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26/11/2011

Les chauves-souris du Quartier Nord

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordLes patrouilles zonales sont les brigades anti-banditisme de la zone de police de Bruxelles-Nord. En uniforme ou en civil, elles circulent jour et nuit sur le territoire des trois communes, prêtes à intervenir dans n’importe quelle situation, de la plus banale à la plus périlleuse.

Reportage: Grégoire Comhaire
Reportage photo: Johanna de Tessières


LE JOUR SE LÈVE SUR LA VILLE, GRIS et brumeux comme une journée ordinaire d’automne. A Saint-Josse, les rues sont encore calmes en ces heures bien matinales. Mais au commissariat n°4 de la rue de Bériot, Chris et Jérémy sont déjà sur le pont, prêts à prendre leur service.

Il est 7h. La journée commence au vestiaire, à l’arrière du commissariat. Uniforme bleu marine, gilet pare-balles, pistolet, menottes, matraque télescopique, gaz lacrymogène et radio bien apparente sur l’épaule gauche, les deux hommes revêtent en quelques minutes l’équipement qui les identifiera aux yeux de tous comme des représentants des forces de l’ordre. Chris et Jérémy appartiennent tous les deux à la fameuse “patrouille zonale”, la brigade anti-banditisme de la zone de Bruxelles-Nord (Schaerbeek, Saint-Josse, Evere), qui patrouille jour et nuit sur le territoire des 3 communes, prête à intervenir à tout moment dans n’importe quelle situation, de la plus banale à la plus périlleuse.

La police ? Un rêve de gosse pour Jérémy dont le grand-père servait déjà dans la gendarmerie. Une vocation aussi pour Chris qui avoue adorer son métier, malgré les difficultés qu’il comporte pour la vie de famille et un sentiment croissant “de ne plus être respecté” par une partie de la population. C’est parti pour 12h de patrouille. 12h au cours desquelles tout peut arriver.

9h. Cap sur l’état-major de Polbruno situé au deuxième étage de la maison communale d’Evere. Comme tous les matins, le commissaire responsable de la police administrative réunit ses hommes pour le briefing de la matinée. Objectif : dresser un état des lieux de la situation et des éléments sur lesquels les patrouilleurs sont appelés à être attentifs au cours de la journée.

Autour de la table, face à Chris et Jérémy, il y a les hommes de la patrouille canine et ceux, en civil cette fois, de l’autre patrouille zonale qui circulera, elle, dans une voiture banalisée. Les deux véhicules qui stationnent devant le commissariat sont toutefois équipés de la même manière avec, dans le coffre, un véritable arsenal : gilet pare-balles renforcé, bouclier, bélier pour défoncer les portes. “Les voitures sont parfois tellement chargées qu’elles penchent par l’arrière et finissent par toucher le sol”, ironise le commissaire. De l’avis général autour de la table, le constructeur qui inventera un jour la voiture de police parfaite sera à coup sûr un homme riche. Une voiture qui serait suffisamment petite pour se faufiler dans les ruelles escarpées, et suffisamment puissante pour poursuivre les malfrats !

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordAujourd’hui, un avis de recherche national a été lancé à l’encontre d’un homme suspecté d’avoir commis un meurtre dans le centre-ville il y a quelques mois. Les hommes des patrouilles zonales sont invités à être particulièrement attentifs, car le fugitif aurait été aperçu il y a quelques jours dans un quartier de Schaerbeek où il a ses habitudes. “Si on le croise aujourd’hui, il sera en moins de deux au fond de la voiture avec les menottes”, assure le commissaire. D’autres points importants sont évoqués : une voiture volée, repérée dans un quartier de Schaerbeek, une mineure en fugue… Les équipes peuvent reprendre la route. Il est 10h.

Pour nous, direction le Quartier Nord, célèbre dans tout le pays depuis les émeutes qui s’y sont déroulées il y a quelques années. “Le matin, c’est souvent très calme par ici”, explique Chris. “Mais au fur et à mesure de la journée, il y a de plus en plus de monde dans la rue.”

