22/04/2011
Une Rolls, sinon rien !
En lançant la Ghost, le constructeur germano-britannique a voulu replacer le conducteur au centre
des préoccupations et, ainsi, s’ouvrir à une nouvelle clientèle. Opération réussie : la “petite” Rolls-Royce est un bonheur à conduire. Le “Spirit of Ecstasy” n’est pas une vaine expression.
Test drive
Dominique Simonet

PLUS BRITISH QUE ÇA, TU MEURS. Aux Anglais, on laisse volontiers bière plate et poisson frit, mais pas la minijupe ni Rolls-Royce. Quintessence automobile au rayon superluxe. Plus haut de gamme n’existe même pas, inutile d’y penser. En ce beau printemps fleuri, allons donc promener du côté du seul concessionnaire de la marque en nos contrées, à Overijse, sur la Nationale 4.
Dans le petit hall d’exposition stylé, deux Phantom Coupé et une Ghost cohabitent avec une Silver Cloud II noire décapotable de 1962, ancêtre là pour rappeler que la classe Rolls ne date pas d’hier. D’ailleurs, par facilité, l’on parle toujours de Rolls, laissant Royce en rade. C’est profondément injuste : en 1904, quand ils ont fait affaire, Charles Rolls n’était que le garagiste, alors qu’Henry Royce était l’inventeur industriel, le motoriste, le créateur automobile. Ces voitures auraient dû s’appeler Royce-Rolls, comme l’on dit parfois après avoir un peu trop poussé sur le scotch.
Une concession Rolls-Royce est généralement un lieu serein. Ne s’y entend pas plus de bruit que dans une voiture de la marque lancée à 140 sur une petite route de campagne, anglaise évidemment. Soudain, la tension monte d’un léger cran : “On est sur un coup”, entendez, un client potentiel est attendu, dans un domaine où chaque affaire est d’importance. Pour se faire une idée, quatorze Rolls ont été immatriculées l’an dernier en Belgique, mais, concessionnaire-importateur, le groupe Ginion, de Stéphane Sertang, en a vendu plus, car certaines portent des plaques luxembourgeoises, suisses, monégasques… Ben voyons.
Le client, tiens ! Parlons-en avec celui qui le connaît le mieux, le maître vendeur des lieux, Stanislas Leszczynski : “Chaque négociation est particulière, car chaque client est différent. Souvent, ce sont des entrepreneurs. Ils sont assez durs dans la négociation, car ils savent ce que signifie gagner de l’argent. Nous avons peu d’héritiers, nos clients ont souvent bossé dur pour y arriver.”
Les guignols qui essaieraient de mener Stanislas Leszczynski en bateau en seraient pour leurs frais : “C’est une telle affirmation sociale de rouler en Rolls qu’on voit très vite si le client est sérieux ou pas.” Cela étant, il lui est arrivé de vendre des voitures à “des gens qui n’avaient l’air de rien.”
Sur la motivation de ses clients, notre maître vendeur a les idées claires : “Une Rolls coûte dix fois le prix d’une autre voiture, mais elle ne roule pas dix fois mieux. Alors, il y a la raison sociale et le plaisir de la finition, des matériaux.” C’est une arme à double tranchant. Des patrons qui pinaillent sur quelques centimes avec les représentants de leur personnel auront du mal à se présenter avec une voiture aussi peu correcte syndicalement. D’autres achètent un art de vivre, mais ne se présenteraient jamais chez un client comme ça. A contrario, “ceux qui sont dans la gestion de fortune peuvent penser que venir en Rolls va en jeter”.
Après s’être fait faire l’article, place à l’analyse du produit. Une Ghost marine, capot argent satiné, intérieur beige, stationne à l’extérieur. Compteurs cerclés chromés et tirettes de commande à l’ancienne voisinent avec un large écran : reflet de la machine dans son ensemble, le tableau de bord mêle astucieusement tradition et modernité. Avec la clé électronique en poche ou à proximité, il suffit de pousser le bouton “start” pour démarrer le moulin. C’est à peine si une vague vibration se fait sentir, si un léger ronron se fait entendre.
Comme les anciens changements de vitesses, le sélecteur est au volant : “D” pour “drive”, et c’est parti. La facilité avec laquelle se conduit ce paquebot routier, de 2 435 kilos, 5,40 mètres de long et 1,95 mètre de large, est tout bonnement stupéfiante. Comme si l’on avait roulé Rolls-Royce toute sa vie. La légèreté de la direction n’a cependant rien de perfide, elle ne trompe ni sur la masse ni sur le volume à mener à bon port. Le fin volant en main, la trajectoire se taille au cordeau si l’on veut. Quant au moteur, un V12 biturbo de 6,6 litres à injection directe avec calage variable de soupapes, couplé à une boîte automatique à 8 vitesses, il répond à la moindre petite sollicitation du pied. Très vite, on se rend compte qu’il y en a, là-dedans.
