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03/12/2011

"J'ai commencé à voir quand j'avais 21 ans"

La Libre, Momento, 24h avec, voyante Esmeralda BernardEsmeralda Bernard travaille comme indépendante depuis 20 ans. Son activité ? La voyance… Ça ne fait “ni chic ni sérieux”, certes, mais la consultante insiste sur le fait que ce métier s’est imposé à elle dès ses premières visions, voici 20 ans. Petite immixtion dans son bureau de consultations.

Reportage: Magali Mouthuy
Reportage photo: Alexis Haulot


VOUS CHERCHEZ ESMERALDA ? Celle qui déchiffre votre passé et votre avenir ? Suivez donc son animal de compagnie, Lola – n’imaginez pas une chèvre, c’est un petit chien; son trot léger se met au diapason du pas dynamique et des gestes prévenants de sa maîtresse. Au-dessus d’élégants souliers à talons, d’un jean et d’une chemise aux tons fleuris, le visage halé de la dame fait ressortir son sourire bienveillant et ses courts cheveux blonds. En apparence, bien loin de son homonyme tsigane, rien ne laisse deviner ses dons de voyance. Si ce n’est l’acuité de ce regard qui semble tout pénétrer.

Il est neuf heures ce matin quand Esmeralda Bernard regagne son bureau. La grande pièce, scindée en son centre par une bibliothèque, tient en deux parties : l’une pour les consultations et l’autre pour les activités et paperasseries administratives. Bercée par le calme des alentours – sa maison, sise au bord de l’Amblève, fait face à des collines verdoyantes –, la journée s’amorce doucement, côté secrétariat.

J’ai commencé à avoir des visions quand ma grand-mère est décédée, raconte-t-elle en s’affairant devant son ordinateur. J’avais 21 ans, je tenais une boutique de prêt-à-porter pour femmes et je “voyais” que certaines clientes qui poussaient la porte étaient malheureuses. Après un ou deux ans à vivre cette voyance, j’ai décidé de fermer le magasin et de m’installer sérieusement. J’ai eu la chance de grandir dans un contexte familial où le paranormal était normal”, explique Esmeralda qui ajoute que sa grand-mère était devin – elle entrait en contact avec les personnes décédées. “Mais chez moi, la voyance est une perception extrasensorielle, un sixième sens. Quand je vois, c’est moi qui vois.”

Je suis voyante, ce n’est ni chic ni sérieux. Mais c’est une autre forme d’intelligence, où l’on a la possibilité d’avoir des informations supplémentaires en restant tout à fait dans le rationnel.” En s’établissant comme voyante, Esmeralda Bernard envisage néanmoins les choses très sérieusement. Elle entend faire reconnaître publiquement et légalement sa profession. De son bureau, elle suit l’organisation de colloques sur la voyance, les problèmes de dérives ou d’arnaques… Afin de contrer les escroqueries quotidiennes qui minent sa profession et qu’elle évalue à 80 %, elle a créé, voici quinze ans, une association, Delta Blanc, dotée d’un code éthique consultable en ligne sur le site du Crioc. “Faillite ?, divorce ?, répare votre ordinateur par télépathie à distance : c’est n’importe quoi. Les chiffres du Lotto, je ne les donnerais pas si je les connaissais… Si le jury d’éthique publicitaire faisait son boulot…”

La Libre, Momento, 24h avec, voyante Esmeralda BernardUn peu à l’avance, sonne le premier client, officiellement attendu pour 9h30. Esmeralda l’enjoint à patienter dans la salle d’attente, où flotte une mélodie relaxante. “Même quand je suis à l’heure, je leur laisse du temps. Il est important qu’ils marquent une pause, car, pendant une heure, ils vont venir à la rencontre de leur vie.” C’est, selon la consultante, un espace où les gens doivent décider d’entrer dans un autre monde, “le monde des intuitions, de l’irrationnel”. Sur une tablette, un dépliant avertit le visiteur et décourage les “drogués de voyance qui appellent le 0900 lors des coups de cafard”.

Toujours talonnée par Lola, Esmeralda file dans la partie publique de la pièce se préparer aux consultations; elle enclenche le diffuseur d’arômes, et, parcourant son agenda du jour, puise les fiches nominatives parmi les 8 000 classées par ordre alphabétique derrière son bureau. La première fiche remonte au 8 novembre 1991. “Très tôt dans mon métier j’ai pris l’habitude de faire un petit commentaire après la consultation. Quand on se revoit, je reprends ma fiche. Ça me permet de voir ce que j’avais dit, et de vérifier si mes propos ont été confirmés. Il y a 20 % de risque d’erreur. Je ne pratique pas quelque chose d’infaillible”, reconnaît l’ancienne vendeuse. Parfois, trois générations se trouvent rangées côte à côte. L’entreprenante petite dame s’est tissé une belle clientèle dans le métier. L’agenda est rempli pour les cinq mois à venir de “gens qui me consultent en adultes responsables, qui ne viennent pas en souffrance, mais viennent intelligemment. On est créateur de notre vie…”.

Le premier client entre seul; il s’assoit devant la table, face à Esmeralda. “Parfois, l’amant, l’ami, la mère veulent accompagner : mais vous rentrerez toujours seul dans mon bureau. Il est des choses importantes à savoir seul.” La consultante allume cérémonieusement la bougie placée entre elle et son client, signe que, “symboliquement, j’ouvre une porte. A partir de ce moment, c’est comme si je m’autorisais à voir… En consultation, j’obtiens des informations de la même manière que lorsque vous vous souvenez de quelque chose, mais vous ne savez plus d’où vous tenez l’info”. Pour étayer ses visions, Esmeralda s’aide d’un jeu de tarot. “Je ne vois pas ce que je veux quand je veux. Le tarot est un support divinatoire qui fonctionne bien, c’est une rampe de lancement.”

