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07/05/2011

Islay, terre de whisky

11_37_19_798439361_Ardbeg_95.jpgLa plus méridionale des îles écossaises des Hébrides ne compte que 3 000 âmes, mais huit distilleries. Dont Ardbeg, en pleine renaissance avec ses whiskies de caractère, tourbés à souhait.

Reportage à Islay: Hubert Heyrendt & Laura Centrella


PAS FACILE D’ACCÉDER À ISLAY (prononcez aï-la), petite île reculée et sauvage de 600 km². Pourtant, c’est une destination de choix pour les amateurs de whisky écossais, qui viennent ici en pélerinage visiter Laphroaig, Lagavulin, Ardberg, Caol Ila, Bowmore, Kilchoman, Bruichladdich ou Bunnahabhain. Huit noms qui symbolisent le retour en force des single malts, dont le marché est en pleine croissance depuis une quinzaine d’années. Si les blends (assemblage de divers whiskies) représentent toujours 90 % des ventes mondiales, avec de grandes marques comme Johnny Walker, J&B ou Ballantines, les single malts regagnent en effet du terrain. Ce n’est pas un hasard si la plupart des distilleries ont été rachetées par de grands groupes…

Ainsi, en 2006, le groupe français de luxe LVMH (Louis Vuitton, Moët, Hennesy…) mettait la main sur Glenmorangie et, par la même occasion, sur Ardbeg. Cette distillerie fondée en 1815, la deuxième plus petite d’Islay avec seulement deux alambics de distillation, a été rachetée à Laphroaig en 1997 par Glenmorangie pour 1,75 million d’euros. Basé dans les Highlands, Glenmorangie – qui produit le single malt le plus vendu en Ecosse, mais pas dans le monde, où la première place revient à Glenfiddich – pouvait ainsi se lancer dans la course au whisky tourbé, de plus en plus recherché. Avec Ardbeg, l’objectif pour se démarquer est en effet très clair : produire le scotch le plus peaty du marché.

Le scotch single malt, la Rolls du whisky, qui ne peut être produit qu’en Ecosse, se compose de trois ingrédients (orge malté, eau et levure) et doit vieillir minimum trois ans en fûts de chêne. Le sympathique Mickey Heads, responsable de la distillerie d’Ardbeg, se souvient de l’époque où le maltage de l’orge était encore réalisé au sein de la distillerie, dans le “Old Kiln” qui accueille aujourd’hui la boutique et le café destinés aux visiteurs. Désormais, les distilleries achètent l’orge un peu partout au Royaume-Uni et confient à des malteries, selon un cahier des charges spécifique à chacune d’entre elles, l’opération qui consiste à faire germer artificiellement la céréale pour stimuler la production de sucre et d’enzymes. A Islay, l’ancienne distillerie de Port Ellen, reconvertie en malterie, travaille ainsi pour les différents whiskies de l’île. Dont la caractéristique principale tient au fait qu’ils perpétuent la méthode traditionnelle : une fois passé dans divers bains et débarassé de ses germes, l’orge est séché sur des claies, au-dessus de feux de tourbe (peat). Présente en masse en Ecosse, la tourbe était en effet autrefois le seul combustible disponible. C’est elle qui confère ce goût tourbé et fumé si reconnaissable des whiskies d’Islay.

Depuis le rachat en 1997, il a fallu redonner une identité à Ardbeg. C’est le travail de Rachel Barrie, “whisky creator” et “master blender” pour Ardbeg et Glenmorangie. Cette séduisante quarantenaire originaire du Aberdeenshire dans le Speyside (autre grande région productrice de whisky) est la première femme à avoir occupé ce poste – elles sont deux désormais –, pour lequel aucune formation n’existe. Goûtant jusqu’à 5 000 échantillons par an, Miss Barrie réalise, comme en Champagne, les assemblages qui donneront naissance aux différentes cuvées d’Ardbeg, en fonction des années de production et des types de fûts utilisés pour le vieillissement (de bourbon, de sherry, de bourgogne…).

