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12/11/2011

L'art de faire passer le temps

la libre,momento,24h avec,horloger,longines,suisse“Tic-tac, tic-tac” fait la vie qui file à grands pas devant soi, au point qu’il est compliqué, parfois, de marcher au même rythme qu’elle. Pour une fois, on n’a plus voulu lutter contre le temps qui passe, et on est allé le voir là où on le fabrique. Une grande partie du temps mondial est conçue au cœur du Jura suisse, où l’on prend, précisément, le temps qu’il faut pour le mesurer, l’aiguiller et l’enfermer dans une boîte, étanche, qui ira au poignet. Au royaume de la montre, même les retardataires ralentissent. Expérience.

Aurore Vaucelle, à Saint-Imier


EST-IL PIRE QU’AILLEURS D’ÊTRE EN RETARD EN SUISSE ? Rien n’est moins sûr, puisque la nouvelle tendance mondiale est au temps qui rétrécit. Chacun, là où il est et dans ce qu’il fait, est prié d’aller plus vite, une nouvelle vision du monde sur laquelle l’industrie horlogère pourrait surfer sans crainte de se tromper. Cependant, même si les temporalités se contractent, ce n’est pas cet argumentaire-là dont use une industrie particulièrement en forme dans le milieu du luxe. Dans un marché des biens à la consommation, chahuté par les crises – ou la crise, car après tout, ce sont les soubresauts d’un même phénomène –, l’horlogerie sort son épingle du jeu. Pourtant, ce n’est pas si évident. On pourrait craindre, en effet, que le marché de la montre ne puisse se dilater à l’envi. Et d’abord parce que ceux qui portent une montre – tout le monde n’en porte pas, si vous regardez alentour –, tous ceux qui sont concernés par l’achat d’une montre l’ont déjà au poignet. Cela n’empêche en rien le fait que l’on vende un million et demi de montres par an en Belgique. On imagine les chiffres des marchés émergents, Inde et Chine, qui sont, à l’heure actuelle, les nouveaux marchés courtisés par les marques d’horlogerie.

L’industrie horlogère a changé de position, plus question de répondre à une seule demande, objet premier de la montre, donner l’heure. Plus besoin de tendre l’oreille pour compter le nombre de coups à l’église la plus proche, l’heure est partout et d’abord sur le coin en bas à droite de l’écran d’ordinateur, inscrite sur le GSM ou sur le visage tendu des navetteurs, juste avant l’arrêt “Gare Centrale” sur la ligne de métro à l’heure de pointe. L’heure, on la connaît tous très bien. Pire que cela, on la sent tourner quand on a trop de choses à faire.

A contrario de cette vision du temps, pas le moins du monde séduisante, l’horlogerie joue sur notre attirance pour le beau. Ayant fait muer son image liée au savoir-faire en une image de luxe, elle joue sur le terrain des belles choses – qui ont la chance d’être utiles. D’outil de mesure quotidien et pratique, la montre s’est transformée en un véritable objet de distinction. La technologie maîtrisée de l’horlogerie revêt les atours de l’objet design, soumis aux modes.

Dès l’arrivée à l’aéroport de Genève, on ne peut faire l’impasse sur le produit maison, la montre suisse. L’objet de luxe, placardé en grand, devient objet de convoitise. A chaque personnalité, sa marque affiliée. On a pourtant juré de ne pas se laisser tenter tout de suite. Direction Saint-Imier, dans le Jura suisse, la maison horlogère Longines a accepté de nous ouvrir les portes de sa fabrique.

En remontant depuis Genève, le long du lac de Neuchâtel, le paysage rural fait la part belle à la vigne, avant de s’arrondir sous nos yeux, lorsque l’on approche du Jura. La région jurassienne est connue pour son savoir-faire horloger qui ne date pas d’hier. D’un côté et de l’autre de la frontière, c’est ici que le métier de l’horloger s’est façonné, aux prémices du XIXe siècle. Pourquoi précisément à cet endroit ? La géographie parle d’elle-même. Dans ces campagnes, dessinées par les courbes des plateaux montagneux, les villages demeurent très enclavés. On imagine sans peine que les hommes et les femmes – qui vécurent dans cette région aux siècles passés – eurent le temps, précisément, de développer une activité artisanale domestique, lors des longs jours de l’hiver jurassien. C’est bien souvent dans le cadre du travail dit “domestique” que les savoir-faire les plus précieux ont pu se développer, celui de la dentellière, de l’orfèvre, ou celui de l’horloger. Sur place, les matières premières (mines de laiton et acier) ont facilité l’émergence de cet artisanat innovant. Au tout début du XXe siècle, le virage de l’industrie horlogère est pris, la technique est maîtrisée, mais surtout, la demande est en hausse, c’est le début du chemin de fer, du travail à l’usine, la perception même du temps est en train de changer. Dans les mentalités, le temps n’est plus régi par Dieu et la cloche de son église, mais par les horaires de l’ouvrier.