Pendant que Chris conduit, Jérémy entre dans son ordinateur de bord toutes les plaques d’immatriculation des voitures qu’il croise. “J’en fais facilement 1 000 en une journée”, dit-il. Si l’une d’entre elle est signalée volée, ou correspond à un dossier pour lequel une enquête est en cours, l’ordinateur le signalera immédiatement et indiquera le type de mesures à prendre.

11h26. La voiture remonte lentement la rue d’Aerschot. Un lieu célèbre pour ses vitrines et pour la quantité de faits criminels que cette activité génère autour d’elle. “Argent, sexe et drogue, on a tous les ingrédients réunis ici pour ça”, explique Chris. La présence de trois jeunes gens, assis sur un pas-de-porte, intrigue les policiers. A la vitesse de l’éclair, les deux hommes bondissent hors du véhicule et se dirigent vers eux. “Bonjour, messieurs, papiers d’identité, s’il vous plaît.”

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordL’un des trois garçons fait tomber une boulette de shit sur le trottoir. L’autre dépose la cannette de whisky qu’il venait d’ouvrir. Mains contre le mur, jambes écartées, ils sont fouillés l’un après l’autre par Jérémy qui retourne ensuite à la voiture entrer les données de leur carte d’identité. Chris reste à leur côté, positionné de manière à les garder à l’œil, tout en maintenant un contact visuel avec Jérémy dans la voiture. “Même si je suis en retrait, je ne quitte jamais mon collègue des yeux”, explique Jérémy à l’intérieur. “Bien que la situation soit calme, il faut toujours rester vigilant, car elle peut déraper à tout moment.”

L’un des trois jeunes gens est signalé “à rechercher pour déclaration de domicile”. Deux d’entre eux sont connus pour des faits de stupéfiants. Une fois les vérifications faites, les jeunes gens repartent libres, leurs papiers en poche, un peu groggy de cette mésaventure. “Contrairement aux patrouilles classiques, notre rôle est d’être proactif”, explique Chris. Cela signifie être davantage attentif à tout ce qui peut paraître suspect plutôt que se contenter de réagir lorsqu’elle se produit.

12h47. Il est l’heure d’aller manger. Alors que la voiture se dirige vers la cantine du WTC, près de la gare du Nord, la radio crépite pour une intervention urgente. “Patrouille 140. On signale un individu suicidaire qui menacerait sa famille. On ignore s’il est armé.” Le repas sera pour plus tard. Chris enclenche les sirènes et remonte l’avenue Rogier à toute allure. Les voitures devant nous s’écartent comme elles le peuvent. A l’intérieur, l’adrénaline commence à monter. Comme souvent, les informations données aux policiers par le dispatching sont lacunaires. “On ne sait jamais vraiment sur quoi on va tomber”, expliquent-ils. “On se prépare toujours pour le pire.” De fait, il est déjà arrivé à Jérémy de devoir désarmer quelqu’un qui menaçait des passants avec une Kalashnikov. Mais heureusement, ce genre de cas extrême n’arrive pas tous les jours.

140 sur place”, lance Jérémy dans la radio avant de bondir hors du véhicule. Les policiers sonnent à la porte. Un homme ouvre, les  yeux hagards sous les aboiements d’un pitbull visiblement dressé à montrer les crocs devant l’uniforme. A l’intérieur, pas d’arme heureusement, mais une atmosphère tendue à l’extrême. L’homme qui se tient debout dans le salon, devant ses enfants et son ex-femme, est arrivé il y a quelques heures pour tenter de recoller les morceaux avec elle. Mais le dialogue est devenu impossible. L’homme se met à hurler. Sur ses bras, des cicatrices encore vives, qui témoignent d’une récente tentative de suicide.