En bonne Ecossaisse, Rachel est tombée dans le whisky toute petite, quand sa mère lui en faisait déguster quelques gouttes sur un morceau de sucre… Approfondissant son apprentissage lors de ses études de chimie, elle travaille quelques années au Scotch Whisky Research Institute d’Edimbourg – notamment sur l’influence des différents types de chêne (américain, français, hongrois, espagnol…) sur le vieillissement du whisky – avant de rejoindre Glenmorangie. “J’aime mélanger l’émotion et la technique, la passion et la connaissance d’un point de vue chimique des procédés.” C’est elle qui, en 1996, a étudié le possible rachat d’Ardbeg, où elle est arrivée en terrain vierge. Quasiment à l’arrêt depuis 1981, la distillerie a dû patienter (en mettant sur le marché des whiskies jeunes) et reconstituer ses stocks avant de pouvoir lancer, en 2008, sa première vraie cuvée, faite de whiskies entièrement “maison”; les précédentes ayant été élaborées en partie grâce aux anciens tonneaux d’Ardbeg rachetés à Laphroaig. Le “Ardbeg Ten” (10 ans), porte-étandard de la marque, est donc sa création. “Le Glenmorangie est un whisky non tourbé, fruité, délicat, floral, très élégant. Le Ardbeg est sauvage, insoumis ! C’est la belle et la bête”, s’enthousiasme-t-elle.

Rachel Barrie explique le succès des whiskies tourbés ces dernières années par la curiosité grandissante des consommateurs. “Comme en cuisine, les gens sont aujourd’hui plus aventureux, ils aiment la fusion, les épices. Ils ont envie d’essayer des choses, de découvrir des sensations, des goûts, des textures. Le côté tourbé est très puissant : aucun liquide ne peut se rapprocher de cela. C’est un repas dans un verre !

Certains spécialistes tempèrent cependant cet enthousiasme. Créateur de la Maison du Whisky à Battice en 2001, Hubert Corman estime en effet qu’aujourd’hui, l’Ecosse a misé sur la quantité et l’uniformisation des goûts pour répondre à la demande croissante plutôt que sur la qualité. Pour plus d’“authenticité”, il se tourne d’ailleurs volontiers vers des single malts… japonais.

Corman reproche notamment à Ardbeg d’avoir beaucoup augmenté ses prix ces dernières années. Et s’il reconnaît de grandes qualités au “Uigeadail”, maturé dans des fûts de sherry – beaucoup plus chers que les fûts de bourbon –, il regrette que la marque ait choisi d’axer son développement sur le marketing. “Avant, le marketing du whisky se faisait de bouche à oreille. Aujourd’hui, chez Ardbeg, grâce aux moyens du puissant groupe LVMH, la publicité est au centre de la commercialisation du produit.” Et de dénoncer le phénomène de “premiumisation”, qui consiste à proposer dans un bel emballage un produit qui n’est pas toujours à la hauteur des attentes des consommateurs avertis. Paradoxalement, ce passionné se réjouit pourtant de la nouvelle campagne de promotion d’Ardbeg, qui a décoré des choppers (motos américaines à longue fourche) à ses couleurs pour séduire la clientèle US (son plus gros marché) avant de s’attaquer à un tour des routes européennes. “Par sa nouveauté, cette campagne révolutionne quelque peu l’image has been que pouvait avoir le whisky, une image figée, mâtinée de traditions écossaises, reléguée au kilt et à la cornemuse.”

Pour les connaisseurs, ce sont les cuvées datant des années 70, en particulier l’année 1974, qui restent les meilleurs millésimes d’Ardbeg”, conclut-il. Mais la marque mythique qu’est Ardbeg est sans doute encore “jeune”; on verra dans quelques années si elle saura à nouveau satisfaire tous les spécialistes. Reste que cette belle gamme séduira sans peine les amateurs de whiskies écossais au caractère bien trempé, tourbés et fumés.


Ph.: H.H.

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