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21/05/2011

Dans les yeux de Léon

15_31_14_439496663_PMW_9867.jpgLéon Gurnari, identifie chaque jour des dizaines d’empreintes digitales et palmaires. Les Experts de la télé, très peu pour lui, “c’est trop banal”, et puis c’est tellement éloigné de sa réalité. L’affaire Dutroux, Stacy et Nathalie, Yunès, appartiennent désormais à son quotidien.

Reportage: Aurélie Moreau
Reportage photo: Mélanie Wenger (st.LLB)


DANS LA VIE, SE CÔTOIENT TOUTES SORTES de contradictions. Il y a par exemple le fantasmé et le réel. Tout comme il y a Horatio Caine (“CSI Miami”) et Léon Gurnari. Le premier est purement fictionnel, le second est nettement plus authentique. Tout comme leur environnement : d’une simplicité troublante pour le premier, d’une complexité sans nom pour le second. Car Léon est employé au service d’identification judiciaire de la police fédérale belge, une institution qui, comme beaucoup d’autres, fut contrainte à la bureaucratisation pour rester performante, en dépit des 15 000 membres du personnel qui la composent, mais qui, revers de la médaille, est devenue un lieu où se perdre se veut légion. Pourtant, pour Léon – fort de ses 22 ans de service – ce n’est pas si compliqué.

Pour être concis, disons qu’au sein de la police fédérale, se côtoient des directions multiples. “Tout en haut, il y a la police fédérale qui comporte plusieurs directions générales dont la direction judiciaire fédérale, sous laquelle se situe la direction de la police technique et scientifique. Sous cette dernière direction, il y a le service central qui comporte les différents services d’appui.” Et justement, au sein de la direction de la police technique et scientifique, siège un service d’appui particulier, fruit de tous les fantasmes, l’identification judiciaire. C’est ici que travaille Léon, aux côtés de vingt autres paires d’yeux avisés. Chaque jour, ils reçoivent près de 300 relevés d’empreintes de pouces, d’auriculaires et de paumes de main. Ensemble, ils gèrent les bases de données nationales des fiches dactyloscopiques (les 750 000 relevés d’empreintes établis par les services de police et de prison au moment de l’arrestation) ainsi que les 120 000 empreintes prélevées sur les lieux de crimes et délits par les différents laboratoires.

Sur le papier, Léon est un “opérateur” au service d’identification judiciaire. Dans la pratique, il est expert en dactyloscopie (procédé d’identification des individus par leurs empreintes digitales). Là où ses collègues reconnaissent une empreinte palmaire, Léon devine justement deux empreintes digitales superposées.

15_31_12_369191017_PMW_9650.jpgDe nuit, en soirée comme en week-end, les horaires de Léon sont pluriels. Mais aujourd’hui, c’est 10h-18h. Ici, sis rue du Noyer à Bruxelles, avant toute entrée en matière, Léon salue l’ensemble de ses collègues au sein des différents services d’appui. Il y a les portraitistes, dont les murs de l’office sont placardés de photos de corps sans vie (ils sont notamment chargés de réaliser les portraits robots de personnes disparues, d’éventuels suspects à partir de témoignages, de réaliser les dessins post mortem et de la reconstitution faciale 3D à partir de crânes humains non identifiés en collaboration avec les anthropologues et odontologues), les techniciens audio et vidéo (chargés du traitement des bandes audiovisuelles) et, enfin, l’Unité centrale.

Soit l’UCE, un “laboratoire” dont l’image réelle est très éloignée de celle des officines de fiction aux lignes blanches et épurées. Elle “dépend directement de la direction” et est en charge des affaires les plus délicates. L’analyse des relevés de l’affaire Kitty Van Nieuwenhuysen, la jeune policière abattue le 4 décembre 2007, à Lot, à la veille de ses 24 ans, c’était l’UCE. “Ils ont des compétences spécifiques comme l’étude des projections de sang, l’analyse des traces de pieds, d’oreilles, d’outils, de gants et certains participent aux relevés et aux analyses, comme les portraitistes. Ils se rendent sur les lieux, ils font les photos et font les analyses ensuite. Nous avons quant à nous des dactylo techniciens, spécialisés dans les relevés digitaux et palmaires.”

