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08/10/2011

Brésil, si musical, si sensuel

la libre,momento,escapade,brésilLe Brésil est si immense qu’on traverse cent pays. Mais le point commun est l’énergie qu’on y rencontre et les peuples si mélangés.

Reportage: Guy Duplat


RECIFE, LA CAPITALE DE L’ÉTAT du Pernambouc, la grande ville du Nordeste mérite plus que toute autre cité, le curieux qualificatif que les Brésiliens donnent à leur pays : elle est “belgindienne”. Un néologisme étonnant qui relie la Belgique, symbole au Brésil, des classes aisées qui vivent à l’américaine dans de riches appartements, roulent en voitures de sport et placent leurs enfants dans les écoles privées, et l’Inde, symbole de la majorité de la population, pauvrissime, abandonnée par un système de soins de santé et d’éducation en pleine déliquescence. Rarement une ville aura mêlé si étroitement la plus grande pauvreté à l’extrême richesse.

Cet après-midi là, fin juillet, les belles se rhabillent à peine sur les plages battues par les vagues. La noria de petits marchands, vendant leur lait de coco, leurs crevettes grillées et leurs verres de caïpirinha, s’apprête à plier bagages. Les badauds plus riches regagnent leurs maisons grillagées, les plus pauvres leurs favelas ou la rue.

Recife a des arguments de poids à faire valoir. Elle a ses splendeurs baroques (mais il ne faut pas manquer de faire un saut dans la merveilleuse ville d’Olinda – “belle”, en portugais) à quelques encablures de là. Nulle ville n’est comme Recife baignée par la musique. Pas une rue, pas une place, pas un café qui ne résonne au rythme du foro, du frevo, du maracatu ou du samba (au Brésil, le mot samba est masculin).

la libre,momento,escapade,brésilFin juillet, nous assistions au concert d’une des vedettes historiques de la MPB (musique populaire brésilienne), Milton Nascimento s’y produisait, un peu veilli et empâté, mais avec toujours sa voix inimitable. Des dizaines de milliers de jeunes reprenaient en cœur les morceaux, dansant et s’embrassant à pleine bouche. Le lendemain, l’atmosphère était plus intime sur la place Sao Pedro, sous la splendide église baroque, la perle de Recife, où plusieurs groupes de percusionnistes maracatu se produisaient devant quelques centaines de fans dansant avec volupté et grâce. La maracatu est la plus africaine des musiques du Nordeste, une réminiscence de l’élection du roi du Congo. Lors du carnaval, les costumes du maracatu sont les plus somptueux. La musique imprègne Recife, le rythme des tambours est omniprésent dans une ville marquée par l’héritage africain des anciens esclaves amenés pour travailler dans les plantations de cannes à sucre.

C’est à Bahia qu’on peut admirer deux autres fleurons de la culture africaine : la capoeira et le candomble. “Ils ont joué un rôle de résistance et de cure pour les Noirs brésiliens”, soulignait Okwui Enwezor, commissaire de la Documenta de Kassel. La capoeira a été imaginée par les esclaves noirs travaillant dans les plantations de cannes à sucre. Pour s’entraîner à la lutte sans effaroucher leurs maîtres, ils inventèrent cette danse, proche des arts martiaux, où tout le corps est en action pour tenter d’atteindre l’adversaire et pour esquiver les coups.

Partout à Bahia, les jeunes pratiquent la capoeira. Celle, sportive et spectaculaire, qui s’apparente à un show fait de virevoltes et de sauts audacieux. Ou la “vraie” capoeira, plus lente, où les corps se mêlent lentement sans jamais se toucher. Celle-ci est enseignée par des maîtres dans la tradition de “Mestre Bimba” et de “Mestre Pastinha”.

Le soir, dans le fort de San Antonio, délabré et abandonné, “Mestre Moraes” donne cours à ses élèves. On peut se glisser dans la pénombre du château abandonné pour suivre discrètement ces superbes combats au ralenti, sensuels et agressifs. De plus en plus de Blancs suivent aujourd’hui des cours de capoeira comme ils deviennent parfois adeptes du candomblé.

Ce culte africain, si bien analysé par le grand sociologue Roger Bastide, compte toujours plusieurs millions d’adeptes. Il résiste même à la multiplication récente des sectes à travers tout le Brésil. Le candomblé reste étrangement similaire aux religions de l’Angola, du Nigeria ou du Congo. Fin juillet, le terreiro (la paroisse) de “Gantois” recevait la mère-des-saints des Etats du Sud pour une cérémonie spéciale en l’honneur de la déesse Nana. Pendant plus de trois heures, la trentaine des filles-de-saint dansent, certaines entrent en transe et sont possédées par leur Dieu, celui qui leur correspond. Preuve que le Bahia et le Recife mystiques sont toujours omniprésents.

Le Brésil est aussi la terre de Niemeyer, le grand architecte. On peut découvrir ses débuts à côté de Belo Horizonte : “Vous voyez cette église de Saint-François d’Assise, tout en courbes, à côté du lac de Pampulha. Oscar Niemeyer, quand il l’a construite en 1944, avait expliqué que c’était la vue des femmes couchées sur la plage de Copacabana, devant son bureau, qui l’avait inspiré. Et c’est pourquoi la hiérarchie catholique a mis des années avant d’inaugurer ce monument de l’architecture. Mais en réalité, la vraie raison était que Niemeyer est un communiste affiché et que cela ne plaisait pas aux évêques”, nous expliquait l’épouse d’un architecte brésilien habitant Belo Horizonte.

L’histoire est-elle véridique ? Toujours est-il qu’il fallut effectivement des années avant que soit consacrée cette superbe église, dans la banlieue calme de Belo Horizonte, la capitale du Minas Gerais. L’anecdote est révélatrice de tout le travail de ce très grand architecte : la sensualité, l’amour des courbes qu’il préféra toujours à l’angle droit, la liberté dans les formes et le langage, l’engagement politique permanent du côté des plus pauvres, la grandeur d’un art où il a pu exprimer dans cette église une intense spiritualité, alors qu’il est athée et communiste.

L’église de Pampulha est faite de trois arches de béton, avec une frise du grand peintre Portinari, et un clocher en cône inversé. Beauté et calme.

Et puis, il y a Brasilia, bien sûr. Il y a cinquante et un ans, le président du Brésil, Juscelino Kubitschek, inaugurait la nouvelle capitale de son pays. Un rêve utopiste devenu réalité. Un ensemble architectural que Malraux qualifiait de plus important depuis le Parthénon. Une ville inscrite depuis lors dans le patrimoine mondial de l’Unesco.

Une ville entière était née en mille jours à peine, dans une zone désertique, à 1 150 km par route de Rio, 1 020 km de Sao Paulo et 3 430 km de Manaus. Le but était d’attirer, vers l’intérieur des terres, la population et l’activité économique, alors essentiellement concentrée dans les grandes villes côtières, afin de mieux répartir les richesses de cet immense pays.

La démographie s’est vite emballée. Si la ville comptait seulement 160 000 habitants en 1960, elle dépassa le cap des deux millions en 2000 pour frôler, aujourd’hui, les 2,5 millions. En 2010, la ville reste belle, singulière et controversée : elle n’a pas d’angle de rue, la voiture y est reine, être piéton y est un cauchemar, faute de feux rouges aux ronds-points. Si le centre, exempté de toutes industries polluantes par la loi, reste exceptionnel, les banlieues sont devenues parmi les plus dangereuses du Brésil.


Ph.: Guy Duplat

18:05 Publié dans Escapade | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, escapade, brésil | |

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