Et ce qu’il y a est, à la base, très allemand. Depuis 1998, Rolls-Royce Motor Cars appartient au groupe BMW, après une bataille homérique avec le rival Volkswagen qui détient Bentley. Conséquence d’une décadence amorcée après la Seconde Guerre mondiale, ce qui reste de la prestigieuse industrie automobile anglaise est entre des mains étrangères. La seule façon de sauver ses plus beaux fleurons, dira-t-on d’un point de vue moins insulaire…
Avant de racheter la marque, le constructeur-motoriste munichois et Rolls-Royce, alors basé à Crewe, collaboraient déjà. Mais, depuis 2003, Phantom et maintenant Ghost viennent d’Allemagne : la “carrosserie en blanc”, soit la structure sans les ouvrants, est construite dans l’usine BMW de Dingolfing, là où sont construites les Série 7 et quelques Série 5. Avec un moteur extrapolé du V12 BMW, l’assemblage final est fait en Angleterre, à Goodwood, sur la propriété de lord March. Lieu symbolique, avec son “Festival of Speed” qui rend hommage à la compétition et à la beauté automobile, mais pas seulement : à proximité d’une zone portuaire, la région compte de nombreux artisans sachant travailler le bois, le cuir, etc. Exactement ce dont a besoin l’usine d’assemblage pour fonctionner, pour apporter la touche très haut de gamme british, et toutes les personnalisations qui l’accompagnent : “cocktail cabinet” avec verres en cristal, frigo à champagne, armoire à vin ou à cigare… Du “sur mesure” automobile concentré dans le programme Bespoke.
“Rolls-Royce partagera toujours des plates-formes avec BMW, dit Christophe Weerts, porte-parole du constructeur allemand en Belgique, car il n’est plus possible pour une marque de niche de redévelopper l’entièreté d’un projet. Mais le plus, c’est que tout le reste est du cousu main, dans les ateliers sellerie, marqueterie. Rolls détient le taux de travail manuel le plus élevé”. Paul Taboureau, porte-parole de Rolls-Royce, renchérit en expliquant que “le liseré de couleur autour de la voiture est fait main. S’il faut aller en carrosserie pour remplacer une portière, un gars vient de Goodwood pour refaire ce liseré. Il se met à genoux avec son pinceau et il y va”.
Sur les petites routes brabançonnes, Madame Ghost tient son rang et son cap. Qu’en chemin les regards se tournent vers elle, pas de doute. Malgré ses courbes discrètes, en dépit de son nom fantomatique, elle ne passe pas inaperçue. Sans prétention, sa conduite inspire un respect mutuel : les gens vous laissent passer comme vous laissez passer les gens. “Moi, je suis un autre homme quand je monte dans cette voiture”, dit Paul Taboureau.
Un ancien slogan de la marque disait que, dans une Rolls, le seul bruit qu’on entend est celui de la montre. C’est à peu près ça, mais, par bonheur, le moulin laisse un peu entendre sa puissance. Le V12, 563 ch, de la BMW 760i, a été adapté au niveau de la sonorité, réduite, et du couple, augmenté à 780 Nm. Son caractère, son esprit font de la Ghost une vraie Rolls-Royce qui n’a pas voulu jouer les sportives pour se mettre en travers de la concurrente, Bentley Continental GT. La visibilité latérale est parfois un peu juste, le rayon de braquage proportionnel aux mensurations de la belle, et le coffre inversement proportionné, à 490 l seulement, mais la Ghost n’en est pas moins une voiture sublime à conduire, pour l’extase only. Y a-t-il un bouton “stop” ?
Le lord et la secrétaire
Une histoire d’amour caché, très british, est à l’origine de la sculpture surmontant la grille de radiateur des Rolls-Royce.
DEPUIS CENT ANS, ELLE EST dans la ligne de mire de tout chauffeur/conducteur de Rolls-Royce : officiellement appelée “Spirit of Ecstasy”, elle surmonte la grille de radiateur des voitures de la marque depuis 1911. Sa création est digne d’une histoire d’amour à l’anglaise, c’est-à-dire un peu tordue. C’était un temps où il était de bon ton d’orner le plus joliment possible le bouchon de radiateur de son automobile, objet rare et hors de prix. Passionné de voitures et de sa secrétaire, l’Américaine Eleanor Thornton, John Walter, autrement dit lord Montagu le second, confia à l’artiste anglais Charles Sykes la réalisation d’une mascotte pour sa Rolls-Royce Silver Ghost. Sykes prit pour modèle Eleanor Thornton, et réalisa “The Whisper”, symbolisant la relation cachée et impossible entre le lord et la secrétaire. Comme ça partait un peu dans tous les sens, le patron de la société à l’époque, Claude Johnson, fit appel à Sykes pour la réalisation d’une mascotte pour toutes les voitures maison. L’artiste réalisa, toujours avec Eleanor Thornton comme modèle, une sculpture semblable à celle qui orne les Rolls depuis lors : dans le plus pur style Art déco, une femme ailée sur le point de prendre son envol. Il y en eut plusieurs versions, en termes de pose comme de matériau, mais celle qui est appelée “Flying Lady” aux USA, et se trouve sur la calandre des Phantom et Ghost aujourd’hui, s’en inspire. Actuellement, la madame monte et descend à volonté. Elle dispose d’un petit moteur et d’une trappe pour elle toute seule. On peut soit programmer sa rétraction en fermant la voiture, soit l’actionner depuis un bouton dans l’habitacle. Elle est réalisée en acier poli, argent ou or 24 carats, les deux dernières versions étant en option. La classe ne se discute pas.
Photo: Ch. Bortels
11:15 Publié dans Routes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : momento, lalibre, routes, rolls royce




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