15_31_25_057060500_PMW_9665.jpgLes sciences du comportement (audition des mineurs, polygraphie et profilage), “c’est la même direction mais, eux, ils sont aux casernes d’Etterbeek”. Analyse des prélevés d’ADN ? “L’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC).” Tous se connaissent mais participent rarement ensemble à la résolution des enquêtes. “J’ai une seule fois travaillé avec le portraitiste et c’était pour identifier un cadavre dans les bois dont il ne restait que les doigts.”

Présentations faites, Léon enfonce enfin les portes de son univers. Ici, ne règne aucune mécanique alambiquée, juste des dossiers, un ordinateur et une loupe. Certains fichiers contiennent des relevés d’empreintes établis par les services de police et de prisons. D’autres contiennent des traces d’empreinte relevées par les laboratoires sur les lieux du préjudice. Bientôt, toute la procédure, du relevé à l’analyse, sera numérisée et Léon recevra directement ces relevés par voie électronique. Mais en attendant, certains dossiers ne disposent toujours que de photos qu’il convient de scanner pour réaliser les analyses à partir d’un logiciel. “Certains opérateurs sont des fanas de la loupe et de l’analyse manuelle. Mais moi, je ne l’utilise plus que pour certaines expertises.” Léon ouvre le premier fascicule : “Une affaire de stup”, précise-t-il. Il n’en dira pas plus, secret de l’instruction oblige.

Pour Léon, les choses sérieuses commencent enfin : il doit comparer l’empreinte avec les fiches dactyloscopiques existantes dans les différentes bases de données et les traces relevées précédemment par les labos pour établir une identification ou des liens avec d’autres affaires.

Une de mes collègues a déjà examiné si la trace était exploitable. Moi, je fais partie de la deuxième équipe et je suis chargé de vérifier que son analyse est correcte.” Deux équipes de vérification pour un seul et même dossier, “ce n’est pas cher payé compte tenu de nos responsabilités”. Une fois scannés, les relevés sont analysés par le logiciel. Enfin, en théorie. Car, sans l’aide de Léon, il s’égare, comme tous les logiciels. “Je dois d’abord délimiter une zone à analyser et lui dire dans quel sens il doit saisir l’empreinte. Si elle est droite, si elle est à 60° par exemple. Le logiciel peut faire une analyse à 360° mais cela augmente considérablement le temps de recherche. Si vous délimitez mal une zone, ça peut tout simplement compromettre les résultats. Ensuite, je nettoie l’image, je l’améliore. Alors seulement, il me donne des points caractéristiques, de différentes couleurs selon leur niveau de probabilité. Mais à coup sûr, ce ne sont nécessairement pas les bons. Ce n’est qu’une machine.”

En effet, derrière les “aberrations scientifiques” et les logiciels ultra-sophistiqués des fictions sérielles, se dissimule une réalité bien plus ordinaire et dépouillée de ses aspects les plus glamours. Toute la journée, l’œil alerte et rivé à son écran d’ordinateur, Léon recherche et identifie ces fameux points dactyloscopiques (un point anatomique qui perturbe la régularité de la ligne papillaire), pierre angulaire de l’identification digitale et palmaire. “C’est le second niveau d’identification.”

15_33_14_431052804_PMW_0118.jpgMais avant, “il y a aussi les formes”, soit le premier niveau. Ce sont des figures issues du tracé des lignes papillaires sur les doigts. Ces lignes génèrent des formes particulières sur l’empreinte. “La quantité et la position des lignes papillaires permettent de réaliser une première classification des empreintes. Les formes de bases sont les arcs, les boucles et les verticilles.” Ces trois types d’empreintes regroupent 95 % des formes de doigts humains : 60 % pour les boucles, 30 % pour les verticilles et 5 % pour les arcs. “Le troisième niveau c’est la poroscopie, l’étude des pores. Mais nous ne l’utilisons pas encore en Belgique.”