La Libre, Momento, 24h avec, voyante Esmeralda BernardLa voyante étale le jeu de tarot, le client pose une question, tire des cartes, elle déchiffre la réponse. “Je vois des changements d’organisation : je ne saurais dire s’il s’agit de local ou de nouveau chef. Prenez encore trois cartes, on va voir.” L’homme étoffe l’analyse d’Esmeralda par des précisions sur son vécu. “Je donne des pistes à partir de la lecture des cartes et de ce que je vois. Mais je ne vois pas sur commande”, insiste-t-elle.

Son approche un peu psy – regard impassible, sans jugement – instaure une relation de respect, et la chaleur de sa voix envoûtante, moulée par l’accent de sa région, est propice aux confidences. “Je ne suis pas la maman, l’épouse, la maîtresse, je ne suis pas dans le jugement. C’est une relation totalement libre. Chez le psy, on s’engage à travailler sur soi, à faire des efforts. Il y a un travail de répétition. Ici, c’est moi qui travaille. Moi, si vous voulez me voir deux fois par an, vous pouvez.” 30 % de ses clients lui rendent visite une fois par an. “Ils arrivent avec plein de questions. Ensemble, on fait le bilan de l’année qui va venir, il n’y a pas vraiment de questions précises. J’étale le jeu, et les choses viennent.”

Si vous tombez pour la quatrième fois sur un homme marié, ce n’est pas de la malchance.” Il y a des choix inconscients, explique-t-elle, “mais je responsabilise mes clients”. “Vous avez accepté une relation libre avec quelqu’un qui n’est pas libre ? On peut se demander si vous êtes libre vous-même pour une relation.”

Midi et demi. La deuxième cliente est partie. Esmeralda achève son commentaire, puis prend sa pause. Passe à la banque, déjeune sur sa terrasse, se promène au bord de l’eau et donne à déjeuner aux canards. La consultante reçoit quatre personnes par jour. “Je préfère moins de personnes sur une journée. Je ne veux pas faire de grande surface de la voyance. Je ne suis pas riche, mais je m’en fous, je vis et je fais ce que j’aime.” Les cas et situations qu’elle voit sont aussi variés que sa clientèle. Mais au bout de vingt ans, elle distingue certaines récurrences : plus de femmes que d’hommes, beaucoup d’histoires d’adultère ou de séparations douloureuses, ou encore d’indépendants tricheurs inquiets d’un retour de bâton – des êtres qui étouffent dans une situation qui ne les rend plus heureux. “La femme consulte pour des raisons affectives, son couple, ses enfants, ses rapports à la famille. 95 % des hommes viennent pour leur vie professionnelle, partenariat, recrutement d’embauche, ils viennent avec des dossiers. Il faut se sortir de l’esprit qu’il n’y a que des naïfs et des faibles qui viennent consulter. On vient chez moi comme on va chez son comptable. Je donne des pistes, des éclairages, mais après, vous êtes libre. Je ne vais pas changer votre destinée, je peux seulement vous faire gagner du temps ou perdre du temps. Il ne faut pas consulter une voyante si vous voulez un calendrier.”

La Libre, Momento, 24h avec, voyante Esmeralda BernardComment avez-vous eu mes coordonnées ?” Les consultations de l’après-midi se terminent sur la visite d’un nouveau client. Esmeralda doit procéder à des tests préliminaires pour vérifier si elle “voit la personne”. “Si je ne la vois pas, que je l’imagine seule avec un caniche,  alors qu’elle est mariée et a trois enfants, on arrête la consultation.”
Coupez de la main gauche, la main de l’inconscient. Votre signe astrologique ?”
La cliente tire cinq fois quatre cartes, le passé, le présent, l’avenir proche et le futur lointain. Elle répond aux questions, complète ou nuance les affirmations ou suppositions de la voyante.
Vous aviez un papa absent.
–  ...
–  Enfin, disons qu’il laissait les commandes à votre mère. Ah ! le valet de cœur, c’est un deuil à faire. Je vous vois comme si vous faisiez le grand écart, avec un pied de chaque côté.
– ...
Ça correspond à ce que je viens de vous décrire… Reprenez un peu une carte… Pour votre santé mentale, c’est important. Vous le comprendrez après…
– ...
Ah là ! souvenez-vous de moi quand ça vous arrivera ! Maintenant, vous faites ce que vous voulez, vous êtes une grande fille.”

Il est 18 heures passées, Esmeralda et Lola raccompagnent la dernière cliente avec courtoisie. “Ils arrivent tristes, repartent gais”, se réjouit-elle.

Mon seul ennemi, c’est la fatigue. Ce n’est pas voir qui est fatigant, c’est la prise en charge psychologique des clients, de la charge émotionnelle avec laquelle ils viennent. Les gens viennent plein d’espoir. Il faut s’efforcer de ne jamais mentir, mais parler avec l’intelligence du cœur au cas par cas. Si quelqu’un va très mal et qu’on voit que la vie va être difficile, il a le droit de savoir, mais je dois bien doser ce que je lui dis.” Pleine de tact, les deux pieds sur terre, Esmeralda Bernard ne vend pas du rêve. Elle n’a pas prédit les aventures malheureuses qui ont dessiné son parcours, celles-là mêmes qui l’incitent sans doute à rester humble. “Tout le monde a son lot. Je ne vois pas tout, et c’est tant mieux.”

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