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05/11/2011

Tapis rouge

la libre,momento,autoportrait,philippe herreweghePhilippe Herreweghe est un chef d’orchestre belge. Durant ses études universitaires, il a créé le Collegium Vocale de Gand. Philippe Herreweghe a été élu Personnalité musicale de l’année 1990, Musicien européen de l’année 1991 et Ambassadeur culturel des Flandres avec le Collegium Vocale de Gand en 1993. Il a également été nommé Officier des Arts et des Lettres en 1994 et Doctor honoris causa de l’université de Louvain en 1997.


PHILIPPE HERREWEGHE EN 6 DATES

2 mai 1947 : date de ma naissance à Gand, vers dix heures du matin, une heure qui me convient toujours très bien pour commencer la journée.

1959 : entrée au Conservatoire de Gand dans la classe de piano de Marcel Gazelle, l’accompagnateur de Yehudi Menuhin, enfant prodige et grand musicien.

1964 : début de mes études de médecine et de psychiatrie.
Fondation du Collegium Vocale avec mon meilleur ami d’antan, lecteur assidu des existentialistes, qui s’est suicidé peu après.

1967 : rencontre et collaboration déterminante avec Gustav Leonhardt, dont la photo ornait ma chambre de préadolescent.

1981 : fondation, à Paris, de la Chapelle Royale, devenue, en 1991, l’Orchestre des Champs-Elysées. Début de la collaboration avec Harmonia Mundi, une centaine de disques allant de Josquin des Prez à Dusapin.

2011 : je vis toujours. Le déclin est inéluctable.

 

UN EVENEMENT DE MA VIE

A mon âge, j'ai eu certes mon lot de petites catastrophes et de grands chagrins et malheurs. Par bonheur, nous retenons moins les mauvais souvenirs qui pourraient nous détruire, mais bien plus les moments lumineux qui consolident notre charpente mentale; c’est une théorie qui me plaît. Mon histoire se passe en 1983 : je donnais cette année-là mon premier concert en Amérique latine, dans la cathédrale d’Asunción, la capitale du Paraguay. A notre surprise épouvantable, on nous avait annoncé la veille que l’horrible dictateur Stroessner, qui vivait encore, risquait de venir en personne. On avait installé à son intention un tapis rouge traversant toute la nef centrale jusqu’à son trône, à cinq mètres derrière moi. A notre soulagement, le dictateur décida de ne pas honorer notre concert de sa présence.
Les premières notes de Monteverdi retentissent. Surgit alors du bidonville tout proche une petite fille magnifique, elle doit avoir trois ou quatre ans, elle est en haillons, elle a le petit ventre gonflé par la faim, des yeux bruns inoubliables. Elle traverse toute la nef sur le tapis rouge, les militaires ne bronchent pas, elle s’installe sur le trône du dictateur, écoute tout le concert jusqu’à la fin, merveilleuse, émerveillée.

 

UNE PHRASE

“Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles.”
Oscar Wilde

 

TROIS LIVRES

“Crime et châtiments”, de Dostoïevski
Cet été, je n’ai lu que des romans de Philip Roth et d’autres de Dostoïevski, de Tolstoï et de Tourgueniev, dont ce chef-d’œuvre absolu publié en 1866.
Au-delà des grands thèmes religieux, des conceptions politiques et du rejet du rationalisme de l’auteur, c’est avant tout la description impitoyable et féroce de Saint-Pétersbourg, ville-palais, ville-cloaque, qui m’a bouleversé, en contrepoint avec ce qui peut racheter le genre humain : l’amour sans condition, allégorique de l’amour divin pour l’humanité, de Sonia Semiomovna pour Raskalnikov.

“La mort d’Ivan Illich”, de Tolstoï
La dernière fois que j’avais lu ce livre, je devais avoir vingt ans. J’étais subjugué, et pourtant, on peut se demander ce que j’ai bien pu en comprendre. C’est un texte d’une puissance et d’une noirceur absolument terrifiante. L’image de cet homme à l’heure de sa mort, recroquevillé dans un canapé de son salon, le regard tourné vers le dossier pour ne plus voir les siens qu’il n’a jamais aimés, et hurlant pendant ses trois ultimes jours non pas de douleur physique (comme le croit son entourage), mais par désespoir de s’être trompé toute sa vie durant et de n’avoir vécu que la bienséance et la vanité, cette image ne me quittera plus.

