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08/10/2011

Bye Bye Libon!

la libre,momento,derrière l'écran,jean libon,strip teaseDepuis le 1er octobre, Jean Libon est à la retraite de la RTBF. Grande gueule, personnalité libre, il revient sur sa carrière et sur l’aventure de sa vie, celle de “Strip-Tease”…

Entretien: Hubert Heyrendt


LE VENDREDI 30 SEPTEMBRE était le dernier jour de Jean Libon à la RTBF, après quarante et une années de maison. Avec lui, le service public perd un esprit libre qui, avec Marco Lamensch, lui a apporté l’une des émissions dont il peut être le plus fier : “Strip-Tease”, ovni télévisuel apparu en 1985, dont l’esprit survit dans “Tout ça”. Durant vingt-cinq ans, de Bruxelles à Paris, Jean Libon a choyé son bébé, aujourd’hui un objet télévisuel culte édité en DVD, projeté sur grand écran…

Pourtant, rien ne prédestinait Jean Libon à faire de la télé. Etudiant de l’IAD en plein Mai 68, le jeune cameraman est sûr d’une chose : “Je ne voulais pas faire du cinéma mais du documentaire.” Il en parle à Manu Bonmariage, de cinq ans son aîné, qui en fait son assistant sur les sujets qu’il tourne pour le magazine “Faits divers” de la RTB. Un vent de liberté souffle sur la télévision et tout semble possible à ces gamins. Contre l’avis de leur direction, ils vont, par exemple, suivre en février 70 les dernières grandes grèves de mineurs à Genk, se cachant dans un… bordel ! Une fois revenus avec un sujet en poche, “il a bien fallu le diffuser”… Déjà à l’époque, Libon fait preuve d’un esprit frondeur. “Depuis, la télévision s’est bien assagie, elle s’est laminée ! Elle n’existe plus. Le politiquement correct a gagné”, déplore-t-il. Se souvenant d’une époque où le rayonnement de la RTB était important. “Fin 73, j’ai voulu aller travailler en Suisse. Mais Michel Soutter m’a dit : Jean, reste chez toi. Ce qu’on a fait ici, c’est parce qu’on a vu ce qui se passe en Belgique…”

Après sept années à “Faits divers”, Libon enchaîne avec divers projets. Avec Marco Lamensch déjà, il frappe un grand coup en 83 avec “Les Russes attaquent à l’aube”, sur l’armée belge en RFA… Et puis, un jour, ces deux-là en ont marre du reportage classique. Ils montent voir la direction… Elle ne croit pas trop au projet des deux “zozos” mais leurs sujets décalés dans “A suivre”, où l’accent était déjà mis sur la proximité, ayant bien marché, on leur laisse tourner deux pilotes. “Ils nous ont donné un peu d’argent et ont réuni les malfrats de la télé, ceux qui avaient des casseroles, les ingérables, les emmerdeurs. Ils pensaient se débarrasser de nous, qu’on allait se planter mais ça s’est bien passé… On avait prévu trois projections tests. A Bruxelles, les réactions ont été catastrophiques : tout était mauvais. A Namur, pareil. On a laissé tomber Liège… Mais on n’a absolument rien changé et ça a cartonné dès le début ! Notre but, c’était de parvenir à capter des moments de grâce et de vérité, même si on n’y est pas arrivé à chaque fois.”

Notre mérite, commente Jean Libon, ça a été de jeter tout ce qu’il y avait avant : la musique, l’interview, le commentaire, insupportables dans le documentaire ! On avait une caméra et du son direct, c’est tout : faire du documentaire avec la grammaire du cinéma. Ça existait déjà. Si on regarde “Don’t Look Back” de Pennebaker par exemple, sur la tournée de Dylan en Angleterre en 67, ça n’a pas pris une ride (tandis que la RTBF avait déjà produit le formidable “Weekend” en 72, NdlR) ! Mais on en a fait une institution et on a tenu bon pendant vingt ans…” Un quart de siècle plus tard, Libon reste très fier de sa création, quitte à balayer d’un revers de main toute autre conception du documentaire que la sienne. “Au pays des aveugles, les borgnes sont rois ! On n’a pas toujours été bons mais on a quand même encore un temps d’avance. Je vois beaucoup de docus mais pas plus de cinq par an où j’apprends vraiment quelque chose, où ça me passionne, où je ne décroche pas !

Pour Jean Libon, l’ensemble des 850 numéros de “Strip-Tease” constituerait en tout cas un bon point de départ pour un sociologue ou un ethnologue… “Derrière ces destins individuels, il y a toujours un fait de société. On veut décrire le point de rencontre entre deux trajectoires, entre deux mondes, pour montrer la violence sociétale. Je n’ai pas besoin de cinq crimes, de trois viols et d’un égorgement; c’est beaucoup plus violent. Ce qui m’intéresse, c’est de décrire ce point-là.” Et pour y parvenir, chacun sa méthode… “Moi, je trouve des sujets en lisant la presse. En France, un des réalisateurs ouvre un atlas, met son doigt au hasard et descend sur place. Il va quinze jours à l’hôtel, il fait les bistrots, le commissariat, le journal du coin, la mairie. Il traîne, il papote, il va voir les gens. Il me ramène 3 ou 4 sujets et on en fait un ou deux…”

Depuis 2003, “Strip-Tease” s’est mué en “Tout ça” (mais pas sur France 3), un changement de nom, qui correspond à un changement de format. “Il a y a eu Horizons 97 puis Magellan. On s’est retrouvé à trois et demi. Faire 32 sujets de 13 minutes, c’était devenu impossible. Par contre, on pouvait en faire 7 ou 8 de 52 minutes. C’est la seule raison. Forcément, l’écriture est différente, on se rapproche de la fiction, l’histoire doit être plus dense. Si on avait formé des jeunes cinq ou six ans auparavant, on aurait pu continuer “Strip-Tease” sans problème. Mais on a dû faire avec les moyens du bord…”

En l’absence de ses pères fondateurs (Lamensch a quitté la RTBF en 2003 déjà), on peut d’ailleurs se demander si l’esprit “Strip-Tease” pourra survivre. Même si sept primes de 70 minutes sont prévus pour septembre 2012 – “Safia Kessas reprend le flambeau”. “Mais aujourd’hui, si “Strip-Tease” n’existait pas et que Lamesnch-Libon venaient avec le projet, personne ne l’accepterait, ni en Belgique ni en France, nulle part, estime Libon. Les modes de production sont anachroniques. Le problème que Safia va avoir, c’est qu’ils vont vouloir mettre l’émission dans le moule de production classique. Si on fait ça, à mon avis, c’est mort… “Au bordel, ce soir”, par exemple, c’est une idée qui date d’il y a 15 ans ! Le tournage s’est étalé sur six mois, sans avoir si on aurait un film au final… Et ça, dans un mode de production habituel, c’est impossible…”

Plus possible non plus, selon Libon, de pratiquer une télévision décalée, du second degré. “On a fait “Dialogue de sourds”. A un moment, on voyait deux PD au bord d’une piscine en train de se draguer de manière assez crue en langue des signes… Toutes les associations de sourds nous sont tombées dessus alors que les sourds trouvaient ça formidable ! Ça nous a plutôt fait rire. Aujourd’hui, je ne suis pas certain que si la direction recevait 20 lettres, on ne se ferait pas taper sur les doigts. Mais je crois que ce sont les dirigeants et les conseillers en communication qui se trompent. S’ils faisaient des émissions qui crachent dans la soupe tous les jours, à mon avis, leur audience, elle serait là. On est aujourd’hui dans la communication…”


Ph.: Alexis Haulot

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