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18/06/2011

Mon quotidien est marin, mes pieds sont sur terre et ma tête est dans les étoiles

03_00_10_104256653_Boudewijn_1626.jpgSur scène, Adeline, 33 ans, est entraîneuse au “Boudewijn Seapark” de Bruges. Dans les coulisses, elle prodigue les soins avec bienveillance aux animaux marins du parc aquatique (otaries californiennes, phoques et dauphins souffleurs), sans pour autant perdre le sens des réalités.

Reportage: Aurélie Moreau
Reportage photo: Alexis Haulot


À SINT-MICHIELS, DANS LES environs de Bruges, 10 heures sonnent l’ouverture des portes du “Boudewijn Seapark” (plus grand delphinarium couvert d’Europe, le deuxième au niveau mondial, après celui de Brookfield Zoo à Chicago). Mais dans les coulisses, depuis les premières lueurs du matin, entraîneurs, soigneurs et vétérinaires veillent au grain ou plutôt à l’alevin, accaparés par l’assaisonnement des petits-déjeuners marins.

Le bouquet d’odeurs de maquereaux, harengs, sprats, merlans, crevettes, poulpes et autres poiscailles et crustacés, en état de décongélation, soulève aussitôt le cœur, hormis celui d’Adeline, dont les narines ont depuis longtemps apprivoisé ce fumet naturel, directement importé du pays des Polders. “On fait venir la nourriture des Pays-Bas, parce qu’ils pêchent des poissons de Norvège.”

Pour les spectateurs du parc aquatique, Adeline Lippens est entraîneuse et nage avec les otaries et les dauphins (dont certains ont connu la vie sauvage), tout du moins pendant les spectacles éducatifs. Derrière le rideau, pour les initiés, elle procure également les soins élémentaires aux animaux marins du Boudewijn Seapark.

Trois mois déjà qu’elle décongèle, lave, trie, pèse le menu fretin quotidien (100 kilos en été, 150 en hiver) des otaries californiennes, des phoques et des dauphins souffleurs. “Avant, je travaillais dans le tourisme. Je gagnais mieux ma vie, c’est certain. Mais ce job m’épanouit davantage. Quand j’ai lu qu’un poste se libérait, j’ai immédiatement postulé, et je ne regrette rien.” Et, pour être tout à fait honnête, “je viens quand même quand je suis en congé, car j’ai le sens des responsabilités. J’ai envie d’être ici et de leur rendre la vie meilleure”.

Quatre copieuses portions journalières réservées aux repas, mais aussi aux récompenses distribuées durant les spectacles. “Ça ne sert à rien d’être méchant avec un animal. Ça n’a pas de sens, il faut être bienveillant, et pour le dressage, la seule chose qui fonctionne, c’est de proposer de la nourriture contre la réalisation d’un exercice. S’ils en ont envie, ils font l’exercice, sinon, ils ne le font pas, on ne les oblige pas. Mais ils ont de toute façon leurs rations quotidiennes le matin et le soir. Il ne faut jamais oublier que ce sont des chasseurs et qu’obtenir leur nourriture est une question d’instinct.”

03_00_27_353306513_Boudewijn_1524.jpgLa jeune femme de 32 ans agrémente rapidement les petits-déjeuners des vitamines essentielles dont les animaux marins manquent cruellement en captivité. A ce moment précis, dans le delphinarium du parc, dépeuplé de ses animations d’usage, des cris et des applaudissements, les cliquetis et sifflements des mammifères marins, mouvant dans un ballet gracieux, perturbent à peine la quiétude du lieu. Adeline tente de ne pas y perdre la notion du temps, noyée dans un regard, dans un échange autistique, en tête-à-tête intime et silencieux.

La magnificence attribuée aux mammifères n’est pas usurpée : elle est à la hauteur de l’adoration que leur vouent de nombreux êtres humains. A l’origine de leur capture massive aussi.

Au sein du delphinarium, Adeline doit encore s’assurer du bon déroulement de la grossesse de Roxanne, dauphin souffleur, enceinte de jumeaux. “C’est un fait exceptionnel d’avoir des jumeaux. Mais c’est très dangereux également. Jamais, les deux jumeaux ne sont nés en vie, il y a toujours un décès, y compris celui de la mère.” C’est la raison pour laquelle Roxanne bénéficie d’une surveillance permanente, comprenant notamment un relevé de température quotidien effectué par les entraîneurs (via l’apprentissage de positions médicales), sous la supervision du vétérinaire.

