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29/10/2011

Paix à son âme

la libre,momento,24h avec,fossoyeurGuide de la dernière demeure confronté au chagrin, Serge Leroux, fossoyeur, n’en garde pas moins son humour et sa joie de vivre. Le rire comme mécanisme de défense et de protection face au deuil d’autrui ? Certainement. Mais aussi et surtout une excellente manière d’instaurer une convivialité et une solidarité de travail omniprésentes.

Reportage: Fanny Leroy
Reportage photo: Christophe Bortels


SERGE LEROUX, UN PIERRE Tombal incarné ? Avec le personnage de bande dessinée, ce fossoyeur de 38 ans partage l’ironie et le détachement. Deux traits de sa personnalité qu’il a dû forger au fil de ses années de service au cimetière d’Ixelles. Avec sa dizaine de collègues, ils forment une bande de “joyeux lurons”, comme ils aiment à s’appeler.

La majeure partie de notre travail consiste en fait à jardiner”, explique Serge. Elaguer les arbres, rajouter du gravier, bêcher les parterres…, des tâches quotidiennes pour maintenir le cimetière dans un bel état. “L’espace des tombes, nous ne pouvons, par contre, pas y toucher. Cela appartient aux familles”, poursuit-il. La zone réservée aux sépultures des anciens combattants aussi est d’ailleurs interdite aux travaux des fossoyeurs. “Le service des plantations de la commune s’en charge et des responsables de l’armée viennent même vérifier le résultat chaque mois”, confie Serge. Un soin particulier pour un honneur post mortem en somme. Mais aussi un exemple d’habitudes qui rend la vie du cimetière bien réglée. Tel un cycle annuel, les activités s’enchaînent au fil des saisons. “Au printemps, nous veillons à débarrasser le cimetière des dégâts de l’hiver. En été, nous pratiquons les exhumations et les vidanges des caveaux en automne. Durant les mois plus froids, nous bichonnons notre matériel pour qu’il soit totalement effectif les beaux jours revenus”, énumère le fossoyeur. Un rythme néanmoins interrompu par les enterrements ponctuels. “A l’heure actuelle, nous comptons une à deux mises en terre par semaine face à quatre ou cinq par jour au début de ma carrière, il y a 17 ans”, s’étonne-t-il.

la libre,momento,24h avec,fossoyeurPrévenus la veille, les fossoyeurs préparent toujours le travail à l’avance. Après chaque recouvrement de cercueil, la fosse voisine est creusée. Les caveaux, eux, sont ouverts quelques heures avant la venue du cercueil. Et ce travail se fait désormais à la pelleteuse. “Cela permet d’avoir un ouvrage plus net”, confie Serge. Les finitions se font cependant toujours à la pelle. “Si la terre est gelée en hiver ou meuble au printemps, l’effort physique est toujours à fournir. Les congés de maladie ne sont d’ailleurs pas rares dans notre métier”, continue-t-il. A force de porter des dalles et des cercueils de plusieurs dizaines de kilos, les lumbagos ne se font, en effet, pas rares dans le camp des fossoyeurs, ces ouvriers communaux habitués à travailler à l’extérieur par tous les temps. Mais aujourd’hui, la météo est clémente. Un enterrement et une mise en caveau ont d’ailleurs été annoncés.

Suivis de Nicolas, un novice, Serge et un autre de ses collègues s’en vont libérer l’entrée de pierre d’un caveau. “On a toujours un peu l’impression d’entrer dans une pyramide”, ironise-t-il. A Ixelles, le trou se creuse devant la pierre tombale, et ce, afin de libérer la dalle verticale qui protège le cercueil déjà présent. “C’est notre jeunot qui va descendre dans le trou pour peaufiner le travail de la pelleteuse”, lance Serge, tout en lui proférant des conseils. “Ne creuse pas trop en dessous de la porte, sinon elle risque de se décocher. Prends donc garde à tes chevilles.” L’entrée dégagée, la nouvelle recrue installe deux planches qui permettront de glisser le cercueil du défunt venu rejoindre son conjoint.

