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28/05/2011

Une couleur à l'eau de rose

16_32_17_952026269_margiela.jpgLe rose n’est pas anodin. Pour notre société, c’est une couleur qui clive l’humanité en deux groupes. Ceux qui peuvent, semble-il, la porter de manière légitime, les filles, et ceux qui ont perdu le mode d’emploi du rose, les garçons. Si la symbolique a la dent dure, les tendances, elles, ont une propension à jouer une guerre d’usure. Le rose est-il capable de se dégager de cette vision binaire plutôt passéiste ?

Analyse pigmentaire: Aurore Vaucelle


DANS L’IMAGINAIRE COMMUN de notre société, et quoique la tendance essaie de secouer le cocotier, le rose est d’abord gentil. Propre sur lui. Et, en tant que “demi-couleur”, mélange de rouge et blanc, on pourrait même dire qu’il ne fait pas beaucoup de bruit. Là, pourtant, ce serait se tromper sur lui. Le rose, lui aussi, et à l’image des autres couleurs, véhicule son baluchon de significations.

Autrefois, on l’appelait “incarnat”, ce qui n’est pas sans nous rappeler que, quand les enfants dessinent un humain, la silhouette est crayonnée en rose pâle, le rose “incarnation”. Et le nom de la couleur prend signification. Et si, par hasard, c’est une petite fille que l’on dessine, on n’oubliera pas non plus de l’identifier avec une robe, bien sûr, rose bonbon, comment pourrait-il en être autrement ? Précocement, on le note, les significations d’une couleur telle que le rose sont intégrées comme des codes de représentation. Pourquoi le rose aux filles et le bleu aux garçons ? Michel Pastoureau, historien, spécialiste de l’Histoire culturelle et, en l’occurrence, de la symbolique des couleurs, éclaire cette dichotomie des sexes à travers le vêtement (1). Si, durant l’Antiquité et surtout au Moyen Age, les hommes portaient du rouge (empereurs, juristes, puis chevaliers et hommes d’Eglise), le bleu était aux femmes – on le voit dans le bleu de la tenue de la sainte Vierge. A partir de la Réforme (protestante) au XVe siècle, le rouge est banni des Eglises, et quitte peu à peu les uniformes du pouvoir au profit d’un bleu, plus sombre, plus discret, et, donc, par association d’idées, plus sérieux. Alors que les hommes s’habillent de bleu, les femmes récupèrent à leur profit le rouge – d’ailleurs, le rouge restera la couleur de la mariée jusqu’au XIXe siècle.

C’est précisément cette dichotomie, adoucie par le pastel, que nous servent les vendeurs de layettes depuis lors. Le rouge adouci devient rose, couleur associée au monde des femmes et, par extension, à la tendresse et à la candeur. Un raccourci de la pensée qui ne cesse de perdurer, quand on voit que les jouets pour petites filles sont bien volontiers fabriqués en plastique rose (un aspirateur comme maman, mais rose; ma Barbie, elle évolue dans une maison rose et roule dans une voiture rose), et, parfois, en totale opposition avec la réalité, mais dans un souci premier d’identification. Le rose du genre procède d’une signification basique, certes, qui tend, en certains points, à rendre même simpliste l’univers féminin. Le rose est pâle, c’est la candeur, le rose est vernis, c’est sexy. Cette perception du rose, assez limitée, ne saurait pourtant cacher son sens politique.

Durant la Seconde Guerre mondiale, précisément, le rose, attribut féminin, devient discriminant quand il est utilisé pour identifier les prisonniers homosexuels. L’actuel marché de la mode et du design, cependant, semble vouloir aller à contre-courant des symboliques des couleurs. On voit fleurir les chemises roses chez les messieurs (ce qui n’est plus vraiment subversif), tandis que la maison, du sol au plafond, s’habille en rose, plus seulement la chambre de la fille, mais aussi le salon. Le rose reprend du galon, certes, mais dans sa version flashy, le rose layette est encore coincé dans une imagerie candide, parfois même proche de la gaminerie. Le grand oublié de la mode est le vieux rose, et nous nous en offusquons. Car, en matière d’élégance, il pourrait donner des leçons.

(1) In “Le petit livre des couleurs”, p.39, éditions Seuil, 5 euros env.


Ph.: *jacques brinon/ap (modèle de Martin Margiela)

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