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01/10/2011

Continuer tout seul

la libre,momento,autoportrait,charlie dupontCharlie Dupont est un acteur belge, de cinéma et de télévision. Il est également connu comme l’un des auteurs de la série “Faux contact”.


CHARLIE DUPONT EN 5 DATES

Le 23 mai 1971 : j’ai le plaisir de naître à Tournai, riante cité aux 5 clochers. Je passe mon enfance à Ellezelles, mon père dirige la “Manufacture belge de fils fantaisies”, une petite entreprise familiale et artisanale qui crée d’improbables textiles pour les créateurs de mode. Son bureau est peuplé de fils de toutes les couleurs. Le double sens de l’orthographe du mot “fils” fait de moi le digne “fils fantaisie” de mon père. Ce petit village de la région des collines m’a offert l’amour de la nature, une émotion que je place encore aujourd’hui au-dessus de tout. Ellezelles est un merveilleux tremplin…pour quitter Ellezelles.

Le 21 mars 1989 : j’ai dix-huit ans, j’ai deux “meilleurs amis”, l’un des deux, champion toute catégorie de l’humour noir,… se suicide. Aujourd’hui encore, j’entends son rire et veille à ne pas décevoir l’orfèvrerie de l’absurde qui faisait son humour.

Juin 1995 : je termine mes études de droit avec fruits, légumes et grade de distingué. Mais je sais déjà que ma glotte ne va pas supporter la cravate. J’entame aussi sec des études de théâtre, et me lance dans la ligue d’impro et un brin de théâtre amateur. Tout ça m’amuse, mais le “vrai” métier me tente et l’aventure “Faux contact” ne va pas tarder à éclore des cerveaux malades de Manu Thoreau, Fred Etherlinck, Benoît Forget et moi-même. Avant d’en faire un programme télé, je crois qu’on s’est parlé l’un à l’autre pendant des semaines sans quitter la voix du commandant…

1993 : je tombe “par hasard” dans une troupe amateur qui s’appelle “Les improvistes” , ils montent une pièce et ont la bonne idée de vouloir m’y faire jouer. La pièce est assez mauvaise, j’y suis très moyen, mais j’y rencontre une bande magnifique dont la plupart sont encore mes proches aujourd’hui… Ils s’appellent Michel de Launoit, Odile Mathieu, Fred Etherlinck, Amélie Champenois ou Manu Thorau (qui est un peu moins proche depuis une dizaine d’années). Quelqu’un m’a dit un jour que “hasard est un mot arabe qui signifie destin ”. Je ne sais pas si c’est étymologiquement vrai… Mais je m’accroche à cette idée. C’est le sens d’une citation de Picasso que j’adore : “Je ne cherche pas, je trouve.” Les choses qui doivent nous arriver nous arrivent, et puis c’est tout. Sans cette bande, aujourd’hui, je serais peut être SDF ou pire … avocat.

Le 3 juin 1999 : je rencontre Tania Garbarski. Je la demande en mariage le 3 juin 2000, et je l’épouse le 3 juin 2001. Nous sommes ensemble depuis. Nous avons deux filles, Lily et Emma, et pour en savoir plus sur nous, il faudra venir nous voir sur scène dans “Promenade de santé” à partir du 25 octobre. C’est une “comédie romantique dans un asile psychiatrique”, c’est tout nous ! (rires).
Ça fait deux ans qu’on cherchait une pièce qui nous réunirait. La rencontre avec Nicolas Bedos a été une évidence. Daniel Hanssens a accepté tout de suite de nous produire, et la mise en scène d’Hélène Theunissen est d’une précision magique enrobée par la musique spécialement composée par Gregg Rémy (Ghinzu).
Jouer avec sa femme, c’est très risqué… Mais pas quand on a la chance d’avoir la mienne. C’est ce qu’à d’ailleurs compris Elodie Hesme qui nous fait partager à tous les deux l’affiche de son prochain film avec Virginie Effira et Jonhattan Zaccaï.


