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24/09/2011

Derrière les platines de DJ Pierre

la libre,momento,24h avec,dj,pierre,fuseEn quinze ans, le Fuse est rentré dans l’“Histoire” des soirées électroniques bruxelloises, au même titre que ses DJ résidents. Pierre est l’un d’entre eux, et revient sur sa musique, la Belgique et la nuit type d’un des premiers DJ’s du pays.

Reportage: Valentin Dauchot
Reportage photo: Alexis Haulot


L’ENTRÉE D’UN NIGHTCLUB a tout d’une succursale mafieuse quand on s’y présente avant l’ouverture. Trois énormes portes en acier vous séparent du guichet, une caméra épie vos faits et gestes, et il faut trouver une sonnette bien dissimulée pour qu’un membre du staff vous laisse enfin accéder à une piste de danse déserte. “Vous venez voir Pierre ?”, nous demande un barman. “En général, il vient à la dernière minute, juste avant de commencer son set”, rigole-t-il. Mais ce soir, l’homme assure le premier mix de la soirée et ne tarde pas à faire son entrée accompagné d’une petite valise.

Pierre, c’est DJ Pierre, le résident du Fuse depuis l’ouverture du club en 1994, et l’un des mythiques agitateurs des nuits bruxelloises depuis que la musique électronique a envahi la capitale. Dans la valise, l’ordinateur a remplacé les vinyles, et le bonhomme ne s’en plaint pas. “J’ai porté des caisses remplies de vinyles pendant quinze ans, et je joue tellement de choses différentes chaque semaine, que la technologie me facilite vraiment la vie”, avoue ce mélomane de 38 ans. “Les artistes ont besoin de voir leurs projets se matérialiser, mais aujourd’hui, le digital permet de se passer de support.” C’est d’autant plus pratique que ce soir, Pierre assure un DJ set. Comprenez, le remix de morceaux composés par d’autres en laissant de côté ses propres créations, mais avec la difficulté supplémentaire d’ouvrir le bal et de faire monter le son… bien avant l’ouverture des portes.

Ma place est plutôt en fin de soirée entre 5h et 7h du matin, mais un bon warm up est important”, explique-t-il. “Tu prends la responsabilité de faire démarrer la soirée, et la pression est d’autant plus importante, que tant que les gens ne dansent pas, tu es le seul centre d’intérêt. C’est moins automatique que ce qui se fait après, et ce premier set varie considérablement en fonction des guests qui vont suivre.” Dans le jargon électronique, un “guest” est un DJ invité, et un “résident”, un habitué qui joue toutes les semaines et dont l’image et le son sont généralement associés au club. Pour Pierre et le Fuse : la techno minimale. Une musique lente et répétitive qui monte en puissance au fur et à mesure que la soirée avance et que les DJ’s se succèdent. Reste une question fondamentale : comment devient-on le DJ résident d’un grand club européen ?

la libre,momento,24h avec,dj,pierre,fusePlus jeune, je n’avais pas grand-chose à faire, à part acheter des disques”, confie notre homme. “J’écoutais beaucoup de musique black des années 70, et un de mes profs qui était également DJ m’a initié au mix avec d’autres copains. Assez rapidement, on a commencé à jouer des trucs pointus et on a voulu aller voir plus loin.” A 16 ans, la bande investit un bar de Courtrai où Pierre découvre “deux platines et un pitch”, apprend à mixer et finit par se produire chaque semaine. “Mon son a évolué, je suis passé du funk à la disco, et enfin à la house”, poursuit le DJ en vérifiant de temps à autre qu’il ne doit pas descendre dans la salle pour commencer son set. “Par chance, le bar ne se situait pas loin d’un club mythique de l’époque, le “55”, dont le patron venait de temps en temps prendre un verre et nous écouter mixer.” Intéressé par la musique des gamins, l’homme les intègre dans son club avant de lancer deux autres piliers de la scène électronique belge : le Fuse et I Love Techno.

A 20 ans, Pierre gagne une place de résident au “Café d’Anvers” et évolue vers un son plus dur, avant d’être engagé au Fuse pour jouer de la “house” dans un club dédié à la techno alternative. “J’ai toujours vécu de ma musique, mais je n’avais pas du tout prévu d’en faire un métier”, se souvient-il. “Dans les années 90, le pays était beaucoup plus porté sur la musique électronique. Aujourd’hui, il y a trop de DJ’s, beaucoup plus de sous-genres, et pour chacun de ces sous-genres, une tribu associée. C’est beaucoup plus varié qu’avant, mais il n’y a pas vraiment de rupture avec le passé. Plutôt une réactualisation d’éléments qui existaient déjà et beaucoup moins de choses fédératrices. A l’époque, on pouvait remplir le Fuse en faisant tourner les 15 mêmes grands noms quatre fois par an. C’est moins systématique, avec Internet, les gens ont accès à beaucoup plus d’informations, mais ils s’en lassent plus vite.”

