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27/08/2011

Call TV, l'état des lieux

la libre,momento,derrière l'écran,call tvPourquoi RTL est-il le seul groupe belge à maintenir la call TV ? Arrange-t-elle vraiment tout le monde ? Même l’Etat ?

Dossier: Aurélie Moreau


FIN JUIN, GAËTAN DE WEERT, mathématicien, envoie une vidéo sur la toile. Bientôt, le Crioc, le CSA, le secrétaire d’Etat à la Coordination de la Lutte contre la fraude (Carl Devlies), la Commission des jeux de hasard sont pris à témoin. Depuis janvier, Gaëtan visionne des heures de Call TV, celles “qu’il a pu”, sur RTL-TVI, Club RTL et Plug RTL : “Décrochez, gagnez”, “Jeux de nuits” et “Luna Park”. Lui et son groupe de pression citoyen, “Spelantwoorden”, se sont donnés comme mission de faire “disparaître la pire arnaque de tous les temps”. Entendez, la Call TV.

Sur ce fichier partagé, apparaissent des extraits d’émissions de Call TV de RTL faisant état, entre autres, de duperies dans les indices donnés par les présentateurs (et notamment Pierre Bail), d’ambiguïtés des énoncés et des solutions. Aussi, le nombre d’appelants affichés à l’antenne est inférieur à la réalité et le présentateur annonce une somme inférieure à ce que le candidat aurait dû gagner. Alors que plus aucune chaîne télé belge (francophone ou flamande) ne diffuse de Call TV, RTL (basée à Luxembourg) maintient le cap et sa confiance en ITV-Shows, société produisant ses Call TV.

Car selon Maurice Manneback, directeur général d’ITV-Shows, “il s’agit d’un montage vidéo diffamatoire. Nous reconnaissons que nos animateurs ont commis des erreurs d’inattention mais ce n’était pas délibéré. Aussi, il y a eu des erreurs purement techniques montées en épingles. Quant au compteur du nombre d’appelants affiché à l’écran, il se réactualise toutes les 60 secondes. Se servir de ces 60 secondes pour induire le téléspectateur en erreur est inacceptable”. Et au directeur d’ajouter qu’une plainte avait été déposée à la Computer Crime Unit (CCU) pour diffamation et pour utilisation d’image (droits d’auteur) contre le mathématicien. “Au Parquet de décider de poursuivre ou non l’auteur de la vidéo.” Si tel est le cas, ITV-Shows se constituera partie civile… Sans RTL.

Mais est-ce suffisant pour comprendre l’entêtement de RTL à maintenir la Call TV, en dépit des torts – supposément – causés, notamment en termes d’image et de crédibilité ? Restons lucides, “pour une chaîne privée à la stratégie commerciale, la Call TV est une source de revenus au même titre que la pub”, admet Stéphane Coruble, directeur New Business chez RTL. D’abord, ITV-Shows loue du temps d’antenne à RTL. En laissant ITV-Shows investir les heures creuses de ses trois chaînes, le groupe fait ainsi l’économie de programmes onéreux, tout en fidélisant son public avec des jeux d’argent. Ensuite, il n’oublie pas de s’attribuer une partie des bénéfices générés par les appels et sms surtaxés. “Nous n’en touchons qu’une infime partie”, insiste par ailleurs Stéphane Coruble.

Par la suite, outre l’Etat belge, à qui 21 % de la TVA est reversée, c’est une véritable suite d’intervenants qui se partagent les gains empilés par les communications surtaxées. Citons Belgacom (fixe et mobile), KPN Group Belgium et Mobistar. Et dans le cas qui nous intéresse, c’est à Belgacom que revient de fixer le tarif des appels et des sms puisque c’est lui qui a vendu un numéro 0905 à ITV-Shows. Evidemment, les communications sont facturées au prix maximum fixé par l’IBPT, soit  2 € par appel. Faut-il rappeler que l’Etat belge, profite indirectement de ces bénéfices en dividendes, en plus des 21 % de la TVA, puisqu’il est actionnaire majoritaire de l’opérateur Belgacom.

