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10/09/2011

Une nuit aux urgences

la libre,momento,24h avec,infirmier,urgentisteLe service des urgences de l’hôpital Saint-Luc accueille chaque année 60 000 patients dans des locaux initialement conçus pour en soigner 16 000. Médecins et infirmiers y travaillent 24h/24h, mais les habitudes se modifient et les nuits sont de plus en plus chargées.

Reportage: Valentin Dauchot
Reportage photo: Jean-Christophe Guillaume & Valentin Dauchot


IL EST 20H PRÉCISES QUAND Xavier Joyeux arrive au service des urgences des Cliniques universitaires Saint-Luc, à Woluwe. Avant même d’enfiler sa blouse blanche, il traverse une salle d’attente pleine à craquer où quelques magazines usés peinent à faire patienter une dizaine de patients excédés par les longues heures d’attente. Les “grands blessés” affluent. Un petit garçon s’est abîmé l’œil, une dame peine à marcher, une fillette fait de la fièvre, et tous seront examinés par un infirmier avant d’être confiés à un médecin.

Les urgences sont divisées en sept secteurs”, explique Xavier Joyeux, infirmier urgentiste depuis six ans. “La réanimation, la traumatologie, l’hospitalisation provisoire, la médecine interne, la psychiatrie, le SMUR et l’accueil, que j’assure aujourd’hui.” Les patients sont d’abord “triés” par les infirmiers qui leur donnent les premiers soins et effectuent tous les actes techniques, comme les prises de sang, les perfusions ou l’octroi de médicaments. “La nuit s’annonce chargée”, prédit notre homme. “Les gens sont revenus de vacances, le beau temps de cette après-midi a favorisé les activités en plein air, et mes collègues ont déjà eu deux réanimations dans la journée.”

Derrière la sacro-sainte porte qui sépare les urgences de la salle d’attente, infirmiers et médecins courent dans tous les sens dans des couloirs trop étroits pour accueillir tout le monde. Un écran indique où se trouve chaque patient, l’heure de son arrivée et sa pathologie, et un téléphone-radio assure un contact permanent avec les centres SAMU qui centralisent les appels reçus de l’extérieur. Dès qu’un appel est enregistré dans la zone géographique de l’hôpital, le bip de l’infirmier en charge se met en branle, et il n’a que quelques secondes pour prendre les instructions, enfiler sa veste de secours et embarquer dans la voiture.

"Quand quelqu’un appelle le 112, explique Xavier Joyeux, une ambulance est envoyée avec des secouristes qui sont généralement des pompiers, pas des infirmiers. S’il s’agit d’une pathologie grave, le SAMU (service d’aide médicale d’urgence, NdlR) est envoyé en renfort avec un médecin, un infirmier et davantage de médicaments. Ce sont eux qui accompagnent ensuite le patient dans l’ambulance jusqu’à l’hôpital, pendant que les pompiers conduisent les deux véhicules. Nous travaillons toujours à quatre en collaboration”.

Les ambulances partent des casernes de pompiers, le SAMU de l’hôpital, et tous deux doivent arriver sur place en quelques minutes. C’est ce qu’on appelle dans le jargon, une “sortie”. “Généralement, ça commence fort en début de soirée et ça se calme en milieu de nuit”, ajoute Xavier Joyeux. “On travaille de 20h à 8h du matin, on mange quand on a le temps, et à partir de 4h, les patients affluent à nouveau.”

la libre,momento,24h avec,infirmier,urgentiste21h30, première intervention. Un appel signale une douleur au thorax chez une dame âgée, et Xavier saute dans la voiture, direction Woluwe. “Quand on est dans une situation d’urgence, nous sommes autorisés à dépasser la vitesse autorisée de 30km/h, pas un kilomètre de plus. Et lorsqu’on franchit un feu rouge, on est priés de ralentir pour éviter tout accident.” Quatre minutes et deux casse-vitesse plus tard, nos deux urgentistes arrivent chez la vieille dame. L’ambulance est déjà là et les pompiers sont à l’intérieur pour évaluer la situation, mais la dame ne semble pas en danger de mort. Xavier sort l’oxygène et l’électrocardiogramme pour contrôler son cœur pendant que le médecin prend sa tension. “On va déjà installer une perfusion au cas où l’on doit donner des médicaments à cette dame”, explique Xavier qui s’enquiert de l’âge et des symptômes de la patiente. “Je n’ai pas mal, mais je ressens comme un poids dans la poitrine”, explique-t-elle. “Vous ressentez une douleur dans les bras ?”, demande le médecin. “Oui”, répond la dame. “Dans le cou et la mâchoire également ?” “Non !” “Des palpitations ?” “Non plus.” Pas d’infarctus en vue, les pompiers en profitent pour amener une chaise roulante avant de transférer la patiente sur un brancard qui facilitera son transport dans l’hôpital où elle a ses habitudes.

Madame a une douleur au thorax”, explique Xavier Joyeux, une fois les soins donnés. “On a fait un électrocardiogramme pour vérifier l’état de son cœur, et on va déjà lui donner des antidouleurs. C’est la procédure standard. Elle ne présente pas de signes d’infarctus, mais vu son âge avancé et ses symptômes, on va la transférer à l’hôpital.”

