Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

11/06/2011

La revalorisation du carignan chilien

09_35_26_154122710_Eduardo_Brethauer__Andre_Sanchez.jpgAu Chili, un journaliste, Eduardo Brethauer, et un œnologue, Andres Sanchez, soucieux de défendre le patrimoine viticole chilien, ont décidé de remettre le carignan au goût du jour.

Mise en bouteille: Baudouin Havaux


L’ÉPICENTRE DU TRAGIQUE tremblement de terre du 27 février 2010 d’une magnitude de 8.8 se situait dans la septième région, une zone rurale reculée au sud du Chili où se concentre une grande activité viticole menée par des milliers de familles d’agriculteurs qui perpétuent une viticulture traditionnelle, loin des grandes bodegas industrialisées localisées principalement dans la vallée centrale. Cette région, où le temps semble avoir été suspendu, revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec une actualité plus réjouissante, la révélation d’un cépage jusqu’ici déprécié : le carignan.

Rappelons que le carignan d’origine espagnole, où il est connu sous le nom de “cariñena”, s’est largement répandu dans le Sud de la France, dans le Languedoc-Roussillon, mais également dans le reste du monde où il s’étend sur plus de 160 000 hectares. Au Chili, le dernier recensement fait état de 675 hectares. Introduit par le gouvernement chilien dans les années 40 après le tremblement de terre de 1939 pour améliorer le cépage traditionnel “pais” amené au XVIe siècle par les colons espagnols, le carignan apportait couleur, acidité et consistance aux moûts.

Mais quelle est la particularité du carignan au Chili et pourquoi se différencie-t-il tant du cabernet sauvignon ou de la carmenère ? La majorité des pieds de carignan sont plantés dans une région particulière appelée le “secano”, au centre du Maule, une contrée de grande tradition viticole chilienne et l’une des plus importantes en termes de production. Dans cette région relativement pauvre, il n’y a pas d’accès à l’eau et donc pas d’irrigation possible. Les terrains ne valent pas grand-chose et le raisin y est mal valorisé, mais grâce sans doute à un climat privilégié et à la détermination des paysans locaux, la vigne n’a pas disparu des magnifiques paysages vallonnés. Et c’est justement dans cette région que l’on a redécouvert un trésor longtemps oublié, des parcelles de carignan âgées de trente ans et beaucoup plus.

Pour mieux comprendre, il faut savoir que si l’on plante du carignan en pergola dans des sols profonds couplés à une abondante irrigation, il produit des grappes gigantesques qui peuvent atteindre 20 à 25 tonnes par hectares. Avec en bout de course des vins rustiques et très acides qui, assemblés au vin issu du cépage “pais” de faible acidité, donnaient des vins moyens économiquement très rentables, raison de son extension sur le territoire chilien. Mais, avec le temps, les vignerons se sont rendu compte que dans ces conditions de conduite, le rendement de ce cépage peu résistant à l’oïdium diminuait rapidement après dix ans et a donc été écarté. Ce n’est que dans la zone de secano du Maule, confronté à des sols secs et rustiques permettant une bonne maturité, qu’il a survécu. Ce qui explique pourquoi il a disparu des autres régions viticoles chiliennes.

A l’origine de cette prise de conscience et de la revalorisation du carignan, la rencontre de deux hommes emblématiques de la viticulture au Chili, un journaliste, Eduardo Brethauer, et un œnologue, Andres Sanchez. Ils se sont rendu compte qu’ici, contrairement à tout ce que l’on pouvait penser, le carignan n’est pas une variété qui produit des vins acides, de couleur intense et faiblement aromatiques. Ces anciennes vignes de carignan, plantées en zone de “secano” sur des sols granitiques dominés par des argiles rouges, riches en quartz et pauvres en matière organique, et conduites en gobelet, technique qui permet de protéger les grappes de raisin de l’incidence du soleil, produisent des vins colorés, intenses, structurés et savoureux, aux riches arômes de fruits rouges et aux robustes tanins.

Nos deux pionniers, soucieux de défendre le patrimoine viticole chilien, ont réuni autour d’eux une équipe de professionnels, autoproclamés “los vignadores del carignan”, qui partagent à la fois la rigueur nécessaire à l’élaboration de vins de grande qualité, mais aussi une sensibilité sociale pour relever le défi de porter cette région extrêmement pauvre, affectée par le dernier tremblement de terre.

Actuellement, les bodegas qui participent à ce programme sont : Tabontinaja, Meli, Miguel Torres, Valdivieso, Undurraga, Bravado Wines, Morandé, Agrícola Santa Elena, Odjfell, De Martino, Lomas de Cauquenes, Canepa, VIA Wines y Gillmore. Groupées derrière l’étendard du carignan, ces caves ont comme objectif commun d’attirer sur ce petit coin perdu du Chili l’attention du reste du monde. Leur plan d’action consistant à créer un pseudo-modèle d’appellation d’origine contrôlée sur base de critères techniques stricts qui considèrent, entre autres, les limites géographiques de production, la taille en gobelet, le pourcentage maximum des vins d’assemblage, le temps minimum de garde avant la mise en marché ou l’âge minimum des plantes (30 ans). Andres Sanchez précise cependant que si les vins produits en AOC reflètent un terroir et une origine, leur concept veut englober également les traditions et la culture des gens d’ici au-delà des entreprises qui produisent du vin.

Infos: www.vignadoresdelcarignan.com

Les commentaires sont fermés.