L’autre partie ira directement dans les poches de sociétés facilitatrices, en l’occurrence Paratel, qui se charge de sélectionner les candidats et d’envoyer le nombre d’appelants à la régie d’ITV-Shows. “Ensuite, nous touchons le reste, admet le directeur d’ITV-Shows, mais nous devons encore reverser des taxes à la Région (bruxelloise, NdlR). A titre d’exemple, pour la période allant de mars à juin, nous lui avons reversé 125 000 euros.” Toujours est-il qu’en 2009, ITV-Shows réalisait une marge brute de plus de 700 000 euros. Comble de l’ironie, l’actionnaire principal de Paratel n’est autre que la Vmma (VTM et 2be), qui a fait l’objet d’un tollé général en janvier dernier en Flandre, suite à la diffusion de Call TV truquées. Malgré ce qu’annonçait la Vmma, elle profite donc toujours des revenus générés par la Call TV, mais en partie francophone du pays cette fois.

La clé de répartition des gains nous échappe totalement mais on peut raisonnablement évaluer le marché annuel belge de la Call TV à 12 millions d’euros de bénéfices. Ainsi, sur la période incriminée par Gaëtan De Weert dans sa vidéo (mars à juin), “75 415 € ont été redistribués aux gagnants”, estime Maurice Manneback. La loi prévoyant un montant minimal redistribué au public (selon un calcul complexe), on peut estimer qu’ITV-Shows a engendré plus d’un million d’euros de bénéfices (à redistribuer entre tous les acteurs du secteur) sur à peine quatre mois ! On est bien loin des chiffres qu’ITV-Shows et RTL confiaient à la Commission en 2009 (ci-dessous). Une Commssion qui  retire également des bénéfices budgétaires de l’octroi des licences de jeux à ITV-Shows !

Signalons également que la société de production fait partie du plus important holding audiovisuel belge (premier au top 50 des sociétés de production bruxelloises) : la Boris Portnoy Entertainment Télévision (BPTVE), qui détient, entre autres, Newscom (producteur de Star TV, chaîne de Call TV déguisée en chaîne people) et Keynews (“Clé sur porte”, “Dr Rafto”, “Septante et un”, soit le principal producteur externe de RTL Belgium). Des sociétés sœurs à qui ITV-Shows fournit de la Call TV et des services interactifs. ITV-Shows étant, en sus, fondée et toujours gérée par Boris Portnoy et Thierry Tacheny (CEO des chaînes flamandes VT4 et 5TV et frère de Freddy Tacheny, le numéro deux de RTL Belgium), contrairement à ce qui était annoncé dans la presse

Selon le directeur New Business chez RTL, “si nous maintenons nos Call TV, ce n’est pas par copinage. Si des fraudes avaient été établies, le son de cloche aurait été différent mais nous n’avons reçu que trois plaintes cette année et elles n’ont pas abouti. Si ITV-Shows est là, c’est parce qu’elle est la plus habilitée à y être”. Et de remarquer – faut-il y voir un lien? – qu’en 2006, un an après la création d’ITV-Shows, sa grande sœur Keynews et BPTVE (maison-mère du holding) ont connu une augmentation de capital. “Que les actionnaires (Boris Portnoy et Thierry Tacheny) réinvestissent les bénéfices générés par ITV-Shows dans la création de nouveaux concepts dans Newscom ou Keynews est tout à fait normal !”, remarque pertinemment le directeur d’ITV-Shows. A nous de remarquer, tout aussi pertinemment, que la Call TV est définitivement un concept très rentable pour RTL, pour la BPTVE de Boris Portnoy, pour l’Etat belge, pour la Région bruxelloise, pour Belgacom, pour Paratel. Pour tout le monde, sauf pour le téléspectateur évidemment (excepté les quelque 627 gagnants d’ITV-Shows, entre mars et juin). Ainsi, Belgacom enregistrait en 2011, en moyenne, 19 demandes de blocage par jour des appels vers les Call TV (fixe et mobile). Sans toutefois préciser si elles concernaient des mineurs. Le Crioc avait pourtant évalué la consommation des jeux d’argent chez les jeunes entre 10 et 17 ans, où deux jeunes sur cinq jouaient déjà aux jeux d’argent. Six pour cent déclaraient être en permanence attiré par le jeu, 4 % utilisaient le jeu comme exutoire et 3 % déclaraient avoir augmenté leurs dépenses au jeu.


AU-DELA DES FRAUDES, C'EST SURTOUT L'ABSENCE DE GARANTIES QUI DERANGE

Qui vérifie ? Qui prévient ? Qui sanctionne ? La Commission, et les autres, prennent-ils leurs responsabilités ?