la libre,momento,24h avec,fossoyeurUn travail fini juste avant 10 h 30, le temps sacré de la pause. A l’extérieur des vestiaires, tous les fossoyeurs habillés de vert se retrouvent autour d’un café animé par des blagues, des plus légères aux plus douteuses. Entre les plaisanteries, l’un d’eux confie : “Je n’ose pas dire quel est mon métier. Pour mon entourage, je suis employé communal, je jardine.” Serge, lui, n’a pas de difficulté à l’avouer. “Ce n’est pas donné à tout le monde. On peut d’ailleurs parler de vertu nécessaire pour supporter les chocs de la profession. Cependant, si c’était à refaire, j’aurais persévéré en tant que mécanicien automobile, ma première formation. Mais je préfère de loin être fossoyeur que croque-mort. Nous n’avons pas à encaisser le chagrin de la famille. Lorsqu’elle arrive au cimetière, son processus de deuil est déjà entamé”, ajoute-t-il. Avec sa famille et ses enfants de 14 et 6 ans, Serge reste discret sur ses activités. “J’ai effectué une visite avec l’école de mes enfants, ils étaient impressionnés de découvrir les versants de mon métier. Mais je ne raconte jamais des détails morbides. Sauf pour épater la galerie lors de soirées arrosées”, dit-il en souriant. Surprendre, Serge aime le faire lors de la fête d’Halloween, une date clé pour lui. “Je la célébrais bien avant qu’elle ne se commercialise. Je ne suis plus un marginal désormais, mais je mets toujours autant de soin à confectionner mes décors en m’inspirant de ce que je vois au cimetière”, raconte-t-il fièrement. Et Ixelles ne lui suffit d’ailleurs pas à assouvir sa soif de créativité. “C’est maladif, j’aime visiter les autres cimetières. C’est ainsi que je peux dire que le Père-Lachaise n’est pas exceptionnel”, affirme-t-il.

Le plan du cimetière d’Ixelles en est pourtant inspiré… “Pour préserver la beauté du lieu, nous veillons à la conservation des chapelles qui ont été massivement détruites à une époque. Elles donnent un cachet à l’endroit et demeurent des traces du temps passé”, explique le fossoyeur.

Son lieu de travail, il le connaît par cœur, des multiples allées aux moindres inscriptions sur les tombes. “Il est intéressant de prêter attention aux sigles qui y sont gravés : franc-maçon, catholique, juif ou même l’un ou l’autre symbole plus obscur. Toutes les confessions se mélangent au moment du dernier repos. Je ne m’étonne plus de rien. Si les orthodoxes boivent des verres de vodka avant la mise en terre, certains Asiatiques brûlent de l’argent… La semaine dernière, une famille africaine a même fait venir un groupe de gospel lors de la cérémonie”, raconte-t-il.

Quelques fois pourtant, les histoires vécues par Serge sont moins reluisantes. “Nous avons déjà presque appelé la police parce que des enfants se disputaient l’héritage, leur parent à peine enterré”, se remémore-t-il. “L’argent est omniprésent, même dans la mort. Posséder un caveau coûte cher, alors qu’être mis en terre est gratuit. Même face à notre dernière demeure nous ne sommes pas égaux”, philosophe-t-il jusqu’à ce qu’une clochette retentisse. Le signal d’arrivée des pompes funèbres avec le cercueil du premier enterrement de la journée.