Ensuite, nous avons des relevés de l’eau à réaliser.” Histoire de vérifier, entre autres, le niveau de pH, chlore, sel, natrium, calcium, etc. Des échantillons de cette eau ainsi que des prélèvements de sang des animaux sont régulièrement envoyés dans un laboratoire clinique pour expertise. “Mais cette semaine, nous avons une stagiaire, donc, ce n’est pas à moi de le faire.” Ensuite, “il faut tout nettoyer et tout désinfecter, après chacun de nos passages”. Véhiculées par l’homme, les maladies des chiens et des chats se transmettent facilement aux animaux marins. En cas de contaminations, leurs chances de survie sont inexistantes. “Tout doit être désinfecté, nos mains, nos chaussures. Les vêtements que nous utilisons pour nager avec eux ne doivent pas sortir ou servir dans d’autres shows.”

Bienveillante, intransigeante quant aux règles d’hygiène et sincèrement préoccupée du bien-être des résidents marins dont elle a la responsabilité, Adeline ne perd pas pour autant le sens des réalités. “Ce parc aquatique appartient au groupe espagnol Aspro Ocio, qui en possède beaucoup d’autres en Europe, dont Bruges n’est qu’une minuscule succursale et dont les derniers investissements en date (2007) se chiffrent à plus de 500 000 euros. Tout ce que je peux faire, c’est faire de mon mieux pour leur rendre la vie agréable et plus sécurisante. Et puis, il faut bien comprendre qu’en captivité, ils n’ont plus aucunes références. C’est leur vie. Ils ne connaissent rien d’autre pour la plupart. Ils reviendront toujours vers l’homme.”

01_57_07_310566409_Boudewijn_1115.jpg10h30, en ce lundi de Pentecôte, la pluie fine et abondante n’a pas empêché les spectateurs de se rendre nombreux au parc aquatique. C’est l’heure pour Adeline d’enfiler son costume pour le premier spectacle de la journée en compagnie de trois des quatre otaries du parc. “Aujourd’hui, je joue le criminel avec Bimba. Je suis le méchant pirate qui doit voler le coffre du capitaine. Le criminel est le premier rôle que l’on apprend car il est relativement simple. Il n’y a aucune formation alors on apprend sur le tas, on observe et on avance pas à pas, on établit la confiance avec l’animal.”

Ici et maintenant, au “théâtre des otaries”, le langage verbal n’a pas lieu d’être. La réalisation des “figures de style” est conditionnée par l’association du sifflet à la distribution de nourriture. La gestuelle indiquant la figure en question.

Les applaudissements sont enthousiastes, les rires enfantins et chaleureux. Particulièrement lorsqu’Adeline chute dans l’eau sous la pression des 100 kilos de Jules, le plus impressionnant des mâles de la tribu. Personne d’ailleurs ne remarqua la désertion d’une des trois otaries. “Elle n’avait plus envie de faire le spectacle. Je crois qu’elle a été effrayée. Dans ces cas-là, on la laisse repartir, il ne faut jamais les obliger. Le chemin vers les bassins intérieurs est sécurisé, elle peut y revenir quand elle veut durant le spectacle. Elle a décidé d’y rester et Jules l’a remplacée. Du coup, on ne sait jamais la tournure que prendra le spectacle et le scénario peut toujours changer.”

Une fois le “théâtre” vidé de son public, Adeline et sa collègue entraînent Lou, la quatrième otarie retranchée dans son bassin : “Il est encore trop jeune et parfois imprévisible. Il n’a donc pas participé au show aujourd’hui. Seuls certains entraîneurs ont réussi à obtenir sa confiance et peuvent travailler avec lui.”

01_59_03_489743665_Boudewijn_1308.jpgCette fois, c’est une échographie que tentent de réaliser les deux entraîneurs : “On ne va pas vraiment réaliser une échographie sur un jeune mâle ! C’est juste pour mimer un exercice médical qui demande beaucoup de concentration de la part de l’animal, c’est donc un très bon exercice. On peut les varier mais on les fait toujours à la sortie du spectacle pour ceux qui n’ont pas participé.”

