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25/06/2011

Une vie de bénédictin

18_26_19_910950148_IMG_5140.jpgMalgré la baisse des vocations, plusieurs centaines d’hommes, en Belgique, continuent de perpétuer les traditions millénaires de la vie monastique. Reportage à l’abbaye de Maredsous.

Reportage: Grégoire Comhaire
Reportage photo: Johanna de Tessières


ORA ET LABORA, PRIE ET TRAVAILLE. C’est la règle de vie suivie depuis quatorze siècles par des dizaines de milliers d’hommes à travers le monde. Prier Dieu, et chercher par son travail à améliorer le monde en renonçant pour toujours à l’argent et à la vie familiale, telle est la voie qu’ont choisie les moines bénédictins. Une vocation qui se vit en communauté dans une abbaye. Dans un lieu retiré du monde, mais pas coupé de celui-ci pour autant puisque les portes sont toujours ouvertes à quiconque veut y trouver refuge.

A quelques kilomètres de Dinant, l’abbaye de Maredsous est nichée dans un écrin de verdure particulièrement paisible. On la connaît pour son fromage, sa bière, son collège, voire même, peut-être, pour les retraites que l’on y a effectuées un jour en quête de calme et de sérénité.

Depuis sa fondation en 1872, plusieurs centaines de moines s’y sont succédé pour y vivre selon la règle édictée par saint Benoît en 595. Ils ne sont plus que 32 aujourd’hui, âgés de 27 à 90 ans. Plus aucun ne travaille à la fromagerie. Deux, seulement, enseignent encore au collège attenant à l’abbaye. Quand à la bière, elle est brassée à l’autre bout du pays par la Brasserie Duvel Moortgat. Mais dans leur quotidien, les moines de Maredsous continuent de vivre selon les traditions ancestrales de leurs prédécesseurs. Une vie qui s’organise autour du travail communautaire, du silence, et surtout des moments de prière collective qui rythment leur journée.

6h30 : le son des cloches rompt le silence dans lequel est plongée l’abbaye. Quelques minutes plus tard, des ombres drapées de blanc se faufilent à pas de loup dans les couloirs sombres du cloître. C’est l’heure des “Laudes”, “la louange au Seigneur qui débute la journée”, comme l’explique le père abbé Bernard Lorent. D’ordinaires, c’est par l’office des “Vigiles”, vers 4h du matin, que commence la journée d’un moine. “Mais comme nous sommes une abbaye d’enseignants, et que nous avons ensuite une journée de cours qui nous attend, nous faisons “Vigiles” le soir”, poursuit le père abbé.

Face à face dans le chœur de l’église, les frères de Maredsous entonnent ensemble le premier chant des “Laudes”. Six autres offices ponctueront ensuite le reste de la journée, afin de toujours garder l’esprit tourné vers la prière.

Arborant une barbe et un sourire élégant, frère André est moine depuis 1991. Dans une autre vie, il avait une boucherie à Jumet, une femme et un fils. “J’avais envie d’autre chose, raconte-t-il. Une vie qui ne serait plus centrée sur le matériel.” Après plusieurs séjours à Maredsous, il fait part au père abbé de son désir de rejoindre la communauté. Il lui faudra huit ans avant de prononcer ses vœux.

18_26_39_030200907_IMG_5107.jpgDevenir moine peut en effet se révéler un véritable parcours du combattant. “Avant toute chose, il faut ressentir quelque chose au plus profond de soi”, explique le père abbé Bernard Lorent. Mais le désir de vivre autre chose n’est pas une raison suffisante pour être accepté parmi la communauté. “Quand un candidat vient me trouver en me disant qu’il veut devenir moine parce qu’il se sent mal dans le monde, je lui conseille toujours de retourner dans le monde, explique ainsi le père Jean-Daniel, maître des novices. En règle générale, nous proposons d’abord à ceux qui pensent avoir la vocation d’effectuer plusieurs séjours courts au sein de l’abbaye.”

Si la vocation perdure après cette étape, le candidat deviendra peut-être novice. Un an plus tard, il prononcera des vœux temporaires de trois ans, qu’il pourra prolonger trois fois avant l’étape ultime de la “profession solennelle”. Ce jour-là, il fait vœu pour toujours de stabilité (fidélité à la communauté), de conversion de vie (pauvreté, célibat) et d’obéissance (solidarité). A l’heure actuelle, le frère Christophe, originaire de l’Ouganda, est le seul novice de l’abbaye.

8h : après le petit-déjeuner pris en silence au réfectoire, les moines s’en vont rejoindre leurs occupations. En salopette bleue, au milieu des ateliers de céramique, rien ne distingue le frère Hubert des autres ouvriers qui viennent y travailler tous les jours. Originaire de Gaume, frère Hubert a rejoint l’abbaye de Maredsous en 1965. Depuis lors, dans son petit cagibi poussiéreux, il gère toute la logistique des ateliers, les commandes et les fournitures, toujours fidèle à son poste. “Je suis très stable”, lance-t-il ironiquement.

