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04/06/2011

Le secret de Castelfidardo

DSC_0040.jpgDepuis la fin du XIXe siècle, dans cette ville des Marches italiennes, des artisans résistent à la concurrence asiatique. De leurs doigts d’experts, et grâce à leur ouïe fine, ils fabriquent la crème des accordéons. Enquête dans la capitale mondiale de l’accordéon.

Sur un air d'accordéon: Christophe Lamfalussy


A PRIORI, RIEN NE DISTINGUE Castelfidardo de ces belles villes italiennes perchées sur des éperons. Les ruelles sont étroites, grimpantes. Les pizzerias dégagent l’odeur de la pâte cuite. Les clochers carillonnent. Rien, sinon ces ateliers dispersés au cœur de la vielle ville et dans les vallées aux alentours, qui font de cette ville des Marches, l’un des bastions de la gauche en Italie, la capitale mondiale de l’accordéon.

Les accordéons sont comme les pizzas. Le matériel est le même, mais le résultat est différent. Il n’y aura jamais une pizza identique”, sourit Riccardo Breccia, le patron des accordéons Victoria, avant de s’esclaffer de son audacieuse comparaison culinaire.

L’accordéon est une affaire de familles à Castelfidardo, une histoire d’ancestrales rivalités, mais aussi l’un des premiers exemples de piratage industriel.

Car la légende raconte que l’accordéon est arrivé à la ville par un pèlerin autrichien en 1863, venu vénérer le sanctuaire de Lorette. Ereinté par son périple, l’homme fut hébergé par la famille Soprani. Il portait avec lui une boîte musicale. Le jeune Paolo, intrigué par cet étonnant instrument, le démonta pendant la nuit pour en découvrir les mécanismes. Paolo Soprani a fondé peu de temps après une fabrique d’accordéons. Le succès fut énorme et, de fil en aiguille, d’autres ateliers s’installèrent, à tel point qu’en 1929, année des records, les exportations des accordéons de Castelfidardo venaient en second après celles de Fiat.

Soprani n’a pas inventé l’accordéon, dont le lointain ancêtre est le “Tcheng” chinois. La première patente fut déposée à Vienne en 1929. Les Français, Allemands, Britanniques ont fabriqué des accordéons bien avant les Italiens, mais le génie de Castelfidardo fut d’en faire une petite industrie qui s’expatria vers la Scandinavie, le Brésil et les Etats-Unis, grâce à l’émigration italienne.

L’intuition de Paolo Soprani était qu’au XIXe siècle, il n’y avait pas de musique populaire”, raconte Beniamino Bugiolacchi, le directeur du splendide musée de l’accordéon à Castelfidardo. “Il y avait de la musique classique pour les classes aisées. Il a créé un instrument facile à transporter. Il voulait que la musique soit accessible à tous.”

A Castelfidardo, le savoir-faire se transmet de génération en génération. Et toute la ville vit au rythme de l’accordéon – pas sa musique, très peu présente, sauf en été et lors du festival de septembre, mais sa fabrication. Près de 90 % des pièces détachées sont confectionnées dans la région. Le reste est l’art du montage, et pour cela, il faut des doigts d’experts qui ne transpirent pas au risque de rouiller le clavier.

Le secret de Castelfidardo ? Le directeur du musée sourit à cette question. “Le secret”, dit-il, “c’est la dextérité manuelle. La plupart des anciens essaient de transmettre cet art aux plus jeunes. Ils peuvent, grâce à cela, maintenir la qualité de l’instrument”.

Mais de quoi est fait un accordéon ? Pour en savoir plus, à Castelfidardo, il suffit de pousser la porte d’un atelier. La plupart accueillent les visiteurs. Allons chez Bugari, qui fait dans le haut de gamme, pour un prix moyen de 6 à 7 000 euros. L’odeur d’acétone frappe au premier instant. On apprend qu’il sert à coller le celluloïd qui donne aux instruments le look désuet des accordéons. La tendance aujourd’hui est le vernis, ou mieux encore, le bois massif.

La qualité acoustique du bois est essentielle pour le son d’un accordéon. On utilise du cèdre, de l’acajou, de l’épicéa ou du hêtre.

A Castelfidardo, peu d’ateliers fabriquent les petits accordéons diatoniques, bisonores, l’instrument de prédilection des groupes folk. La spécialité est l’accordéon chromatique qui ne produit qu’un seul son lorsqu’on actionne le soufflet. Le chromatique est un piano en miniature. Il offre une incroyable diversité de notes, basses et tierces, selon qu’on actionne la main gauche ou droite. Les différents registres, jusqu’à douze, permettent de moduler le son, passant de la musette au son bandonéon d’Astor Piazzolla. Un instrument de quinze kilos, complet. Un orchestre à soi.

DSC_0026.jpgDevant leurs tables, les ouvriers de Bugari s’affairent, consciencieusement, à coller les boutons et à profiler, au millimètre près, les petites pièces d’acier qui donnent les notes. Dans une pièce capitonnée, un accordeur fixe à l’oreille toute la gamme. Il faut trois mois pour fabriquer un accordéon.

Comment Castelfidardo a-t-elle résisté à la vague chinoise qui écrase les prix ? Roberto Ottavianelli, le patron de Bugari, répond que les ateliers se sont spécialisés dans le sur mesure. “Les Chinois”, dit-il, “ont un rapport d’un à six. Dans le bas de gamme, on ne peut pas faire la compétition avec ces gens-là. Alors, on répond à la demande des clients et des artistes. Ce qui est bien pour la France ne l’est pas pour l’Allemagne. Ce qui est bon pour la Suisse ne l’est pas pour les pays scandinaves”.

Les fabricants italiens exportent vers les pays lointains, mais rencontrent des difficultés dans des marchés protégés par des tarifs douaniers élevés comme en Chine et au Brésil. Leurs marges bénéficiaires ne sont pas énormes, mais l’industrie a survécu.

De même, elle a passé la tourmente des années soixante quand la pop music a introduit les instruments électroniques. Une vingtaine d’ateliers subsistent. Des artistes comme John Lennon, Bruce Springsteen, des groupes folk revival comme Mumford and Sons, qui utilisent l’accordéon, des virtuoses comme Astor Piazzolla et Richard Galliano ont redonné à l’instrument ses lettres de noblesse.

Et l’accordéon, qu’Octave Mirbeau destinait dédaigneusement “aux polkas pour les bals”, redevient discrètement tendance.


Ph.: C. Lamfalussy

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