Dans ce cas-ci, la personne est consciente et sa vie n’est pas en danger. Quand ce n’est pas le cas, les services de secours vérifient immédiatement les fonctions vitales, et si le cœur ne bat plus, “il faut balancer les drogues et l’adrénaline”.

En vingt-cinq minutes, tout est réglé, et la dame prend place dans l’ambulance. Xavier vérifie son rythme cardiaque durant toute la durée du transfert, et une fois la patiente prise en charge, il peut rentrer à l’hôpital avec sa collègue. Elle travaille de 8h à 8h. Vingt-quatre heures de garde ininterrompues et particulièrement fatigantes quand la journée a été agitée. “En quelques heures, explique-t-elle, nous avons dû faire cinq sorties dont un constat de décès et un arrêt cardiaque sur un terrain de foot. J’espère que la nuit sera calme”.

la libre,momento,24h avec,infirmier,urgentiste23h, nos deux urgentistes sont de retour à Saint-Luc, et Xavier entame la rédaction d’un rapport détaillé de la mission pour pouvoir se justifier en cas de problème : heures d’arrivée, véhicules utilisés, état de la circulation, météo, soins apportés… Tout est indiqué. La salle d’attente, elle, s’est encore étoffée, et les gens sont de plus en plus nerveux. “Vous êtes certains qu’on ne m’a pas oublié ?”, s’exaspère l’un d’entre eux. “Comment se fait-il que nous devions attendre plus de deux heures avant d’être soignés ? C’est l’Afrique ou quoi ?”, peut-on entendre ailleurs. Pourtant, la salle de contrôle est quasiment vide et tout le personnel est au travail. “Je crois que j’ai battu mon record du nombre de patients vus en peu de temps”, s’étonne un médecin entre deux consultations. “Et en plus, ils ont tous quelque chose.

Plus la nuit avance, plus les gens s’agitent. Un homme signale des vertiges, une femme vient pour sa petite fille en s’excusant, et ceux qui se sentent mal reçoivent des antidouleurs pour tenir le coup avant d’être auscultés. Son rapport enfin terminé, Xavier revient en première ligne et prend en charge un vieux monsieur qui vient de se luxer l’épaule. D’autres infirmières disent avoir eu une tentative de suicide au Dafalgan quelques minutes plus tôt, mais ne s’en étonnent guère. “Ce sont des phénomènes fréquents”, explique l’une d’entre elles. “Dans ce cas-ci, l’abus de Dafalgan peut détruire le foie et entraîner la mort.”

Des situations difficiles ? “Non”, répond une autre. “Les choses qui sortent de l’ordinaire sont plus intéressantes. Un accident de la route, par exemple, c’est dramatique, mais très intéressant à traiter d’un point de vue technique. En revanche, tout ce qui concerne les enfants est difficile.” Un enfant en bas âge vient justement d’arriver avec de la fièvre et fait des convulsions. Un symptôme bénin, mais très impressionnant pour la famille, dont seule une personne peut l’accompagner en salle d’urgence. “Tout est plus compliqué avec les enfants”, confirme Xavier. “C’est plus technique, il faut être plus précis, et la famille est beaucoup plus vite paniquée.”

la libre,momento,24h avec,infirmier,urgentiste1 h du matin, les intoxications à l’alcool ne se sont pas encore manifestées, mais les cas de binge drinking (boire de grandes quantités d’alcool très rapidement, NdlR) se sont multipliés ces dernières années. De plus en plus de jeunes arrivent complètement intoxiqués en début de soirée. “Les lendemains de vacances et les jours de verglas sont aussi des journées bien fournies”, ajoute Xavier. “Quand les gens sont en vacances, ils passent au-dessus des petits bobos, mais lorsqu’il s’agit de reprendre le boulot, c’est tout de suite plus grave”, sourit-il tout en prenant son premier café de la nuit. “Certaines journées sont épuisantes, mais j’aime mon travail, parce qu’il y a une large part d’inconnu. Tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber en arrivant. Et même si nous n’avons pas le temps de nous attacher aux patients, nous avons des contacts très proches avec les gens.”

Des gens très proches… et malades. Douze heures de travail de nuit, des gens qui toussent dans tous les coins, le personnel hospitalier survit grâce à un système immunitaire renforcé. “On tombait malades à l’université quand les stages commençaient à se multiplier et que nous n’étions pas habitués”, se souvient une infirmière. “Maintenant, notre système immunitaire est renforcé et pratiquement personne n’est contaminé.”

La nuit se poursuit, et deux sorties d’importance mineure accompagneront Xavier Joyeux jusqu’à la fin de son shift. A 8h du matin, quand arrivera enfin la relève, il pourra récupérer ses affaires et rentrer dormir chez lui avant une nouvelle nuit aux urgences. “Je ne ramène jamais le travail à la maison”, lâche-t-il en guise de conclusion. “Certains décès sont plus difficiles à supporter que d’autres, et c’est pour cette raison qu’il est important d’avoir des loisirs à côté.” Au terme de sa semaine nocturne de travail, il disposera d’une semaine de congé pour retrouver un rythme “normal”. L’hôpital, lui, ne se videra jamais. Les personnes vivent plus longtemps, développent des pathologies plus complexes, et la fréquentation des services d’urgence ne cesse d’augmenter.

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