29/01/2011
Mercedes-Benz Museum, tournée vers l'avenir
Dans un bâtiment avant-gardiste, la marque à l’étoile à trois branches expose son savoir-faire depuis 125 ans dans tous les domaines de la mobilité. Et affiche ses ambitions pour les énergies alternatives.
Visite: Dominique Simonet
LE 29 JANVIER 1886, CARL Benz déposa le brevet DRP-37435 de la “Benz Patent Motorwagen”, tricycle de sa fabrication avec moteur monocylindre à combustion interne fonctionnant à l’essence. Il y a 125 ans de cela, un anniversaire que Daimler AG, maison-mère de la marque Mercedes-Benz, entend fêter dignement.
Est-ce l’acte fondateur de l’automobile moderne, dont la paternité reviendrait donc à la firme de Stuttgart ? Cela se discute, les points de vue divergent selon qu’ils viennent d’Allemagne ou de France, mais une chose est sûre : l’invention de Carl Benz (1844-1929) a été la première à fonctionner réellement. Les quelques kilomètres qu’elle fit sur la Ringstrasse à Mannheim, le 3 juillet 1886, n’engendrèrent cependant que craintes et scepticisme. Madame Bertha Benz, née Ringer, balaya ces doutes le 5 août 1888, en parcourant les 104 kilomètres séparant Mannheim de Pforzheim en une journée, après moult péripéties, et à une moyenne, effroyable pour l’époque, de 15 km/h.
La réplique exacte de la première voiture à moteur Benz trône tout en haut, au huitième niveau du Mercedes-Benz Museum, à Stuttgart. Inauguré le 19 mai 2006, ce musée est d’abord un chef-d’œuvre architectural dont les trois étages circulaires extérieurs abritent huit niveaux intérieurs tournant, en double hélice, autour d’un patio central triangulaire. Ça n’a pas l’air simple, décrit ainsi, et l’on y est vite un peu désorienté, mais l’essentiel est sauf : l’histoire de la firme (salles “légende”) et de ses modèles historiques (salles “galerie”) se succèdent harmonieusement.
Le secret de cette réussite tient pour une bonne part au fait que l’architecture a été conçue au service de la scénographie, et non l’inverse. Toutes les salles sont ouvertes et communiquent. En passant de l’une à l’autre, l’on peut apercevoir le stade de Stuttgart, des vignobles accrochés aux collines environnantes, la route fédérale qui passe à proximité et rapporte le dynamisme de sa grande circulation au sein même du musée.
Dans un souci de simplicité, toutes les structures portantes, poutrelles et autres madriers, sont intégrées à la construction, d’où la forme parfois un peu tordue des volées d’escaliers, qui ont dû se plier aux exigences architecturales. La structure générale est en béton lissé C55, mais différentes matières accompagnent les expositions selon les thématiques. Au niveau 4, les murs menant à la salle “sécurité” sont tapissés… du même tissu que celui des coussins gonflables qui se déploient en cas de choc.
Ici, l’on vous dira que c’est comme pour les produits maison : tout est dans le détail, comme ces accoudoirs façon grande berline qui se détachent du dossier capitonné à la cafétéria. Au-dessus des modèles années trente, l’éclairage est Art déco ; pour les années soixante, il est “space age”.
Discrets mais bien présents, les symboles ne sont pas oubliés. En descendant de la Première vers la Seconde Guerre mondiale, un rideau d’acier sépare les productions militaires et civiles. Déjà en 1917, un moteur Mercedes équipe l’Albatros DIII de l’as aérien Manfred von Richthofen, dit “le Baron rouge”. Entre 1937 et 1945, quelque 33 000 moteurs DB 601/2/3 équipèrent la plupart des avions de combat Messerschmitt. Cette période n’est pas occultée dans la longue ligne du temps qui suit tout le parcours muséal : un panneau lumineux est consacré au travail obligatoire, dont bénéficia la marque à raison de quelques dizaines de milliers de forçats, un autre montre un camp d’extermination, et le suivant, les usines bombardées. Contrairement à d’autres, Daimler AG ne fait pas mystère de son passé et l’assume.
Passé qui a ses heures de gloire, matérialisées ici par 160 modèles exposés, dont six seulement sont des reconstructions. La plupart ne demandent qu’à recevoir leurs pleins de liquides de freins, de refroidissement et de carburant pour démarrer, une fois la batterie remise en place… En 125 ans, l’évolution des lignes et des technologies automobiles est époustouflante, et Mercedes-Benz n’y est pas pour rien. Premier véhicule d’allure moderne (Mercedes 35 ch, 1900), première voiture diesel (260 D, 1936), première injection directe d’essence sur une voiture de série à moteur quatre temps (300 SL, 1954), première voiture de série à moteur diesel turbocompressé (300 SD, 1977), ABS de série sur la Classe S à partir de 1978, brevet airbag déposé en 1971, de série sur la Classe S à partir de 1980.
