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07/05/2011

Un peu, beaucoup, passionnément

13_52_24_459954057_CHB_4510.jpgBien que les chèques cadeaux s’imposent comme une tendance, le bouquet de fleurs demeure indémodable. Un présent personnalisé créé pour et par plaisir. Maître en art floral, Françoise Vandonink se dédie corps et âme à son métier de fleuriste. Une passion qui démarre dès l’aurore pour ne s’évanouir parfois qu’à l’aube.

Reportage: Fanny Leroy
Reportage photo: Alexis Haulot et Christophe Bortels


5H30. LA VALSE DES CHARIOTS gorgés de fleurs débute. Alignés à l’arrière du large hangar, les lots s’engouffrent par quatre entrées distinctes dans le centre névralgique de la criée. Alors exposées aux regards et aux jugements des professionnels venus des quatre coins de la Belgique, les fleurs sont mises en vente selon le principe de l’offre et de la demande. Près de 300 acheteurs sont sur place malgré la fraîcheur du petit matin qui perce les chairs. Françoise Vandonink est parmi eux.

Au préalable, cette fleuriste d’Enghien s’est baladée entre les allées de bacs pour repérer les espèces qui habilleront son magasin quelques heures plus tard. “Il ne faut jamais se présenter à la criée avec une idée préconçue, sous peine d’en sortir déçu. Il convient plutôt de réagir à l’instinct, en se laissant emporter par les couleurs”, confie-t-elle. Ce premier coup d’œil permet à Françoise d’être prompte au moment où les lots sont mis en vente. Car il est loin le temps où la transaction se clôturait avec des cris et des claquements de mains. Aujourd’hui, chaque acheteur s’installe devant son pupitre et commande sa marchandise en appuyant sur quelques boutons, tout en gardant les yeux rivés sur le cadran qui indique le prix de vente par 60 tiges. Désormais, le doux ronronnement des professionnels qui discutent entre eux se propage dans l’air, si bien que la criée, créée en 1900, n’en a plus que le nom.

Depuis trois ans, les acheteurs peuvent aussi effectuer la vente en direct via Internet”, explique Johan Vandenbroucke, directeur de l’unique criée aux fleurs belge, située à Neder-Over-Heembeek. Et d’ajouter, “si ce système intéresse surtout la nouvelle génération, nous constatons que les professionnels reviennent toujours. Ce rendez-vous matinal est l’opportunité d’acheter directement une marchandise de qualité, cueillie la veille, tout en rencontrant les autres membres de ce corps de métier”.

Devenue experte au fil des années, Françoise connaît les producteurs de confiance auxquels elle souhaite acheter sa marchandise. “Je consomme de manière citoyenne, aussi je privilégie les fleurs issues de récoltes belges”, explique-t-elle. Une réalité devenue de plus en plus délicate puisque l’import de fleurs cultivées à l’étranger a grimpé de 37 % en l’espace de cinq années. “Notre vente annuelle est estimée à 100 millions de tiges. De plus en plus de fleurs sont cueillies au-delà de nos frontières, comme au Kenya ou en Ethiopie. Mais les producteurs belges poussent des coudes pour rester dominants”, explique le directeur de la criée. Face aussi à la mainmise néerlandaise sur le marché, la concurrence est rude mais Françoise continue de choisir des fleurs locales et de qualité afin d’extraire un maximum de plaisir de ces beautés éphémères. “Le client est en attente d’un bouquet ou d’un montage qui tiennent plusieurs jours”, affirme-t-elle.

13_20_45_380420282_Fleuriste_0559.jpgA côté de cette fleuriste, les autres acheteurs notent avec tout autant de soin leurs commandes. “L’univers floral est un monde très masculin et très flamand. Si bien qu’une femme doit doublement persévérer pour parvenir à une reconnaissance”, raconte-t-elle. Levée à l’aube, la journée de Françoise se prolonge en effet jusqu’à la fermeture du magasin à 19 h. Un rythme trépidant, quelquefois difficile à vivre lors des longs mois d’hiver. “Je refuse de me laisser envahir par la routine. C’est pourquoi, la création est primordiale dans mon métier. Elle entretient l’aspect magique de cette profession”, confie-t-elle.

Ce rêve, la fleuriste va le faire éclore des 1000 tiges qu’elle a acquises lors des 4 heures qu’a duré la vente de la criée. De ces lots de roses et autres fleurs qu’elle s’apprête à aller chercher, un quart sera certainement destiné à faner dans son magasin. “Je suis obligée d’être bien achalandée. Cette perte est inévitable mais l’expérience apprend à le gérer au mieux”, précise-t-elle.

A 9 h 30, une fois tous les chariots présentés aux professionnels, la criée s’anime de mille allées et venues. Françoise, comme chaque acheteur quitte son siège pour emporter son nouvel avoir, non sans une appréhension. “J’ai peur de m’être trompée et d’avoir commandé 180 tulipes jaunes par erreur”, angoisse-t-elle. Une fois sa commande trouvée parmi les centaines de chariots, le stress peut s’évanouir. Les fleurs affichent bel et bien une profonde couleur pourpre. “Je n’affectionne pas les tons jaunes que j’assimile à une mode passée. Aujourd’hui, je favorise plutôt des nuances subtiles présentes dans de riches camaïeux”, dit-elle. Le soulagement passé, Françoise se presse d’embarquer sa commande après l’avoir vérifiée. Aidée de sa stagiaire, Elodie, la fleuriste amoncelle les tiges dans sa voiture. Le moteur se met en marche sans tarder. Direction : Enghien. “Avoir une boutique située en périphérie bruxelloise présente le grand avantage de pouvoir se rendre facilement à la criée. Sans cela, je devrais me rabattre sur la vente des grossistes qui présentent un éventail moins large de variétés de fleurs”, poursuit-elle.