Les deux entraîneurs tentent désespérément la manœuvre, une fois, deux fois, trois fois, en vain. Lou apprécie visiblement les jeux de cache-cache. “Il est trop excité. On ne peut pas l’obliger alors on laisse tomber.”

11h30, ses collègues assurent le show éducatif dans le delphinarium. “Je ne fais pas celui-là mais j’y vais quand même pour les assister, pour regarder, apprendre et dire aussi ce qui n’a pas été.”

A 13h, c’est auprès des phoques que l’entraîneuse se rend d’un pas assuré. Cette fois, la démonstration sera strictement éducative. “Les phoques sont plus petits et ne savent pas, en raison de leur anatomie, réaliser des tours aussi spectaculaires que les otaries ou les dauphins. Ça intéresse donc peu les gens.”

L’éducation consistant principalement à différencier les deux espèces de mammifères carnivores – phoques et otaries – issus de la famille des pinnipèdes. Et en néerlandais s’il vous plaît. Adeline réalisera la présentation du spectacle francophone, plus tard, dès 15h.

02_01_04_346463400_Boudewijn_1520.jpgAvant, la jeune femme assiste ses collègues pour le second spectacle des otaries. Cette fois, elle est dans les coulisses, et gère les équipes d’otaries en fonction des envies de chacun de se lancer ou non sur scène.

16h30, enfin, dernier spectacle du jour pour la jeune femme. Direction le delphinarium où les 1 500 places attendent impatiemment les acquéreurs : “J’assure la présentation éducative aujourd’hui.” En amont, l’équipe revoit le scénario et étudie les enchaînements avant d’organiser la mise en place du spectacle, poiscailles à la ceinture.

17h sonne enfin la fermeture des portes du Boudewijn Seapark de Sint-Michiels, dans les environs de Bruges.

Mais dans les coulisses, jusqu’aux dernières lueurs du soir, Adeline prépare les maquereaux, harengs, sprats, merlans, crevettes, poulpes, et autres poiscailles et crustacés qui entrent en état de décongélation pour servir, demain matin, de petits déjeuners aux otaries, phoques et dauphins.

Commentaires

Sur l'ensemble des pays membres de l'Union Européenne, 13 seulement persistent encore à enfermer des dauphins. Les autres ont renoncé pour des raisons éthiques. Selon le Dolphinaria Report 2011 http://www.ladolphinconnection.com/Rapport_WDCS_Delphinariums_UE.pdf : "Le bruit est également un facteur important dans un environnement confiné, en particulier pour ces animaux
extrêmement acoustiques, dans lequel la musique bruyante des spectacles s'ajoute au bruit des pompes et des filtres, ainsi qu'à celui des manèges adjacents aux delphinariums situés dans les parcs à thème. Comme le mentionne l'EAAM (1995), "les sons d'origine mécanique sont probablement les plus stressants pour les animaux de par leur nature régulière et répétitive". Les récentes observations de Frohoff (2005), sur des grands dauphins captifs en Belgique, font état d'une série de comportements liés au stress. Ils incluent un comportement stéréotypé, souvent exhibé chez les animaux terrestres captifs qui arpentent indéfiniment le même chemin ou se balancent d'un côté à l'autre, en réponse à la restriction de leurs mouvements ou à la restriction de l'expression de leur comportement naturel. En Belgique, les dauphins nageaient de façon répétée autour du bassin, frappaient la surface du bassin de leur queue, ont été observés "chuffing" (produisant des exhalations aigües et répétées), "mendiant" de la nourriture, s'échouant à plusieurs reprises sur la plateforme en bordure du bassin, ouvrant leurs mâchoires vers les membres du public et secouant brusquement la tête. Les dauphins qui ne participaient pas au spectacle imitaient les tours produits par les autres dauphins au cours de la présentation (Frohoff, 2005). Le comportement stéréotypé, l'agressivité envers les autres animaux et les hommes et les autres problèmes comportementaux sont communs chez les prédateurs, comme les dauphins, lorsqu'on les prive d'un espace suffisant pour reproduire un comportement naturel comme la chasse (Rose et al., 2009 et Clubb et Mason, 2003).http://www.dauphinlibre.be/brugesfr.htm

Écrit par : Yvon Godefroid | 15/08/2011

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