UN EVENEMENT DE MA VIE

Le 8 mars 2000, Manu Thorau meurt. Je perds pour la deuxième fois un ami dans des circonstances horribles… ça commence à bien faire. Humainement, je m’écroule. Professionnellement, il faut tout recommencer. On avait construit ensemble toute l’aventure “Faux contact”, écrit et produit ses deux one-man-show, et on préparait une émission télé qui nous éclatait au plus haut point. Et puis, tout s’arrête; alors, il faut continuer tout seul.
Je commençais à peine à être “formé” comme comédien à l’époque, et j’ai d’ailleurs appris autant en regardant Manu que dans mes trois ans d’école de théâtre. C’était un des plus grands “techniciens du rire” que je connaisse, doublé d’un vrai bosseur perfectionniste et d’un joli fou furieux.
En Belgique, pendant quelques années, j’ai été “L’ami du comique mort”, ce qui n’est pas à proprement parler une accroche très vendeuse… Mais c’est aussi une position dans laquelle on apprend énormément sur les veuleries, les bassesses et les hypocrisies des collègues de ce merveilleux métier… et sur l’humanité en général.
Mais, bien sûr, il y a l’amitié et l’amour, et puis, j’avais appris dix ans plus tôt que “ce qui ne te tue pas te rend plus fort”. Comme acteur, à ce moment-là, tout s’est accéléré. J’ai été obligé d’apprendre tout beaucoup plus vite. Sur le tas. Je ne trouvais chez personne la qualité de jeu que Manu m’avait fait découvrir… alors, il fallait bosser pour tenter de construire avec cet “héritage” quelque chose qui me soit propre.
Quand je réussis une scène drôle aujourd’hui (si, ça arrive !), j’ai toujours, après le mot “coupez!”, un élan qui remercie Manu, doublé de l’envie irrépressible que cet imbécile soit là pour en profiter.


TROIS FILMS

“Mauvais genre”, de Francis Girod
Mon premier vrai rôle au cinéma. J’interprète le lieutenant trouble du gentil flic joué par Richard Bohringer. Un film déterminant pour moi à plusieurs égards.
D’abord, il m’a appris que, comme jeune acteur, il faut jouer à tout prix, pas n’importe quoi, mais beaucoup. On ne sait jamais ce qui va vous “révéler”, ni à qui ni pourquoi… Francis Girod m’a repéré dans “Non-Stop-Confess”. Ce n’est pas ce que j’ai fait de mieux, mais ça m’aura amené mon premier film.
Ensuite, Richard Bohringer, c’est un poète avant d’être un acteur. Mais surtout, c’est un animal, un instinct bien plus qu’un cerveau… Je crois encore aujourd’hui que c’est une distinction entre les acteurs, il y a ceux qui réfléchissent et ceux qui foncent dans le tas.
Surtout, Francis Girod m’a donné mon premier rôle dramatique, chose dont je ne me croyais pas moi-même capable… et il m’a donné le plaisir de ce genre de rôles.

“Les ailes du désir”, de Wim Wenders
C’est mon premier choc cinématographique : dans les années 80, oser une poésie aussi lyrique dans un mélange de noir et blanc et de couleur, c’était une découverte. Et puis, il y a la musique de Nick Cave… et Peter Falk… Et Berlin. Wenders a dit: “Errer humanum est.” Cette notion d’errance est capitale pour moi… Je prépare d’ailleurs un long métrage “road movie” à moto… Coécrit avec Lionel Jadot et Fred Etherlinck. Pour aller plus loin que l’autodérision, on a décidé de créer la “motodérision”.

“21 grammes”
Je viens de découvrir ce film qui est tout simplement ébouriffant de génie. Un feu d’artifice. Bien sûr, s’il n’y avait qu’un acteur au monde, ce serait Sean Penn. Evidemment, Naomi Watts ne se défend pas mal, et il faut reconnaître que le petit Del Toro (un frère de Manu ?) en a sous la pédale… La caméra d’Inaritu est un scalpel de l’âme et le monteur s’appelle Mozart. Tout ça au service d’une “poésie crue”, dont bien des “cinémas vérité” devraient s’inspirer.