A côté du design et de la technologie, l’automobile est aussi, de la conception au pilotage, une affaire d’hommes. Ainsi, la beauté sculpturale d’une W154 de Formule 1 renvoie-t-elle à l’accident mortel de l’Anglais Richard “Dick” Seaman, le 25 juin 1939, sur le circuit de Spa-Francorchamps, lors d’un Grand-Prix gagné par Hermann Lang, sur une voiture du même type. Dans l’habitacle, les jambes du pilote touchaient la partie avant du réservoir d’essence spéciale de 400 litres. En 1938, au Grand-Prix d’Allemagne disputé sur le circuit du Nürburgring, lors d’un ravitaillement en carburant, la voiture de Manfred von Brauchitsch (1905-2003) s’enflamma. On en extirpa le pilote qu’on aspergea d’eau. Peu après, celui-ci reprit la route mais, dans la précipitation, son volant avait été mal fixé, et il termina sa course dans le fossé. Sain et sauf. Ce sont aussi et surtout les hommes qui font la légende d’une marque.
Mercedes-Benz Museum, Mercedesstr. 100 70372 Stuttgart. Ouvert tous les jours sauf le lundi. www.mercedes-benz-classic.com
Une nouvelle ère automobile
QUEL SERA LE FUTUR DE l’automobile et, partant, de la mobilité ? Cette question, tout le monde se la pose aujourd’hui, sous la pression de l’écologie, de l’économie et du tarissement progressif des sources d’énergies fossiles. Avec des contraintes moindres, elle se posait déjà à l’aube du XXe siècle, alors que les solutions de moteurs mus par la combustion du pétrole, du gaz et par l’électricité avaient déjà été trouvées. L’énergie électrique a été abandonnée lorsqu’on a découvert du pétrole au Texas. Par facilité, par intérêt mercantile.
Un peu plus de cent ans après, ce choix atteint – dépasse ? – ses limites. Poussés par une crise autant économique qu’environnementale, les constructeurs automobiles se remettent en question. C’est ainsi que, pour commémorer l’installation d’un moteur à essence sur un tricycle par Carl Benz, il y a 125 ans, Daimler AG, maison mère de Mercedes-Benz, inaugure ce samedi 29 janvier la section “New start. The road to emission-free mobility” dans son musée de Stuttgart.
Il ne faut pas exposer beaucoup de modèles pour comprendre que les recherches de solutions alternatives ne datent pas d’hier, et que les progrès sont spectaculaires. En 1994 était présentée, à la Commission européenne à Bruxelles, la camionnette type MB 180 BZ, dont tout l’espace de chargement est occupé par la pile à combustible, le réservoir d’hydrogène et les systèmes afférents. 41 ch, 90 km/h, 130 km d’autonomie.
Dix-sept ans plus tard, la Classe B F-CELL intègre tous ces éléments dans son châssis, comme si de rien n’était, ou presque. 136 ch, 170km/h, 400 km d’autonomie. Ce modèle est commercialisé en Allemagne, auprès des villes ayant une politique environnementale stricte. Ce dimanche, trois véhicules similaires partiront de Stuttgart pour un tour du monde afin de prouver la fiabilité du système sur tous les continents. Retour prévu le 15 septembre, pour le salon de Francfort.
De tels progrès n’ont été possibles qu’en mettant en œuvre des véhicules expérimentaux comme l’“Auto 2000” (1981), une Classe S qui servit de banc d’essai à plusieurs types de motorisation, dont le double turbocompresseur, et plusieurs solutions aérodynamiques avec sa garde au sol variable.
L’une des ouvertures est l’électricité, pour de courts trajets urbains, comme le véhicule de livraison Vito E-CELL et, pour les longs trajets, dans un premier temps seulement, l’optimisation de systèmes existants, dont le nouveau petit roadster SLK, troisième du nom, est un concentré. Il y a 125 ans, nul ne pouvait connaître l’avenir du moteur à combustion interne. Aujourd’hui, l’incertitude est la même, le confort de l’innocence en moins.
LE CLASSICISME RAVIVE
Dans la banlieue de Stuttgart, le Mercedes-Benz Classic Center vend des pièces d’origine et des voitures de collection. Pour le musée ou les particuliers, il restaure des automobiles depuis l’origine de la marque.