“Il sarto della strada lunga”, de Bonaviri Giuseppe
Dans toute cette noire désespérance, ce premier roman de Giuseppe Bonaviri, médecin et poète sicilien né en 1924, peut offrir la rédemption. Le salut nous vient du monde enchanté de l’enfance, de tout ce monde enfoui mais toujours présent en nous-mêmes, qui nous lie aux êtres et aux choses, pourvu que nous laissions vivre l’artiste et le poète que nous sommes tous.

 

TROIS FILMS

“La Strada”, de Fellini
Les films de Fellini peuvent être agaçants lorsqu’ils sont encombrés par un onirisme systématique. “La Strada”, par contre, est d’une évidence poétique lumineuse et mythique. J’ai vu ce film plus de vingt-sept fois. Les trois personnages, Zampano, le funambule et, surtout, Gelsomina m’émeuvent à chaque fois, toujours plus, cette dernière étant l’inoubliable incarnation de la femme capable d’un amour infini, dont les yeux pourraient vous faire pleurer de tristesse et de bonheur.

“Ivan Roublev”, de Tarkovski
La Russie me fascine. Ici, tout est éperdument russe : cette langue merveilleuse, ces marécages, ces bois, cette âme non domestiquée par le siècle des Lumières. Ivan Roublev est d’un mysticisme puissant, c’est un fou visionnaire qui rêve d’un Dieu d’amour et non de vengeance. Puis, il y a cette icône et la cloche, symboles de l’art qui, seul, peut éclairer les ténèbres.

“Le cirque”, de Chaplin
Comme les œuvres de J.S. Bach, les films de Chaplin peuvent enchanter à tout âge. Même souci du détail, même génie de la perfection. Même joie et liberté lorsqu’on se meut dans un univers libéré des entraves de la pesanteur. Le petit cheval blanc qui, sans raison apparente, s’invite dans le film de façon récurrente, nous rappelle que nous sommes tous gérés par l’irrationnel.


TROIS VILLES

Sienne
Sienne est pour moi la plus belle ville du monde. Je m’y suis rendu chaque année depuis mon adolescence, notamment pour suivre les cours de l’Academia Chigiana.
C’est sa relative pauvreté après l’époque médiévale qui nous l’a préservée dans sa pureté intacte. Sienne est un merveilleux témoignage d’un moment béni de l’Histoire : rarement, le sens mystique, de Bon Gouvernement du monde d’ici-bas, l’art et l’architecture ont été à ce point convergents. La ville était aristocratique et gibeline. Elle attire aujourd’hui des hordes de touristes à la mentalité plutôt guelfe. Tous les espoirs sont permis.

Bruxelles
Rome dans sa splendeur, Shangai dans sa démesure, Paris  dans son arrogance passéiste sont des villes qui vous écrasent. A Bruxelles, le décor n’est pas dominant. La ville a une certaine envergure internationale, mais les maisons sont petites et toutes différentes. Il y a si peu de surmoi, si peu d’Etat, tant de liberté et de culture, tant de laideur, suffisamment de beauté, beaucoup de futur possible.

Sao Paolo
Fondée en 1554 par les jésuites (encore eux), la ville n’est pas belle. C’est l’anti-Sienne.
On y est emporté par un flot vigoureux et vivifiant d’un métissage intégral. Il n’est pas facile de revenir en Europe, dans une des petites brasseries au pied de la cathédrale Saint-Bavon à Gand, par exemple, après avoir flâné dans le parc d’Ibiraplera : vous avez l’impression d’être arrivé dans un home pour le troisième âge, et même lorsque vous sortez de l’établissement, cette impression ne vous quitte pas. Les petits problèmes de BHV vous paraissent alors lilliputiens. Vous êtes un peu triste, mais après trois jours, la vie reprend ses droits.

 

UNE DATE

1539
Ma vie aurait été différente si, en l’an 337, l’empereur Constantin ne s’était pas converti au christianisme, si la bataille de Lépante, en 1571, avait connu une autre issue, ou si le D-Day s’était moins bien passé.
Comme date marquante, je choisis cependant l’année 1539, date à laquelle Ignace de Loyola a fondé l’Ordre des Jésuites. Sans lui, je n’aurais pas passé douze ans de ma vie au collège Sainte-Barbe à Gand. Ce sont les jésuites qui m’ont inculqué le goût du travail, une certaine ambition, de la discipline, l’esprit critique, un léger dédain miséricordieux pour la classe populaire et l’horreur absolue de la gymnastique.


Ph.: Christophe Bortels

Commentaires

Ce n'est pas seulement un grand musicien.
Ses interviews sont souvent intéressants.
Voir notamment dans celui-ci :
* souvenir d'un concert à Asuncion
* Une date : 1539 (à propos des Jésuites)

Écrit par : Marcel Lenoble | 10/11/2011

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