TROIS CHANSONS

“Don’t let me down”, des Beatles
Parce qu’il y a dans ce morceau un vent de liberté à la fois doux et ultrapuissant… et que les paradoxes, moi, j’aime ça. Et, bien sûr, parce que réécouter les Beatles, c’est toujours découvrir quelque chose. Les Beatles sont les Shakespeare de la pop. Même si, en fait, je préfère les Doors et les Stones. Je viens de finir la biographie de Keith Richards, sa vie est une anthologie de la culture moderne. Mais surtout, il y a un joyau, une classe ultime chez lui : une honnêteté, une fidélité chevaleresque, tragique et contrariée. Shakespeare encore. Magnifique.

“Wolla lotta love”, de Led Zeppelin
Parce que ce morceau, après 2 heures du matin et quelques mojitaux (je tiens à cette orthographe du pluriel de Mojital), peut tout simplement me mettre en transe. C’est de l’huile essentielle de rock. Parfois, je retrouve chez Deus, Gossip ou Ghinzu un zeste de cette force brute, animale, qui me fait beaucoup de bien à l’âme.

L’ouverture de “La flûte enchantée”, de Mozart
Parce que la construction en crescendo de dentelle de ce mouvement a quelque chose d’un morceau de techno. Construire une envolée avec du son, c’est quand même du beau boulot d’artisan ! Il y a des rôles que je ne travaille qu’avec de la musique. Dans la musique de Mozart, il y a tous les “personnages” du monde, qui ne demandent qu’à prendre vie.


TROIS CITATIONS

“C’est dans la merde que fleurit le lotus”
Je ne sais plus qui m’a soufflé cette magnifique phrase que je ressors à tout bout de champ. Mais j’ai lu un bouquin de Boris Cyrulnik qui parle de “résilience”. La capacité des gens qui ont vécu un grand traumatisme à le transfigurer en acte positif.

Dans le même ordre d’idées, j’ai entendu un syllogisme magnifique dans la bouche d’un candidat d’une émission de télé-réalité (où j’ai une vraie culture !) :
“Ce qui ne te tue pas te rend plus fort ! Or, le ridicule ne tue pas. Donc : le ridicule te rend plus fort !”
Je trouve ça implacable.

“Where do all these highways go, now that we are free”, Leonard Cohen
“Où vont toutes ces autoroutes, maintenant qu’on est libre ?” Le poète qui prophétise cette vérité avant même que les “autoroutes de l’information” ne nous aident à nous perdre encore plus, ce poète-là… est un grand poète, et puis c’est tout. La liberté, c’est un travail d’artisan, et les autoroutes, c’est plus un truc industriel. Je me sens plus “PME”, moi, comme gars.

“I prefer a feast of friends to the giant familly”, Jim Morisson
“Je préfère une fête d’amis plutôt que la famille géante” (c’est beaucoup moins beau en français).
J’aime évidemment profondément ce vieux Jim, fils d’Elvis et de Nietzche. Mais surtout, je suis un antimondain presque autiste, même si j’ai l’air très à l’aise en société, rien ne me plaît plus que quelques amis choisis, je n’ai rien à faire des “communautés” et des “bandes”, ça me fait peur. Je pense que l’intelligence et la personnalité se diluent dans la masse. On va plus loin en parlant une nuit avec deux amis qu’en sortant trente nuits en boîte. Mais bon, j’aime encore bien une bonne boîte.

Il y a plus que trois citations, me direz-vous ! Eh bien, vous aurez raison !!!


UNE PHRASE

“Toi et moi, on a un peu le même problème, on peut pas tout baser sur notre physique, surtout toi ! Mais si tu veux un conseil : fonce, oublie que t’as aucune chance; sur un malentendu, ça peut marcher.”
Les Bronzés font du ski
Elle résume toutes mes années boutonneuses.


Ph.: Christophe Bortels

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