Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

26/11/2011

Trois jours au-dessus de la jungle

La Libre, Momento, Escapade, Laos, Gibbon ExperienceLes forêts du Laos ont été décimées dès les années 90. Dans le nord du pays, la “Gibbon Experience” finance une campagne de reboisement en proposant aux touristes de vivre trois jours dans la jungle à 40 m de hauteur.

A l'aventure: Valentin Dauchot


HUAY XAI, PETITE BOURGADE du nord du Laos, qui fait office de frontière avec la Thaïlande, n’a que peu d’intérêt au premier abord. La plupart des touristes la traversent pour rejoindre les villages ethniques du nord de la région, et les autres entament la superbe descente du Mékong jusque Luang Prabang, deuxième et magnifique ville du pays. Pourtant, depuis quelques années, elle est incontournable. Un véritable repère de routards qui viennent passer la nuit ici pour accéder à une activité devenue inévitable en quelques années : la Gibbon Experience. Trois jours d’aventure sur le toit de la jungle, logés dans des cabanes suspendues à 40 m de haut et reliées entre elles par d’immenses câbles en acier, seul et unique moyen d’y accéder. Solidement harnachés, les visiteurs se jettent dans le vide pour survoler la forêt primaire et les paysages inédits de la canopée, dernier étage de la forêt tropicale où vit une grande majorité de sa faune.

Après avoir vérifié cinquante fois que son baudrier est bien attaché et que le mousqueton de sécurité ne va pas l’abandonner, l’explorateur en herbe court jusqu’à sentir le sol se dérober sous ses pieds et se retrouver seul, suspendu au-dessus du vide, dans un grand moment de communion avec la nature. Les premiers mètres donnent l’illusion de rester proche du sol, mais l’immense paysage vert s’étale bientôt à l’infini, et procure au visiteur un indescriptible sentiment d’aventure et de liberté, dont il a intérêt à s’extirper rapidement sous peine de finir écrasé comme une crêpe contre un arbre centenaire. S’il freine à temps, il ne lui reste qu’à hurler de toutes ses forces pour avertir son successeur et se lancer dans une nouvelle traversée fantastique en espérant croiser l’un ou l’autre gibbon, les grands singes emblématiques qui vivent dans le parc et ont donné leur nom au projet.

Le premier jour, une jeep dépose les heureux élus le plus loin possible selon les conditions météorologiques. Si le sentier est trop boueux, il faut marcher. Deux, trois, parfois cinq heures de trekking dans la jungle pour accéder à la “zone câblée” où le matériel est enfin mis à disposition. Un document relativement inquiétant a été distribué et signé pour décharger les organisateurs “de toute responsabilité en cas de chute”, le prix à payer pour ne pas être suivi en permanence, et rapidement balayé par le sérieux de l’organisation où tout est sécurisé et où le seul alcool distribué est une bouteille de vin laotien qui constitue peut-être le plus grand péril du séjour.

Tout a commencé par un projet de protection forestière”, explique le créateur du Gibbon Experience, Jean-François Reumaux. “Le pays était rempli d’arbres d’excellente qualité, qui ont permis à des gens plus ou moins bien placés de faire fortune en ratissant des collines par dizaines. La population a renforcé le phénomène en pratiquant la culture sur brûlis et certains en ont profité. C’est cette population locale qu’on a voulu toucher. Tous les villageois qui vivent à côté de la forêt et qui la voient à la fois comme une frontière, un territoire dense et profond où vivent les esprits et les tigres, et comme une source de poésie, de mythologie et de plantes médicinales.”

Réputé corrompu, le gouvernement local fournit quelques oreilles attentives à ce professeur de gestion venu de France pour enseigner, et l’aide à lancer une mission difficile : payer les chasseurs pour devenir gardes forestiers et convaincre les braconniers de les rejoindre. Une campagne qui fonctionne bien, mais coûte cher, tant et si bien que la quête effrénée de subsides s’avère bientôt insuffisante. “On a trouvé des gens réceptifs dans les autorités provinciales, villageoises et tribales”, ajoute Jean-François Reumaux. “Des gens conscients du lien qui les attache à la nature et qui nous ont écoutés, mais les montants réunis étaient beaucoup trop vite dépensés.”

Faute de moyens, le projet s’arrête donc en 2000 et repart en 2004, agrémenté d’une idée lumineuse qui se révélera lucrative : installer des maisons dans les arbres. “On construit une cabane et on la met le plus haut possible”, s’amuse Jean-François Reumaux. “Faire découvrir la canopée est apparu comme un moyen radical pour changer de perspective sur la protection de la forêt. Comme nos connaissances étaient relatives, nous nous sommes entourés des gens qui vivaient sur place qui nous ont appris à sélectionner des arbres fiables sur base de leur santé, de leur robustesse et de leur enracinement. Pendant deux semaines, il a fallu acheminer tout le matériel en pleine jungle, grimper à plus de 40 mètres pour installer les fondations, puis fournir l’eau, la nourriture et quelques fournitures de base.”

La Libre, Momento, Escapade, Laos, Gibbon ExperienceUne première cabane est construite, puis une deuxième avec les premiers câbles destinés à accéder à la canopée, et en quelques années, la zone est ouverte au public avec un résultat impressionnant. Non contents de pouvoir manger et dormir au cœur de la réserve, les locataires des lieux ont la possibilité de prendre une douche à 40 m de haut, face à plusieurs hectares de forêt vierge, idéal pour se donner quelques frissons dans le plus simple appareil et revenir aux sources de bon matin. Une dimension humaine qui fait la force de l’expérience, puisque seules quinze personnes sont réparties dans sept cabanes disséminées çà et là. Moins d’un pour cent du parc national est ouvert aux touristes, et l’accès est à ce point limité qu’on ne croise pratiquement personne en dehors des repas préparés par les guides. Chacun va et vient comme bon lui semble, sans horaire, ni contraintes, si ce n’est les conditions climatiques du cru qui ajoutent encore à l’aspect mystique de l’expérience.

Avec un tel concept, le bouche-à-oreille a fait son office et la Gibbon Experience emploie désormais près de 100 personnes dans la région. D’autres programmes de conservation sont à l’étude grâce à l’argent récolté par les organisateurs, et le pays continue de subir quotidiennement la déforestation au profit des plantations d’hévéas, les arbres à caoutchouc dont raffolent tant les investisseurs.


Ph.: Gibbon Experience

Les commentaires sont fermés.