Chris et Jérémy s’efforcent de calmer la situation. Mais les cas de différends conjugaux sont parfois plus difficiles à gérer que les bagarres dans les bistrots… Après d’interminables palabres, les policiers finissent par convaincre l’homme de venir avec eux au commissariat. Une heure plus tard, il est raccompagné chez sa mère qui a été prévenue par téléphone. Le Bureau d’Aide aux Victimes (BAV) prendra contact avec lui dans les heures qui suivent. Chris s’en assure par GSM avant de reprendre la route.

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordIl est trop tard pour le WTC. Les deux policiers avalent en vitesse un sandwich, place Meiser, avant de reprendre la patrouille. Il est 14h54, place Liedts. Le regard de Jérémy est attiré par la présence de deux jeunes garçons munis d’une boîte à outils sur un pas-de-porte. C’est le deuxième contrôle de la journée. Comme ce matin, les deux jeunes tendent leur carte d’identité et restent avec Chris pendant que Jérémy part faire les vérifications. Moins d’une minute s’écoule, et c’est un véritable attroupement qui se produit tout autour de nous. Les policiers restent calmes. “Parfois, la nuit, ça dégénère très vite”, expliquent-ils. “Dans ces cas-là, notre présence ne fait qu’aggraver la situation. Alors, on embarque immédiatement le suspect et on quitte les lieux rapidement.”

Rien à reprocher aux deux garçons, même s’il aurait pu s’agir de deux cambrioleurs. Les policiers reprennent leur route. Mais pas pour longtemps… Quelques mètres plus loin, les deux hommes repèrent une voiture aux plaques roumaines avec cinq personnes à bord. Le véhicule est pris en chasse et arrêté un peu plus loin. “On a pour consigne de contrôler un maximum les véhicules de ce pays pour relever des identités”, explique Chris.

Coupez le contact”, ordonne Jérémy au micro avant de sortir avec Chris, main sur la crosse du revolver, et d’approcher le véhicule chacun par un côté. Ici encore, Jérémy se contente de relevver les identités. Mais par mesure de prudence, les deux policiers ont préféré laisser les passagers à l’intérieur. “Je suis tout seul face à 5 personnes”, explique Chris. “De là où je suis, je les vois tous, j’ai leurs mains bien en vue.”

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordL’après-midi se poursuit et devient plus intense à mesure que les heures passent. Après une patrouille dans une zone résidentielle d’Evere, et le contrôle d’un conducteur de scooter, retour au Quartier Nord où un homme a pris la fuite après un esclandre dans un commissariat. Plusieurs voitures se lancent à ses trousses. Le signalement du fuyard est celui d’un homme jeune portant un pull à capuche. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin… Quelques minutes plus tard, c’est un véhicule volé en Flandre qui est retrouvé dans une petite rue en pente. L’encodage des plaques d’immatriculation a enfin porté ses fruits.

Puis, c’est le retour rue d’Aerschot. On recroise l’un des trois jeunes de ce matin qui devient pâle dès l’apparition de la voiture de police. Mais c’est à trois autres personnes que s’intéressent cette fois Chris et Jérémy. Trois jeunes, l’air passablement éméchés, qui remontent la rue capuche sur la tête. Celui du milieu, le plus petit, a été arrêté il y a moins d’un mois pour trafic de stupéfiants. Les collègues de la zone ont saisi chez lui plusieurs centaines de grammes de cannabis.

Chris et Jérémy font le tour du pâté de maison pour les prendre par surprise. Mains contre le mur, jambes écartées, les trois jeunes sont fouillés de la tête aux pieds. Et il n’y a pas besoin de chercher beaucoup pour trouver des choses intéressantes. Des poches des trois jeunes gens, Chris exhibent plusieurs pacsons de cannabis, “curieusement les mêmes que ceux qu’on a saisis chez toi l’autre jour”, lance-t-il au plus petit.

Oh, non monsieur ! Moi, je vends de la meilleure qualité que ça”, lui rétorque-t-il.