Située en bordure de la place Pierre Delannoy, sa boutique est le fruit de son travail et de celui de son mari, Stefan Roosen. Tous deux artistes passionnés, ils sont fleuristes de génération en génération. “Nous avons repris le magasin de mes parents en 1999”, explique Françoise. Redécorée avec des arcades blanches d’inspiration Art Nouveau – mouvance végétale s’il en est – la boutique s’est totalement métamorphosée par rapport à l’époque parentale. “Ma maman me dit souvent qu’elle ne pourrait plus faire ce métier tant il a évolué. Aujourd’hui, il ne convient plus uniquement d’assembler des fleurs, mais de créer de véritables compositions artistiques qui s’adaptent à l’émotion du client”, explique-t-elle.

13_21_02_037339579_Fleuriste_1110.jpgToute personne poussant la porte des Vandonink-Roosen pénètre d’ailleurs dans une sorte de caverne d’Ali Baba où les fleurs atteignent la sublimation. Associées à la feutrine, à l’osier, au papier ou tout autre accessoire, les fleurs se mélangent pour former des montages dignes de mains de maître. Un savoir- faire d’ailleurs reconnu par la profession puisque Françoise a été élue championne de Belgique en 1999, à l’instar de son mari en 2002 et 2006. “Notre art est souvent déprécié compte tenu du fait que nous manions des matériaux vivants dépendants de l’environnement dans lequel ils sont conditionnés”, exprime-t-elle. Un constat qui a poussé ces passionnés à se forger une véritable philosophie de travail, voire de vie. “Il est primordial d’apprécier la beauté au moment même où elle est présente”, confie Françoise.

Afin de préserver au maximum cette finesse, les fleurs sont donc rapidement déchargées de la voiture pour en préserver la fraîcheur. Les tiges sont alors dénudées de leurs feuilles, de leurs épines et coupées en biseau avant d’être abreuvées dans des bacs d’eau et exposées en magasin. Aidés d’une stagiaire et d’un ouvrier, l’équipe de Françoise et Stefan est bien rodée. “Nous sommes semblables à des mille-pattes. Nous assumons tous les versants de ce métier, notamment celui de gestionnaire et de comptable”, explique le mari.

Comme ce couple prolifique a décidé de ne pas se limiter à la vente, Françoise organise également des ateliers d’art floral deux fois par semaine. Une activité qu’elle affectionne particulièrement. “J’aime l’échange et les rencontres que ce métier engendre”, explique-t-elle.

Un plaisir partagé par la dizaine de membres du groupe qui exercent leurs doigts et leur créativité à la réalisation d’une œuvre végétale. “Une fois retraitée, j’en ai eu ras-le-bol que mes casseroles soient mon seul hobby. Je participe désormais depuis dix années aux ateliers de Françoise”, explique Marie-Hélène. Avec seulement un sécateur, une paire de ciseaux, un couteau et 50 € en poche, les élèves de Françoise déconnectent pendant trois heures avec le monde qui les environne pour ne se consacrer qu’à la beauté colorée des végétaux.

13_52_22_333083751_1D4_4688.jpgMais avant qu’ils n’arrivent, la fleuriste a déjà tout préparé. Au programme de cette séance : le carré de fleurs. Chacun face à sa vasque, les élèves imitent les gestes et la composition florale de Françoise. La mousse artificielle posée en guise de support, la spécialiste amène au compte-gouttes les fleurs qui éclairent petit à petit les montages de chacun. Certes, tous imitent un exemple mais in fine, tous repartent avec leur propre création, sensiblement différente de celle du voisin. Tel un chef d’orchestre, Françoise coupe une tige trop prétentieuse par ci ou des pétales trop isolés par là mais elle reste soucieuse de préserver l’espace de liberté de chacun. “En art floral, le caractère du fleuriste se décèle dans l’assemblage. Plus sauvage, plus carré ou nonchalant… Il est primordial de conserver son identité”, insiste-t-elle.

Si l’un ou l’autre se plaint que l’une de ses fleurs est plus petite que celle du voisin, Françoise se plaît à répéter. “La nature est faite à l’image des gens. Il en existe de gros, de minces et tous font bon ménage.” Une manière de parler qui plaît aux apprentis. “Pensez que vous dessinez une carte géographique à l’aide de taches de couleurs”, les dirige-t-elle. Et pour que le plaisir soit complet, Françoise gâte même ses élèves en leur offrant thé, café et plantureuse tarte aux fraises. “C’est une perle”, chuchote une élève à sa comparse.

Si les ateliers du mercredi se clôturent à 18 h, ceux du mardi soir se prolongent souvent jusqu’à minuit. Entre la criée, la vente, la création, la gestion, les cours, les voyages professionnels et la vie de famille animée par deux charmantes filles de 7 et 9 ans, la vie de Françoise s’apparente à un vrai marathon. Même si cette femme de 40 ans preste un nombre exorbitant d’heures de travail, ces yeux demeurent éclairés par la passion des fleurs pour lesquelles elle se donne corps et âme. “Je m’engage entièrement dans cette profession qui regorge de douceurs et d’aspérités. Rien n’est une plus belle récompense lorsque je parviens à éveiller, avec un bouquet, la magie présente en chaque client”, conclut-elle.

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