Avant chaque émission, les jeux doivent être validés par huissier mais ce dernier ne contrôle qu’a priori. Rien ne l’oblige à vérifier, après le déroulement du jeu, si tout a été respecté. Une ancienne animatrice d’ITV-Shows témoignait d’ailleurs “n’avoir jamais aperçu d’huissier dans les couloirs d’ITV-Shows, où tout est fait pour induire le téléspectateur en erreur”. Le service métrologie du SPF Economie vérifie les clés algorithmes, mais il a uniquement vérifié la procédure de sélection des participants, une fois, chez Paratel en 2007. “Pourquoi revérifier ? La clé n’a pas changé !” Contrairement à ce qu’affirme ITV-Shows, le service métrologie “ne se rappelle pas” avoir effectué un contrôle sur le tour de jackpot, tour où l’on peut notamment apercevoir une grille numérique de jetons, derrière lesquels se cache, soit une combinaison de smileys correspondant “au jackpot” (5 000 €), soit une combinaison de sommes inférieures (35, 50, 75 €, etc.). La Commission des jeux de hasard, responsable au niveau fédéral, peut quant à elle sanctionner les producteurs via des amendes administratives ou via un retrait d’autorisation (une licence, dans le nouvel arrêté). Elle peut même charger ses membres (qui ont la qualité d’officier de police judiciaire) d’enquêter et de pénétrer à toute heure du jour et de la nuit dans les établissements où se trouve le système informatique. Mais elle manque clairement de moyens pour prendre les “mesures adéquates”. D’une part, parce qu’elle ne dispose que d’un regard extérieur : “C’est un milieu plutôt opaque où les producteurs collaborent bon gré mal gré.” D’autre part, parce que, “même si le nouvel arrêté de juillet a serré la vis (en supprimant les tours de jackpot, tour de jeu supplémentaire, alors qu’au départ, le gain était présenté comme un montant fixe, NdlR), elle n’a pas défini de délai de transposition entre l’ancienne réglementation et la nouvelle.” Résultat : la Commission, “est bloquée” et a finalement octroyé 5 mois de délais à ITV-Shows pour se mettre en règle. Le tour de jackpot, légalement interdit, peut donc, tout aussi légalement, continuer d’appâter le chaland.

Au niveau fédéré, la ministre de l’Audiovisuel Fadila Laanan et le CSA pourraient interdire, par décret, la diffusion (et non la production) des Call TV mais “le groupe RTL étant basé au Luxembourg, il ne relève pas du droit belge”. Et le CNP, l’équivalent luxembourgeois du CSA ? “Lorsque le groupe AB a fait preuve de dérives avec ses Call TV il y a deux ans, le CNP a fait pression et le groupe AB a arrêté la diffusion des Call TV. Mais les intérêts du groupe RTL au Luxembourg doivent être plus importants que la protection du téléspectateur belge”, nous confiait une source au sein de la Commission.

Qui plus est, avec le nouvel arrêté, le rôle de vérification des huissiers est dorénavant confié à la Commission, qui ne dispose “évidemment pas des moyens humains de vérifier trois émissions par jour, 48 h avant diffusion !” Résultat, elle a déjà pris ses dispositions avec ITV-Shows pour que Maître Schepkens, huissier attitré de RTL, poursuive sa mission et que les jeux ne soient fournis à la Commission que “pour info”. On peut dès lors raisonnablement estimer que la Commission n’assumera pas la tâche de contrôle indépendant qui lui est dévolue.

Dernier point, ITV-Shows a déclaré qu’elle se “mettrait en ordre, concernant le tour de jackpot, le seul point sur lequel nous sommes en infraction avec le nouvel arrêté, auquel, devrai-je le rappeler, nous ne sommes pas encore soumis”. “Néanmoins, nous nous mettrons en ordre dès la fin septembre.” Et on connaît déjà la forme que prendront ces nouveaux jeux : “Au lieu de proposer un jackpot de 5 000 €, nous proposerons des sommes plus petites par jeux (entre 200 et 500 €) et à la fin du jeu, les participants pourront participer à une “cagnotte”(sic). S’il ne la gagne pas à la fin de l’émission, elle grimpe au fil des émissions, jusqu’à ce qu’un téléspectateur finisse par la gagner.” Et après ?

Ph.: Benoît Vanzeveren

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