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17/09/2011

Fiction: 6 mauvais filons

la libre,momento,derrière l'écran,fiction françaiseComment inverser “la spirale du mièvre” et sortir la fiction française de la crise qui la plombe depuis plusieurs années, tandis que Britanniques et Américains triomphent à domicile et en déplacement ? Le festival de la fiction TV de La Rochelle a été l’occasion d’un vaste état des lieux. La réflexion est lancée.

Karin Tshidimba, à La Rochelle


TOUT LE MONDE SAIT QUE LES FICTIONS françaises sont très majoritairement en deçà du niveau des fictions américaines et britanniques (et parfois même en deçà du niveau de la mer). Ce que l’on sait moins, c’est “pourquoi”. Or, récemment, divers éléments “objectivables” sont sortis du bois, permettant aux observateurs de pointer les fausses routes systématiques, les écueils perpétuels et les pistes non explorées. Des hypothèses testées “en live” lors du Festival de la fiction TV, qui réunissait le week-end dernier le petit monde de la fiction française (1 800 professionnels) à La Rochelle. Revue de détails.

1er écueil : la volonté de “fé-dé-rer”
Le mot d’ordre est connu et on ne s’en cache même plus. Contrairement aux fictions anglo-saxonnes qui cherchent à surprendre, la fiction française veut “rassembler”. “Des fictions qui fédèrent et qui créent un imaginaire collectif”, dixit Remy Pflimlin, patron de France Télévisions, début septembre. Le mot est lâché et la porte ouverte à toutes les banalités et les fausses bonnes idées. D’autant qu’il y a une réelle tendance à juger certaines scènes “trop violentes” ou “subversives” pour passer en première partie de soirée (20h35).

2e écueil : les garde-fous du CSA
En diminuant le nombre de soirées siglées “interdites aux moins de 12 ans” le CSA français a “poussé” les chaînes à réserver ces cases aux films américains plus transgressifs, cantonnant, de fait, les fictions françaises aux cases “tout public” peu propices aux sursauts d’audace et d’originalité. Remis à Frédéric Mitterrand en avril dernier, le rapport de la mission Chevalier préconise de réserver 60 % des cases “interdites aux moins de 12 ans” aux œuvres européennes, dont 40 % aux œuvres d’expression française. De quoi inverser la spirale du “mièvre” et lâcher la bride des créateurs et diffuseurs français.

3e écueil : la tradition du “saupoudrage”
Au départ louable, la volonté de France Télévisions de travailler avec tous les producteurs afin de n’en léser aucun a pour effet pervers de ne pas entraîner de sélection entre les meilleurs et les… moins bons et de faire vivoter tout le monde au lieu d’accorder une prime (de risque) aux meilleurs. Archi-découpé, le gâteau de la fiction est d’autant plus fragile qu’il est très hétérogène. Comment s’améliorer et proposer des paris plus audacieux lorsqu’on ne peut développer qu’une ou deux fictions par an et que l’on a un fonctionnement très proche de l’artisanat (même si cela peut parfois donner de bons résultats). Impossible dans ce type de configuration économique de (faire) développer plusieurs scénarios à la fois pour ne garder que les meilleurs. Règle qui est pourtant la norme aux Etats-Unis, avec les résultats que l’on sait…

4e écueil : les circuits trop longs/lents
Un circuit de production rapide permet de développer des projets en prise avec l’actualité et qui tiennent compte de la réactivité du public. La production américaine se faisant à flux tendu, les scénaristes travaillent parallèlement au tournage et peuvent introduire des modifications ou de nouvelles pistes dans leur scénario en fonction des critiques, ou de l’actualité. C’est ainsi que l’équipe d’“A la Maison-Blanche” (“The West Wing”) n’a mis que trois semaines pour évoquer les attentats du 11 septembre dans son épisode hebdomadaire. En France, tout est bouclé et validé (scénario, casting…) plusieurs semaines ou plusieurs mois avant le début du tournage. Ce qui empêche, forcément, toute flexibilité…

5e écueil : l’absence d’écriture en atelier
L’autre raison de cette lenteur est l’absence de tradition d’écriture en atelier en France. La plupart des fictions sont développées par un auteur unique, ce qui se comprend pour un unitaire (90 minutes) mais freine sérieusement la production des séries. Seuls “Plus belle la vie”, “Section de recherche” ou “Le village français” bénéficient d’une équipe d’auteurs, partant du principe qu’il y a plus d’idées dans sept têtes que dans une. Difficile d’être “sur la balle” lorsqu’on est seul à la barre. La SACD a fait récemment savoir que rien ne s’opposerait à ce que l’on salarie des auteurs dans ce cadre sous la forme de CDD de six mois par exemple. Et Rémy Pflimlin (France TV) prépare un accord-cadre avec la SACD afin d’encadrer les développements de séries et leur financement. Wait and see…

6e écueil : la frilosité, fruit de la crise
C’est le récif le plus important. Si certains parviennent à contourner les autres, ils viennent le plus souvent fracasser leurs belles illusions sur le dernier, le plus sournois. Entendons-nous bien : la fiction française, dans sa grande majorité, n’a pas attendu la crise pour se montrer extrêmement prudente. Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, les créateurs et/ou les diffuseurs se sont régulièrement (auto) censurés. Mais avec les difficultés croissantes que rencontrent les fictions face aux divertissements, aux émissions de téléréalité ou aux séries américaines, les choses se sont encore aggravées. Gel des moyens et baisse des audiences sont un terreau peu propice pour une production de qualité. L’autre versant de l’affaire est que qui dit “crise”, dit aussi besoin de se détendre et de décompresser. D’où l’obsession des chaînes à fournir des comédies au kilomètre à un public en mal de vacances, de soleil, de reconnaissance au boulot ou de perspectives d’avenir (voir les quatre à la fois). Mais personne ne réfléchit au risque, pourtant réel, d’overdose. Pourtant même l’amateur de chocolat sait qu’à un moment donné, l’excès entraîne la nausée…

Si la politique de la fiction de France Télévisions est d’être totalement consensuelle pour réunir tout le monde devant le même écran, où sont passés les terrains d’innovation ?”, interrogeait récemment Alain Guesnier, producteur. La réponse est incluse dans la question. Conscients que “le ver est dans le fruit” et la solution “au bout du chemin (d’épines)”, il reste donc aux différents responsables de la fiction et de la programmation à “avoir quelques minutes de courage” dans le cadre de leur nouvelle politique… Mais on sait qu’en disant cela, on est parfois loin de tenir la solution.


Ph: Ch. Russeil / France 2 - "Fais pas ci, fais pas ça"

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