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10/12/2011

Amoureux de la télé

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Jacques Chancel, Dictionnaire amoureuxJacques Chancel est l’un des grands créateurs de la télévision française. Avec “Le grand Echiquier” et la naissance d’Antenne 2, il a connu intimement celle à qui il consacre son “Dictionnaire amoureux”. Il y a consigné toutes ses plus emballantes rencontres. D’“Apostrophes” (Bernard Pivot) à (Jean-François) Zygel.  

Entretien: Karin Tshidimba


JACQUES CHANCEL A LE REGARD vif et facétieux des éternels jeunes gens, ceux qui se souviennent de leurs “meilleurs coups” et dont l’œil pétillant trahit la préparation des suivants. A un livre foisonnant d’anecdotes, il ajoute un débit enthousiaste et généreux, passant d’une idée à l’autre avec l’agilité du gymnaste sans jamais perdre l’équilibre ou le souffle, ni de vue l’objectif visé.

Musicien rentré – “Défait par mon professeur de solfège, je n’ai pas été musicien, je pianote à peine; mais ce n’est pas grave car il a fait de moi un grand mélomane.” –, Jacques Chancel a souhaité offrir la musique au plus grand nombre. Adepte de ce qu’il appelait ses “mélanges” (Yehudi Menuhin accompagné par 100 violoneux tsiganes, Serge Lama chantant “Les petites femmes de Pigalle” accompagné par l’Orchestre national, un “sacrilège impardonnable” aux yeux de Rubinstein), il est aussi celui qui a lancé le téléspectateur sur les routes du Tour, à la découverte d’un patrimoine incomparable.

Amoureux du cyclisme et du rugby, il a pratiqué tous les sports (tennis, ski, foot, etc.) sauf la boxe et la natation. “C’est une autre manière de faire de la littérature”, insiste-t-il. La culture est son affaire, lui qui a tendance à voir dans la télévision, comme son complice Raymond Devos, “une université du peuple, un outil qui permet d’offrir du beau et de l’intéressant au public”.

De Jacques Chancel, on est tenté de dire qu’il a connu quinze vies : reporter de guerre en Indochine, écrivain, journaliste de presse écrite, puis de radio (20 ans de “Radioscopie” quotidienne sur France Inter), créateur de chaîne (Antenne 2 avec Marcel Jullian), producteur d’émissions et animateur-journaliste.

Aujourd’hui encore, il se déclare amoureux de l’entretien parce qu’il permet d’avoir une “vision de l’autre” pour laquelle il confesse une grande curiosité et une pareille gourmandise. “Je m’installais tous les jours au micro de France Inter avec quelqu’un de différent et nous avions une heure d’entretien devant nous, sans pub ni musique. C’était un autre tempo, où les silences n’étaient pas coupés. Une autre époque… J’ai été privilégié mais j’ai aussi choisi mon privilège. Ce qui me passionnait, c’était cette liberté.

Une liberté à laquelle il avait pris goût durant ses années d’Indochine : “C’est l’un des plus beaux pays du monde et il y a là des gens que nous avons passionnément aimés.” Un pays où il est retourné il y a un an, pour l’émission “Empreintes” sur France 5. Il y a vécu ses années fondatrices (de 17 à 34 ans) mais aussi ses années les plus secrètes, sur lesquelles il a promis de lever le voile dans son prochain ouvrage. “J’ai signé chez Flammarion, je suis donc condamné à l’écrire ce livre, cela s’appellera ‘Hôtel Continental’.”

Dans son “Dictionnaire amoureux de la télévision”, Jaques Chancel se garde bien de ne parler que de la petite lucarne d’hier, soucieux de ne pas passer pour un ringard ou un donneur de leçons. Du reste, il y parle de toutes les époques d’un média auquel il déclare encore sa flamme, malgré ses faiblesses et quelques déconvenues. Tout juste se permet-il d’insister sur la nécessité de redonner du temps aux émissions : le temps du contenu (“pour ne pas devoir voler d’un sujet à un autre”) et du rendez-vous. “Renaud Capuçon m’a affirmé qu’il était devenu musicien à cause du ‘Grand Echiquier’ et des musiciens qu’il y avait vu jouer.” L’émission lui a en effet permis de rencontrer tous ses “maîtres en musique : Menuhin, Karajan, Rubinstein, mais aussi la violoniste Anne-Sophie Mutter et le violoncelliste Yo-Yo Ma lorsqu’ils n’avaient que 12 ans”. Avec Barbara, Brassens, Ferré et Ferrat... tous adeptes du partage des arts.

D’un naturel courtois, Jacques Chancel n’adresse aucun coup de griffe mais certaines phrases sont sans équivoque sur son opinion d’homme et de téléspectateur. “Ces nouveaux animateurs, je n’ai pas toujours besoin de les aimer mais j’ai besoin de reconnaître leur talent.” Grand chantre de l’errance, il la pratique avec délectation dans ce dictionnaire où il bondit d’un souvenir à un autre, avec l’aisance et la légèreté du sage.

“Dictionnaire amoureux de la télévision”, publié par Jacques Chancel chez Plon (710 pp., env. 24 €).


Ph.: Etienne Scholasse

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