De nombreux villages, situés sur un arc entre Le Locle et Saint-Imier, possèdent alors leur propre fabrique de montres. A l’époque, la maison horlogère est presque une famille, et les villages entiers travaillent à la fabrique. L’image du chef d’entreprise se mêle à celle du chef de famille, tandis que l’industrie horlogère rayonne hors frontières. Depuis, du côté du Jura français, l’industrie horlogère a périclité; on se souvient  de l’usine Lip et de ses violents mouvements de grève dans les années 70, pour tenter de protéger ses travailleurs. L’horlogerie française n’est plus, comme si on n’avait pas su préserver son savoir-faire en la matière.

Du côté de la frontière suisse, en revanche, l’industrie horlogère a pris du lustre. Et n’a même cessé d’évoluer avec son temps. La maison Longines en est un exemple. La maison développe un caractère innovant non seulement pour l’objet du quotidien qu’est la montre, mais également dans le cadre de la mesure du temps. Longines perfectionne chronomètres et chronographes qui viendront encadrer les exploits sportifs et explorations au long cours.

la libre,momento,24h avec,horloger,longines,suisseDu côté des ateliers, la philosophie de la maison n’a pas changé. A Saint-Imier, on fabrique d’abord des montres, dans la continuité d’une tradition. Certes, le design des modèles compte beaucoup, puisqu’il est désormais au cœur de la stratégie d’image de marque. A ce sujet, la recette esthétique est simple, on parie ici sur des lignes sobres et des modèles classiques revisités d’une touche. Si le risque consiste à s’éloigner de la tendance, la maison prend le pari de soutenir une certaine vision de l’élégance. C’est aussi la raison pour laquelle la marque s’est entourée de belles égéries pour vendre ses produits sur toute la planète. Aishwarya Rai séduit ses compatriotes indiens, tandis que Chi Ling Lin fait un clin d’œil au marché asiatique. Et si cela ne suffit pas à vous convaincre, Andre Agassi ou l’élégante Kate Winslet le feront sans peine.

Pendant ce temps, à Saint-Imier, on est loin de l’univers doré des stars planétaires. Derrière les hauts murs blancs de la grande maison horlogère, l’ambiance est plutôt à la décontraction en ce jour de vacances où nous visitons les locaux. La maison se fait un devoir de maintenir le savoir-faire suisse. Les mouvements signés ETA sont helvètes, et le montage des montres est “maison”–  tout à coup, ce zéro délocalisation nous prend par surprise.

On nous propose de suivre l’objet, au cours de sa fabrication. On rentre alors dans l’atelier de montage, presque sur la pointe des pieds, habillé d’une blouse et d’un calot, car la maladie de la montre mécanique, c’est le grain de poussière qui s’immisce. Une grande partie des montres sont des modèles mécaniques, le quartz – et son fonctionnement à pile –, s’il a été dans les années septante et quatre-vingt le fleuron de l’industrie horlogère, est en passe de perdre du terrain. Il est vrai que l’ouvrage de l’horloger, maître des rouages qui s’emboîtent pour faire avancer l’aiguille, est plus fascinant qu’une pile bouton.

On suit, pas à pas, la montre en création. D’abord, on lui pose des aiguilles, fins segments bleutés, qui se rejoignent à minuit, pour le fameux “saut du calendrier” – ainsi règle-t-on les montres qui possèdent un affichage du jour auquel on se trouve. Le long des allées de l’atelier, les techniciens ont l’air d’opérer dans un monde de Lilliputiens, munis de microtournevis, microaspirateurs – le grain de poussière est l’ennemi commun – et de microgants, rosés, et tout juste posés sur le bout des doigts, pour travailler avec le maximum de dextérité dans les gestes. Au “visitage”, on observe la montre avec des yeux de lynx, aucune imperfection ne saurait arriver en magasin. Tout au bout de l’atelier, c’est l’ultime étape : les montres passent à la question. Sont-elles étanches ? Savent-elles résister à la pression ? Dans le labo, les Longines passent, à la queue leu leu, dans d’immenses caissons où leur résistance est mise à dure épreuve. Les montres qui ne passent pas le test repartent au début de la chaîne. Ici, on n’est parfait ou on ne l’est pas, le luxe ne tolère pas l’approximation.

Durant la visite, il ne nous aura pas échappé que tout le personnel de l’entreprise – chauffeur, technicien, secrétaire, assistant, attaché de presse, responsable –  arbore une montre de la maison. Une tactique commerciale ?  Une volonté paternaliste ? Puis l’on se dit, tout simplement, que c’est aussi une manière de signifier que ce sont ces gens qui font le savoir-faire de la maison. Et que le luxe horloger est à portée de main, d’une certaine façon.


Ph.: Longines

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