Jérémy égrène les trois noms dans sa radio pour que le dispatching procède aux vérifications. A 18 ans à peine, ils sont tous les trois connus pour plus d’une dizaine de faits : stupéfiants, vol avec violence, coups et blessures, agression et même port illégal d’arme à feu pour l’un d’entre eux.

C’est sûr, les trois jeunes gens n’en sont pas à leur premier contact avec la police. Chris est d’ailleurs persuadé qu’ils se sont réparti les pacsons entre eux afin d’avoir chacun moins de dix grammes sur eux et échapper ainsi au procès-verbal. “Monsieur, s’il vous plaît, rendez-moi mon shit”, ose l’un des trois. “Si je te le rends, je dois te passer les menottes et t’embarquer”, lui répond Chris. “Tu préfères quoi ?

Le shit est saisi. Les bouteilles de whisky-coca vidées dans le caniveau. Les trois jeunes repartent, goguenards, jusqu’à leur prochaine rencontre avec une patrouille. “Le sentiment d’impunité est total”, explique Jérémy. “Ces jeunes sont un bon exemple de ce que nous côtoyons au quotidien. Ils sont à peine majeurs, ils ont déjà commis des dizaines de faits et ils sont toujours dans la nature. Pas étonnant qu’ils n’aient pas peur de nous.”

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier Nord18h22, la radio crépite à nouveau. “140, on signale une agression violente sur une vieille dame.” Alors qu’elle revenait du supermarché, une octogénaire a été victime en pleine rue d’une tentative d’arrachage de collier. Les auteurs sont en fuite. C’est reparti pour la sirène, et la traversée de Schaerbeek à toute allure. Pas facile de se frayer un chemin dans la circulation à cette heure-ci. “Dégagez ! Serrez à droite”, ordonne Jérémy dans le micro.

L’ambulance est déjà sur place. La victime, qui est tombée sur le trottoir suite à l’agression, a eu l’arcade sourcilière ouverte. Il y a beaucoup de sang, même si la blessure est heureusement sans gravité. A ses côtés, sa fille est en état de choc.

Il n’y a malheureusement qu’un seul témoin. Et encore, il n’a pas réellement vu les auteurs qui ont pris la fuite. Chris et Jérémy décident de se rendre au supermarché tout proche. “A tous les coups, les trois auteurs ont traîné sur le parking pour repérer leur victime. Ils ont peut-être été filmés par les caméras de surveillance.”

La victime, elle, est emmenée à l’hôpital. Une patrouille se rendra sur place un peu plus tard pour prendre sa déposition. L’enquête sera confiée à la brigade de Recherche locale de la zone.

La Libre, Momento, 24h avec, patrouille de police, Bruxelles, Quartier NordIl est 19h15, le service est déjà fini depuis 15 minutes. Mais Chris et Jérémy doivent encore rédiger leur rapport d’intervention. Cap sur le commissariat le plus proche, où ils trouvent deux ordinateurs de libre dans un bureau. Dans la pièce à côté, une dame en pleurs, un bébé dans les bras, attend prostrée sur une chaise. Elle vient de fuir le domicile conjugal et son mari violent. Un peu plus loin, l’officier de garde enchaîne les coups de téléphone pour lui trouver une place d’accueil.

La nuit est tombée. Demain, à 7h, Chris et Jérémy seront à nouveau sur le pont. Et après-demain, ils enchaîneront avec une patrouille de nuit, de 19h à 7h. “C’est ce shift qu’on préfère”, explique Jérémy. Car les hommes de la patrouillent zone disent avoir la fibre du chasseur.  “Et nous, on est des chasseurs de nuit.”

L’écusson de la patrouille zonale, dessiné par Jérémy, traduit d’ailleurs bien cette préférence : trois chauves-souris qui survolent un paysage de tours : le WTC, la Tour Dexia et la Tour Madou, avec cette devise : “Dienen-Servir”.

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