la libre,momento,24h avec,fossoyeurMais les fossoyeurs sont trop occupés à blaguer. Après cinq minutes d’attente, la sonnette retentit à nouveau. “Oh ! quelques instants de retard, ce n’est pas grave. Le mort ne va pas se relever. D’habitude, c’est nous qui devons attendre”, lance Ludo, l’un des collègues de Serge. Au pas, le corbillard arrive dans l’allée du cimetière, suivi de la famille. Alors qu’une cérémonie s’engage pour le défunt, les quatre fossoyeurs nécessaires à la mise en terre ne cessent de parler. “Nous ne pouvons pas nous apitoyer à chaque enterrement”, assure Serge. Les souhaits et mots d’affection adressés au défunt terminés, les employés communaux ôtent les couronnes de fleurs du cercueil. Avant de le porter à bout de bras, ils y apposent une plaque portant le numéro d’identification et l’année d’entrée au cimetière. “Cela nous permet d’éviter toute erreur lors d’une exhumation”, précise Serge. Les quatre hommes font ensuite glisser le cercueil entre les parois en aluminium qu’ils ont préalablement apposées pour délimiter l’emplacement. “Nous creusons toujours un trou de deux mètres sur un mètre. Pendant cette opération, nous devons veiller à ne pas abîmer le cercueil qui se trouve en dessous”, raconte-t-il. En effet, les fosses font environ trois mètres de haut et accueillent chacune trois “couches” de défunts.

Après une trentaine d’années, les corps ou les ossements sont enlevés par les fossoyeurs. “A ce moment délicat, il exhale des tombes une odeur nauséabonde sensiblement différente si le corps a séjourné dans un caveau ou dans une fosse”, détaille-t-il. Exhumés, les restes humains sont alors déposés dans un ossuaire, un trou de quatre mètres de profondeur creusé dans un coin du cimetière. “Les enfants ne sont, par contre, jamais déterrés, par respect”, insiste Serge. Si Ixelles possède plusieurs parcelles pour mettre en terre de jeunes défunts, le cimetière a même créé “une pelouse des étoiles”. “Toutes les étoiles en pierre sont apposées en mémoire de fœtus mort-nés. Normalement, c’est interdit dans le règlement du cimetière, car ces êtres sont considérés comme non viables, mais nous imaginons la tristesse des parents qui éprouvent une telle perte et leur difficulté à faire leur deuil. Donc, nous avons décidé d’ajouter cette parcelle”, souligne le fossoyeur.

A quelques mètres seulement, un autre type de cimetière a récemment vu le jour; il accueille des animaux. “Nous avons déjà cinq chiens enterrés”, précise-t-il. Et le bon goût veut que le voisin du cimetière soit la brigade canine de la police où les toutous y aboient sans arrêt. Une maladresse similaire à celle des samedis matins. “Le stade d’Ixelles résonne de cris de match ou d’entraînement en début de week-end. C’est une ambiance délicate, alors que des familles enterrent leur proche”, commente Serge.

la libre,momento,24h avec,fossoyeurAujourd’hui, rien de tel. Le deuxième enterrement est d’ailleurs très rapide. A peine le cercueil glissé dans le caveau familial, les quelques membres venus assister à la scène s’en retournent aussitôt. “Nous fermons maintenant les deux tombes et à l’endroit de la fosse, nous créons déjà un trou à côté pour l’enterrement prochain”, ordonne le fossoyeur. Mais la fin de la journée pointe déjà, et les employés communaux disposent simplement quelques planches de bois au-dessus du trou. “Nous terminerons demain”, lancent-ils. A 15 h 30, le service s’arrête. “Nous avons assez travaillé pour aujourd’hui. Direction la douche”, affirme Serge.

S’il arrive à passer la grille du cimetière sans emporter avec lui une part du chagrin véhiculé au cours de la journée ? Serge l’affirme. “Aujourd’hui, je n’ai plus peur de mourir. Je me suis tourné vers l’ésotérisme, et cela m’a permis de mieux appréhender le phénomène de la mort. Je ne me sens pas poursuivi par des esprits, même s’il est vrai que je dors mal lorsque nous pratiquons les exhumations. Je montre simplement aux âmes la dernière demeure du corps qu’elles ont incarné”, confesse-t-il. Quant à sa propre mort, Serge dit ne pas y penser. “J’ai davantage peur du décès de mes proches et du manque qui en découlera.” Superstitieux ou pas, le fossoyeur porte tout de même un tatouage sur le haut de son dos. “Un symbole de magie blanche”, affirme-t-il, pour se protéger de la noirceur du monde environnant sans doute.

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