On cherche désespérément les moines en habit noir. Car la plupart d’entre eux préfèrent aujourd’hui se promener en civil, surtout quand ils doivent se rendre à l’extérieur. Il arrive tout de même au père abbé de rallier sa classe dans sa tunique noire, pour y enseigner l’Histoire aux rhétoriciens.

Aujourd’hui, la journée est d’ailleurs un peu spéciale pour ces derniers. C’est en effet leur dernier jour à Maredsous. Ce soir, ce sera les grandes vacances, et la fin de six années passées dans les murs de l’abbaye, le plus souvent en tant qu’interne.

18_27_04_487395831_IMG_5537.jpgDans les couloirs du collège, il règne une euphorie de circonstances parmi tous les élèves. A la vue de tous ces uniformes, on se croirait un peu dans le Cercle des poètes disparus. En Angleterre, beaucoup d’abbayes bénédictines ont d’ailleurs des écoles. “Mais en Belgique, il n’y en a que deux”, explique le père abbé.

10h : nouvel office à la salle du Chapitre. C’est en principe dans cette salle, très solennelle, que se prennent collectivement les grandes décisions qui régissent l’abbaye, l’élection du père abbé par exemple. A 10 et 16h, on y célèbre aussi des offices très courts, qui ne sont pas ouverts au public. Une petite pause dans la matinée avant de retourner au travail.

A la bibliothèque, frère Irénée est plongé dans un grand manuscrit à la couverture de cuir. “Je fais des recherches sur un diacre de Charlemagne qui a rédigé des florilèges inédits”, explique-t-il. A 90 ans, frère Irénée est le doyen de Maredsous. Entré à l’Abbaye le 2 octobre 1939, à l’âge de 18 ans, il y a vécu la guerre, et ces terribles années où, après avoir encerclé l’abbaye et trouvé deux résistants dans les caves, la Wehrmacht déporta cinq moines à Buchenwald. Plusieurs d’entre eux y ont laissé la vie.

Toujours en habit, frère Irénée travaille inlassablement sur ses traductions, tout en se rendant tous les quinze jours à Strasbourg où il est vicaire de la cathédrale. “Quand j’étais jeune, je suis venu en retraite à Maredsous. A cette époque, il y avait une pierre dans le cloître. On disait que si on marchait dessus par mégarde, on restait à l’abbaye. Et bien j’ai marché dessus !

Midi : c’est la messe dans la crypte de l’église. Une demi-heure plus tard, les frères se retrouvent à la salle des journaux pour parcourir les nouvelles du monde. Pas trop longtemps, car le dîner est servi à 13h au réfectoire. En silence, et en cercle, à l’écoute de la lecture du midi.

Aujourd’hui, c’est justement d’un ouvrage sur la vie monastique qu’il s’agit. Mais on y lit aussi des journaux, des ouvrages historiques, ou des biographies. “On a eu récemment le premier tome de la biographie de de Gaulle”, explique le père abbé. Mais à coup de 6 ou 7 pages par dîner, il en faut des semaines pour digérer la biographie du général ! “On a donc décidé d’attendre un peu avant d’attaquer le deuxième tome”, poursuit le père abbé.

Petite sieste avant de reprendre les activités de l’après-midi. A la maison des écritures, on trouve un véritable petit musée dédié à la Bible et à l’histoire de l’informatique. C’est le père Ferdinand qui officie ici. Depuis les premiers IBM, et le Minitel, il travaille à informatiser la Bible, ce qui a aussi contribué à la renommée de l’abbaye à travers le monde.

18h30 : nouvel office chanté à l’église. Ce sont les “Vêpres”. Avant d’y aller, les frères se retrouvent à la salle des coules, les tuniques blanches que l’on met pour la prière, sous l’œil sévère des Desclée, la famille ayant financé la construction de l’abbaye, et dont les portraits ornent les murs. “Ils ont donné énormément d’argent, explique le père abbé, ce qui confère encore aux filles Desclée le droit de se marier à l’abbaye. Par contre, ils ne se sont pas ruinés pour les toiles, ce sont des croûtes !

18_26_15_650491662_IMG_5568.jpgAprès le repas du soir, c’est le sacro-saint moment du journal télévisé. Après quoi, l’on se retrouve dans le petit salon pour un moment de discussion informel et convivial. On y commente surtout les informations du JT. On y parle aussi des nouvelles concernant l’abbaye, le voyage d’un frère à l’étranger, la visite d’un frère d’une autre abbaye…

La dernière prière a lieu à 20h30. Elle ne dure guère plus de vingt minutes. Avant de l’entamer, le père abbé lit un passage de la règle de saint Benoît qui a inspiré tant de gens avant lui et qui en inspire encore. Ensuite, chacun se retire dans sa chambre en silence… Jusqu’au son du bourdon le lendemain.

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