Il y a identification lorsque deux images ont au moins 12 caractéristiques identiques, c’est tout du moins le standard belge. “Entre 8 et 12, c’est une indication que la trace pourrait provenir du donneur indiqué sans indiquer une certitude. Ca peut déjà orienter le travail des enquêteurs.”

Ce matin-là, Léon arrive aux mêmes conclusions que la première équipe : aucune correspondance. Peu avant midi, une collègue lui tend un nouveau dossier : “C’est pour une expertise. Les magistrats seront là à 13h. J’ai besoin que tu me confirmes les résultats”, insiste-t-elle. “Une affaire de vol avec extrême violence”, tient ensuite à nous préciser Léon avant de fermer le bordereau.

Après-midi, les heures se suivent mais ne se ressemblent pas. Après les empreintes digitales, Léon se frotte aux palmaires. “Le plus dur avec la paume de la main, c’est de la localiser. On a rarement une empreinte complète mais seulement un bout.” Ni une ni deux, Léon démontre tout son savoir-faire, car avec un peu de connaissance et d’expérience “on peut facilement s’en sortir”. Facile à dire ! “Tenez, sur votre paume, vous avez trois zones (thénar, hypothénar et interdigitale) et chaque zone a ses propres caractéristiques comme par exemple des ‘Delta’, des sortes de Y renversés entre vos doigts. Une fois les caractéristiques établies, on connaît la zone et on peut l’orienter pour faciliter le traitement de l’empreinte par le logiciel.”

Ce qui est “follement amusant” pour Léon, c’est que tout est toujours plus simple à la télé : “des logiciels miracles qui fonctionnent sans l’intervention de l’homme, des traces d’empreintes parfaites alors que ce n’est quasi jamais le cas. Les empreintes peuvent souvent se superposer, elles sont quasi toujours partielles et sont polluées lors du relevé par des éléments extérieurs. Et puis il y a les altérations (maladies de la peau, blessures profondes) du derme qui peuvent altérer définitivement les lignes papillaires”.

Bref, les “Experts CSI”, “non, merci”, très peu pour lui. Non que ça l’agace. Il est juste indifférent. “Moi, je préfère un bon film policier où il y a du suspens, à la façon Commissaire Maigret.” Les séries scientifiques, “c’est trop banal” ! Blasé, dites-vous ? Jamais ! L’affaire Dutroux, Stacy et Nathalie, le petit Yunès appartiennent à son quotidien, “mais jamais l’émotionnel n’a pris le dessus. Le scientifique prime : une trace est une trace, point barre. L’erreur humaine provient généralement d’une prise en compte de l’aspect émotionnel”.

Une fois l’identification établie ou non, un de ses collègues dresse un rapport pour le labo responsable des relevés effectués. “Le labo dresse ensuite un procès-verbal qu’il envoie à l’autorité judiciaire (procureur du roi, juges d’instruction, etc.), avec copie au service de la police locale éventuellement intervenu sur les lieux.” Des PV envoyés sur la BNG (Banque de données Nationale Générale). “Ensuite, le travail d’interprétation revient aux enquêteurs, aux juges d’instruction, au Parquet. Pas à nous. Nous ne posons que des actes scientifiques. Par exemple, le fait qu’une empreinte se trouve sur un verre sur le lieu d’un crime ne signifie pas que la personne à qui l’empreinte appartient est coupable de quoi que ce soit. Mais ça, ce n’est pas notre travail, nous n’établissons que des identifications de traces et ça s’arrête là.”

18h, c’est la fin d’une journée, identique aux précédentes pour l’expert en dactyloscopie. Nous quittons le père de famille de 43 ans, toujours assis dans son bureau aux murs placardés des affiches des plus grands succès de thrillers français et hollywoodiens.

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