement avec Vittorio). Nous sommes donc dans une impasse, quel que soit le ténor du direct (sourire rêveur)… Je suppose que c’est ça le jeu...

Outre le Duc, vous avez un autre ténor dans la production: qu’est-ce qui vous a fait choisir Placido Domingo pour chanter Rigoletto, un rôle réservé, par excellence, à la voix de baryton ?
Aujourd’hui, Placido est le plus grand musicien interprète du monde. C’est un ami de toujours, un complice, c’est lui qui chanta Caravadossi dans la Tosca de 1992, c’est pour lui et autour de lui que j’ai construit ce Rigoletto. Placido est père, depuis l’âge de 20 ans, mais il n’a eu que des fils, pour la première fois, il aura une fille et l’expérience le bouleverse. Il m’a confié que sa seule peur est de pleurer à la mort de Gilda...

Comment êtes-vous parvenu à le convaincre de chanter un rôle de baryton ?
Il a résisté pendant un an et demi, mais il a fini par donner son accord. Il disait : “et s’il y a un problème, qui sera ma doublure ?”. Je lui ai répondu: “Personne, il n’y aura pas de Rigoletto.”

Et Ruggiero Raimundi en Sparafucile ?
C’est le cas extrême de l’acteur qui chante, Ruggiero était idéal et lui n’a pas hésité, il a juste eu un peu peur…

Qu’est-ce qui vous pousse vers de tels défis ?
Je reprendrais la formule d’Abel Gance: “La démesure, c’est ma mesure”. Le spectacle est fait, avant tout, pour émerveiller, je l’ai appris de mes parents, artistes tous les deux, ma mère autrichienne, mon père russe; et mon métier, c’est la télévision. Il fallait que je trouve la formule la plus aboutie du “performing art”, c’est celle que vous voyez là : filmer un opéra en direct pour la télévision. C’est une folie technologique, trois mois de travail non stop pour 300 personnes, et au bout du compte, on “met la pellicule”, une seule fois, pour des millions de téléspectateurs. C’est un processus implacable, c’est ce qui en fait la force.

Pourquoi avoir choisi “Rigoletto” ?
C’est une musique parfaite, une histoire forte et des lieux d’une beauté exceptionnelle avec le Palazzo Te, le Palazzo Ducale, le Theatro Bibiena et la Rocca di Sparafucile  – que l’Etat a cédé pour la circonstance à la ville de Mantoue qui l’a entièrement rénovée. Tout cela nous donnait un maximum de chances. En même temps, j’ai des complices merveilleux: Placido Domingo, la raison d’être du projet, Zubin Mehta, partenaire depuis la Tosca, la jeune soprano russe Julia Nivokova, une Gilda sublime, dont l’immense talent donne une rare densité au rôle, Vittorio Grigolo, le meilleur ténor du moment (je croise les doigts…), mais aussi le réalisateur, le directeur de la photo, l’orchestre, les chœurs, toute les équipes techniques, la ville de Mantoue, tous !

Ils mènent le défi avec vous.
Je ne comprends rien à la technique, donc je pense qu’on peut tout faire (rire) et on peut tout faire. Si, depuis trois mois, 300 personnes s’emploient à défier la réalité, c’est pour qu’à un moment – unique – les diaphragmes des chanteurs et de la caméra s’ouvrent ensemble, avec le but de raconter des émotions ! Et tout le monde le sait et le veut.

 

15_25_33_687388630_11_CRI_0128.jpgUNE VILLE EN EBULLITION POUR L'OPERA

Devant chaque lieu de tournage, on aperçoit d’immenses camions de la Rai, des cabines techniques, des loges préfabriquées, et, partant vers l’intérieur des palais, des kilomètres de câbles conduisant à des tonnes de matériel technique, enceintes, baffles, lumières, caméras (30, autant que pour une finale de la Champion’s League), le tout manipulé par une armée de techniciens, rejoints sporadiquement par des danseuses ou des comédiennes (pour le fun : les chœurs sont exclusivement masculins) en robe de bal et quelques courtisans vêtus de noir, fraises courtes et cuissardes avantageuses…

L’action du premier acte se passe le soir, c’est donc vers 20h30, mardi, que nous avons “assisté” en direct à la diffusion de la générale (dans une salle proche du tournage), en compagnie de techniciens ou d’actants, entrant et sortant au gré de leurs réquisitions sur le plateau. Ce fut l’occasion de faire quelques constatations.

Lorsque les lieux sont immenses et sublimes, le réalisateur – Marco Bellocchio, le bien nommé – a privilégié les plans rapprochés et c’est dommage:  même si, chose rare, les solistes sont beaux quand ils chantent, il y a mieux à montrer que leur luette, surtout dans des duos d’amour.

L’autre réserve concerne la direction d’acteur, assez sommaire, ce qui n’est ici qu’un moindre mal, car on est avec des bêtes de scène.

Par contre, le casting est fabuleux et l’image vibre d’une tension perceptible et agissante. Ténor par le timbre et la brillance, baryton par les notes et le dramatisme, Placido Domingo crève l’écran, tout au plus peut-on lui reprocher d’être trop beau, trop noble, trop assuré pour le rôle d’un infirme aigri et malheureux…

Le second acte, suivi le mercredi après-midi (toujours sur écran et en direct) dans une salle du Palazzo Ducale, est plus intense encore, il rend mieux compte de l’environnement et nous permet de découvrir la frimousse de Sébastien Guèze, aussi beau et crédible que le noir Vittorio Grigolo, mais en plus soft, ça tombe bien, c’est le passage où le duc est sincèrement amoureux…

Plus tard, dans la nuit déjà avancée, nous passerons au Teatro, bouclé par ordre de la Rai (après avoir soudoyé le service d’ordre, nous pourrons observer  uelques instants l’orchestre à l’action) avant de nous rendre à la “Rocca di Sparafucile”, pour assister à la fin de l’opéra, en live cette fois, perchée sur un talus derrière une foule de cadreurs, de cameramen, de perches et de pieds.

Sur fond d’orchestre, relayé depuis le Teatro, on entendra pour la première fois les vraies voix, proches et naturelles, attestant une fois encore l’immense générosité des chanteurs et la puissance inaltérée de Domingo.

 

Ph: Cristiano Giglioli Radafilm

Écrire un commentaire