Dix années durant, Pierre accompagne la montée en puissance du Fuse, vit la nuit, et commence à investir d’autres clubs européens. “Passer d’une boîte à l’autre a un côté glamour, mais c’est épuisant”, ajoute-t-il. “J’ai commencé à voyager pour découvrir des styles musicaux qui ne passaient pas en Belgique, et je me suis parfois retrouvé dans des endroits bizarres, comme cette soirée à Mexico, où les organisateurs ont disparu de la circulation pendant que je mixais pour revenir me payer quatre jours plus tard, alors que l’un d’entre eux s’était barré avec la caisse (rires !). Beaucoup de gens sont attirés par ces superclubs caractéristiques des années 90, mais les plus grands ne sont pas forcément les plus agréables et, aujourd’hui, on a le choix entre les festivals ou les clubs plus intimistes qui me conviennent mieux.”

la libre,momento,24h avec,dj,pierre,fuseSur le coup de 23h, DJ Pierre quitte la petite loge du Fuse pour aller s’installer aux platines avec un matériel hybride qui allie vinyles et playlist digitale. Les premières basses commencent à résonner avant même que les portes ne soient ouvertes, et pas un “clubber” ne pointe le bout de son nez avant une bonne demi-heure, signe que l’exercice est délicat. Expérimenté, le résident historique des lieux attaque d’entrée de jeu avec la musique qui a fait sa réputation, et augmente progressivement l’intensité d’une techno minimale bien rodée, qui peine à extirper des canapés les groupes de gaillards parfumés qui attendent fébrilement leur heure. Quelques minutes plus tard, ce sont deux jeunes filles qui viennent à sa rescousse, et attirent tout ce beau monde sur la piste à grands coups de “déhanchés”. La musique n’a plus qu’à faire son office. Sur le coup de minuit, la salle se met à vibrer au rythme de beats imparables auxquels plusieurs rasades de fumigènes viennent ajouter une certaine intimité.

la libre,momento,24h avec,dj,pierre,fuseD’une musique qui ne cesse de monter, c’est tout le club qui se met à danser à la faveur d’un DJ imperturbable, caché derrière un écran qui ne facilite pas le contact visuel avec le public. A peine Pierre commence-t-il à agiter la tête et à taper frénétiquement du pied, qu’il est rejoint par l’Allemand Norman Nodge, invité à prendre le relais dès 1h devant un public offert sur un plateau. Pas de grande salve d’adieu pour annoncer le changement, juste une dernière montée d’intensité qui marque son départ et l’arrivée d’un set plus dur. Le temps de trier ses vinyles, Nodge prend les commandes, et Pierre se retire discrètement au bar où plusieurs fans l’attendent pour discuter. “Rien n’est préparé à l’avance”, explique notre homme à la sortie de sa prestation. “Il faut pouvoir réagir au public et s’adapter au contexte, et tu peux être certain que si tu planifies un truc, rien ne se passera comme prévu. Si c’était aussi facile, l’aspect créatif disparaîtrait et tous les DJ’s pourraient être remplacés par des ordinateurs.”

Entre deux accolades et une vodka Redbull, il se précipite au fumoir où la proximité renforce encore le contact avec les gens qui ne cessent de l’accoster. “Je pars rarement juste après mon set”, ajoute-t-il. “Et ce soir, je peux profiter de mon temps libre. C’est une soirée tranquille. La semaine passée, je jouais à Gand à 21h, à Dunkerque à 1h30, et à Bruxelles à 5h. C’est stressant au niveau du timing, ça demande de la discipline, et, la plupart du temps, je conduis moi-même pour y aller dans une voiture en très mauvais état.”

la libre,momento,24h avec,dj,pierre,fuseDéstabilisé par ce drame social digne des frères Dardenne, on aurait envie de lui demander combien gagne un DJ ? Mais Pierre esquive la question et se contente de déclarer: “Vivre correctement tout en ayant le luxe d’avoir énormément de temps libre.” “Je mixe au Fuse le samedi, je travaille comme consultant pour le club le mercredi, et je passe le reste de la semaine à bosser pour lessizmore, un label et une société de booking que j’ai créés à Paris avec d’autres associés”, ajoute-t-il. “Il y a des gens qui gagnent 100 fois ce que je demande pour une soirée, mais si tu veux survivre longtemps dans ce milieu, il faut rester intègre et éviter de faire trop de concessions. Or, pour gagner beaucoup d’argent, il faut faire énormément de concessions !

La soirée calme de notre DJ se terminera, finalement, dans les loges à 6h du matin, après avoir refait le monde avec amis, DJ’s et fans qui traînaient là. “La plupart des DJ’s talentueux s’en vont”, conclut Pierre. “Mais la Belgique reste un incroyable pays pour faire la fête, et je ne vois pas pourquoi je partirais à Berlin pour toucher 100 €, alors que je suis dans une position idéale à Bruxelles.” Peut-on, dès lors, envisager de passer toute sa vie dans le monde de la nuit sans détruire sa santé ? “La plupart des collègues qui m’entouraient et qui nous ont quittés sont morts d’un arrêt cardiaque ou d’un accident de voiture”, ajoute Pierre. “Pas d’une quelconque overdose. Je faisais la fête quand j’étais plus jeune, mais aujourd’hui, je me lève tôt toute la semaine pour reprendre un rythme normal. C’est, certes, une vie de bon vivant, mais c’est aussi mon gagne-pain, et je ne peux pas me permettre de me saouler tous les soirs sur mon lieu de travail.” Samedi prochain, DJ Pierre sera à nouveau au Fuse avant de s’envoler pour Berlin, Moscou et Odessa, pour fêter “le réveillon du Nouvel an belge”… en octobre.

17:59 Publié dans 24h avec... | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, 24h avec, dj, pierre, fuse | |

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