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14/05/2011

Un brin de "Causette" salutaire

11_58_00_020154748_causette_12_f.jpgEn compagnie de la rédactrice en chef du magazine féminin et féministe “Causette”, qui vient de fêter ses deux ans, et son succès incontesté, on a dessiné un bref panorama de la presse féminine, et de son contenu éditorial. Quelle presse actuelle pour les femmes ?

Entretien: Aurore Vaucelle


À LA FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES, cette année, les femmes étaient à l’honneur. C’était bien gentil, mais cela démontrait encore qu’il fallait leur organiser une thématique dédiée pour que les femmes parlent de leur écriture, et de leur lecture aussi –  car elles sont ferventes lectrices. La presse, et pas seulement la littérature, était mise en question à l’occasion. Les “féminins”, comme on les appelle, ces périodiques qui expliquent aux femmes qu’il leur reste “un mois pour être parfaite avant l’été”, ou “comment s’épiler les jambes avec le reste des bougies de Noël” sont très nombreux sur le marché de la presse papier glacé, sans que l’on interroge réellement leur contenu. Chose étonnante même, ils sont, malgré leurs “Une” vaguement différentes – une blonde ou une brune ? – très proches les uns des autres en terme de contenu. Le rubriquage est quasi similaire, on y traite de mode, de beauté, de modèles “people” à suivre, de produits innovants et démarches sportives ou culinaires pour atteindre une esthétique normative, le tout selon un ton prescripteur, souvent associé à la démarche consumériste.

Un récent sondage précise que 75 % des femmes qui lisent un magazine féminin sont déprimées juste après. Déprimées, frustrées, fauchées, célibataires, “cellulitées”. Voir le tout. Les femmes lisent-elles cela par dépit ? Telle est là la question. Et si on considérait plutôt que les femmes n’ont pas le choix en matière de presse féminine. A ce sujet, on a souhaité rencontrer Bérangère Portalier, rédactrice en chef du bimestriel “Causette”, qui fêtait le mois dernier ses deux ans d’un succès toujours renouvelé. Et pour cause, le contenu est renouvelé lui aussi :­ il n’y est pas seulement question de crème à épiler.

“Causette” est un dérivatif assez sympathique dans le paysage de la presse féminine . Quelle en est l’idée de départ ?
Grégory Lassus-Debat, le fondateur du titre, s’était rendu compte qu’il y avait un fossé énorme entre les filles qu’il fréquentait et celles dont on parlait dans les magazines. Il a rédigé une charte fondatrice, texte qui reprend les principes, simples, de “Causette” : la lectrice, Causette, elle-même, est une fille qui ne travaille pas forcément dans la mode, qui sort, mais pas forcément dans les it-parties, qui tombe amoureuse de mecs, pas superhéros. C’est juste une fille, ouverte sur le monde.

On aurait tendance à dire “une femme normale”, mais on sait que la norme n’est pas celle que l’on croit. En tout cas, pas celle qu’on nous sert dans la presse féminine.
C’est pour cela que le parti pris de “Causette” est d’abord le retour au réel, car on estime que la presse habituelle est trop éloignée des femmes et de leurs considérations premières, et qu’il faut, donc, revenir un peu sur terre. C’est un journal pour les femmes curieuses, qui s’intéressent à tout, qui ont envie de comprendre le monde et non de le fantasmer. Ça leur parle d’elles à elles… Par conséquent, on ne peut pas mettre d’homme en couverture, car les femmes ne se sentiraient pas concernées. Dans la presse écrite, on est dans l’identification, nécessaire au lecteur pour qu’il accroche. Donc, comme on parle à notre lectorat, dans la “Une”, on ne met pas de femmes siliconées ou photoshopées, car on considère qu’il y a plein de belles femmes dans la vraie vie. On pourrait dire, pour rire, que “Causette”, c’est aussi le journal des moches, mais c’est surtout en référence au début de “King Kong Théorie”, de Virginie Despentes, qui “écrit pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides…”.

Les membres de la rédaction sont en grand nombre des femmes. C’est l’écriture des femmes pour les femmes ?
Sauf le patron, qui est un homme. Mais c’est lui qui a eu l’idée… Etre féministe, ça n’est pas nécessairement être une femme. C’est vouloir l’égalité des sexes. Et j’ose espérer qu’il y a beaucoup de blancs dans les luttes antiracistes.

La rédaction est majoritairement féminine, mais ce n’est pas un critère qui permet d’éviter le sexisme. On le voit dans de nombreuses publications.
Les femmes sont les premières machos. Comme un homme peut être féministe, les femmes sont souvent sexistes. Dans les questions d’excision, par exemple, ce sont les mères qui veulent exciser leur fille. Les femmes sont les premières à s’enfoncer dans les clichés – par soumission. “Causette” a attaqué le problème de la presse par le biais de la question féminine, mais il y a beaucoup de choses à dire sur le fonctionnement de la presse en général.

On rappelle à ce sujet le chiffre de l’Observatoire des médias en Belgique : 28 % des personnes écrites, lues ou vues dans les médias francophones sont des femmes. Et la majorité est citée comme témoin ou victime, rarement comme experte ou analyste.
On est en train de faire cette étude en France, avec l’association des femmes journalistes. Si, dans les rédactions, on est à 50/50, bizarrement, le pourcentage de femme chute à 15 % dans les postes de commandement. Un autre exemple, en France, dans le milieu de la pub, on compte trois femmes réalisatrices, en tout ! Elles ont décidé de créer une asso des femmes réalisatrices, même si elles précisent qu’elles ne sont pas du tout féministes.

Se dire féministe est un problème à notre époque ?
Les gens ont peur du mot, pas forcément de l’idée, car c’est comme dire : “Je ne suis pas humaniste”, c’est difficilement acceptable. Cependant, le mot a été dévoyé. Dès que l’on met le doigt sur le sexisme, on est une chienne de garde, une féministe à poil long qui veut détruire les hommes à coups de talons, ou de gros sabots plutôt. C’est là que l’on est le plus probant, avec “Causette”, car on arrive à parler à des non-convaincues. Les lectrices se font leur propre avis en lisant. Il demeure possible d’associer le féminisme à quelque chose de joyeux, de bienveillant. Et ça marche.

Ce qui ne vous empêche pas de tenir un discours engagé. Ce que l’on attend d’un titre comme celui-ci.
On tient clairement à être un journal d’opinion, on ne veut pas faire partie des mous du genou d’accord avec tout. On doit se servir de notre indépendance, vis-à-vis des annonceurs, ou des comités de direction mais en même temps, on ne souhaite pas être prescripteur. On assume que l’on ne maîtrise pas tout et donc on ne dit pas aux gens ce qu’ils doivent penser. Ça, c’est un peu neuf.

Comment expliquer le succès des féminins et ce chiffre : trois quarts des femmes qui lisent un féminin sont déprimées quand elles le referment ?
Je pense simplement qu’il n’y a rien d’autre, qu’il n’y a pas le choix. Fondamentalement, la presse généraliste n’est pas généraliste. Quand on est une femme, on n’a pas un vrai choix, moyen de s’identifier au contenu. Lors de la semaine de la femme, dans “l’Huma”, c’est à ce moment qu’on a été invité à parler, et sinon quand ? Il est vrai que “Causette” est féministe par essence. Assez justement, “Télérama” a écrit que l’on était “la troisième voie entre le féminin et le généraliste”.

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