PEUTTT, PEUTTT, PEUTTT, PEUTTT, peuttt : le hall d’exposition du Mercedes-Benz Classic Center résonne de la douce pétarade du petit monocylindre de 1 litre monté sur le premier véhicule à moteur construit par Carl Benz en 1885. Enfin, pas l’original, mais l’une de ses répliques construite récemment, que tout un chacun peut se procurer pour 66 000€. Avec ses boiseries, cuivres, chaînes et courroies, le tricycle ne manque pas d’allure, mais il faudra l’utiliser en terrain privé : aucune homologation n’autorise son immatriculation…
Ce petit engin sympathique donne une idée des capacités du Classic Center de Mercedes, inauguré dans la grande banlieue de Stuttgart en mai 1993. C’est à la fois un lieu de documentation, de distribution de rechanges et de restauration. Les pièces sont l’un des points forts de la marque. Quelque 40 000 références sont disponibles, pour plus de vingt séries de modèles. “Pour les collectionneurs de voitures Mercedes, la situation est confortable après la Seconde Guerre mondiale, commente Wolfram Körner, du Classic Center, car nous disposons de 95 % des pièces pour tous les véhicules. Si vous faites partie des 5 % qui cherchent, c’est difficile et coûteux.”
Ce hall accueille aussi quelques véhicules à vendre, comme cette 300 SL Roadster rose orangé en très bel état mais non encore restaurée : “Comme ça, elle vaut 500 000€. A première vue, je dirais qu’elle nécessite deux mille heures de travail.” C’est un investissement : il faut se dire que, dans deux ans, elle sera nickel. Pas surrestaurée, mais nickel, avec moteur, suspensions, freins remis à neuf dans les règles de l’art. “Au total, elle reviendra à 600 000 € environ.”
La 300 SL, en version coupé avec portes papillon (Gullwing) ou roadster, c’est l’un des chouchous du Classic Center. Plusieurs exemplaires sont à vendre, et quelques autres en restauration. Mythique, sa ligne est très tendance et, selon l’état, elle fait des scores en vente publique. Produite d’abord en version course en 1952-53, elle prit la route à partir de 1955. D’abord en coupé (1 400 unités produites) puis en roadster cabriolet (1 858 unités). Jusqu’en 1963, 3 258 bolides de ce type furent donc construits. Outre la ligne, sa principale innovation est l’injection directe d’essence dans son moteur 3 litres 6 cylindres en ligne, système qui lui permet de ne consommer que 16l, une paille en regard de ses performances.
Dans l’atelier jouxtant la salle d’exposition, la SL est encore en vedette. Un treillis est posé sur un pont, et bon sang, mais c’est bien sûr : tubulaire, ce châssis basé sur la structure du triangle est trop haut latéralement pour permettre le placement de portières classiques, d’où les portes papillon…
Vingt-cinq mécaniciens travaillent dans cet atelier. Quelques jeunes, mais surtout des hommes d’expérience, qui ont entre 25 et 30 ans de maison : “Quelqu’un d’âgé supporte mieux un stress permanent et un mode de gestion autonome”, selon Wolfram Körner. Ici, pour la marque ou pour le client particulier, l’on peut restaurer toutes les Mercedes ou véhicules apparentés. “Nous avons conservé tous les documents depuis le début, sauf ceux de l’usine de Mannheim, qui a brûlé pendant la guerre.”
Toute voiture peut donc être réhabilitée à l’identique, selon les spécifications d’origine, avec juste un problème pour les ancêtres de compétition : “Les documents originaux vont peut-être permettre de restaurer une voiture de course datant du début des années 1900, mais pas de la faire fonctionner. A l’époque, des modifications de dernière minute étaient fréquemment apportées par les mécanos, sans qu’elles soient notées sur les plans originaux.” Dans les ateliers du Classic Center de Mercedes-Benz, l’on doit donc réinventer des solutions, faire de l’engeneering artisanal.
Ce n’est pas cela qui va arrêter ces mécanos chevronnés. Là, par terre, est posé un avant de 300 SL Coupé tristement broyé. “Oh, c’est juste une petite touchette…” Pour faire entrer un véhicule ancien dans ces ateliers spécialisés, il faut son historique complet et le numéro de châssis. Et s’y prendre trois ans à l’avance.
Mercedes-Benz Classic Center, Stuttgarter Str. 90, D70736 Fellbach. 00.49.711.178 40 40 ou classic.center@daimler.com.
www.mercedes-benz.com/classic-center
Ph.: Daimler AG
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