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07/01/2012

Dans l’œil de la justice

La Libre, Momento, Derrière l'écran, A tort ou à raison, RTBFAprès un utile retour en arrière, ce dimanche (“L’affaire Leila”, double épisode pilote de la série), la RTBF propose six nouveaux épisodes d’A tort ou à raison, série 100 % belge. Une plongée en eaux troubles à suivre tous les lundis à 20h20 sur un scénario signé par Marc Uyttendaele, avocat de renom. Explications.

Entretien: Karin Tshidimba


C’EST L’APPEL DE L’ÉCRITURE qui a conduit Marc Uyttendaele jusqu’aux rives de la fiction télé. “J’ai rencontré Rosanne Van Haesebrouck et Arlette Zylberberg (RTBF) qui voulaient développer une série judiciaire ; je l’ai reçu comme un cadeau. C’est la vie qui me gâte même si je n’avais pas à me plaindre, sur le plan professionnel. J’avais envie d’écrire tout en ayant des doutes sur ma capacité. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de me servir de ce qui est mon quotidien et ma vie professionnelle. Ma collaboration avec Sophie et Erwan (ses co-scénaristes, NdlR) est très simple : je lance des idées, eux nourrissent le projet et je rectifie ensuite pour que cela colle à la réalité. Je pointe les affaires qui pourraient se révéler intéressantes, j’écris un premier texte selon la logique du scénario et puis, cela circule. Je reviens dessus à la fin afin d’éviter le “non plausible”. Je rêverais de collaborer plus tranquillement mais je n’ai pas le temps d’y travailler à temps plein car j’ai déjà deux métiers (écrivain et avocat) plus celui de père. Plus le projet va avancer, plus je refluerai.”

La volonté du juriste n’est cependant pas de “se cantonner à un descriptif clinique du monde de la justice sans envisager l’influence et les résonances que ces affaires ont sur les vies de chacun des 4 personnages. Car je ne crois pas à “la justice” en tant que concept abstrait tout comme je ne crois pas à “l’électeur”. Tout existe et même parfois une humanité formidable. Ainsi quand je repense à l’image noire, anthracite, qu’avait dans la presse la juge Martine Doutrewe – une vraie magistrate même si elle semblait d’une froideur incroyable –, cela me donne une grande leçon d’humilité sur le regard que l’on peut porter sur la justice. Et cela vaut aussi pour les avocats ou les journalistes.”

Pour des raisons déontologiques, Marc Uyttendaele ne s’inspire pas de ses propres affaires : “on bâtit l’histoire sur base de son imagination, même si l’idée de départ est de faire de la fiction en partant d’un point de vue judiciaire. Je m’inspire d’affaires qui ont touché le grand public, mais j’en imbrique plusieurs afin de ne pas coller strictement à la réalité. Dans l’affaire Leila, il y a des bribes de l’affaire Semira Adamu, quant à l’affaire Gianni (à venir le 23 janvier, NdlR), qui porte sur les métiers de la construction, elle renvoit à l’affaire Steinier, etc.”

Pour lui, ce travail d’écriture est une sorte d’acte citoyen. “J’essaie d’éclairer le travail de la justice pour le grand public. Je crois fondamentalement au service public. Notre but n’est pas de montrer que tout le monde est gentil mais qu’il y a des bonnes volontés et que, souvent, c’est l’intuition qui guide les hommes et les femmes. Des gens dominés par un système accusatoire qui est celui du droit. L’important est de montrer la vérité à travers les errances. Car je suis aussi persuadé que la vie privée des quatre personnages influence leur façon de travailler.”

Rester fidèle à la réalité judiciaire tout en protégeant la logique fictionnelle : “le fait qu’on les retrouve presque systématiquement sur chaque affaire. Maintenant, que dans la vraie vie, il y ait parfois des liens interpersonnels entre policiers, avocats, juges, etc., c’est l’évidence. Mais cela ne veut pas forcément dire qu’ils ont la culture de la connivence. Certains l’ont, d’autres ont la culture de la séparation. L’adage dit : “il y a deux façons de gagner une affaire : en connaissant le juge ou en connaissant le dossier.” Beaucoup se fondent sur le second principe. Car le fait de ne jamais franchir la ligne rouge vous donne une crédibilité importante dans le milieu. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de complicités et de connivences. Toutes ces réalités cohabitent, comme partout ailleurs.”

Ça me rappelle une série que j’ai adoré “A la maison blanche” qui est une véritable leçon de droit constitutionnel américain. Ou “Engrenages” qui est est une brillante exploration du système judiciaire français”, s’enthousiasme-t-il.

Je ne suis pas mondain, alors sans doute y a-t-il eu des critiques derrière mon dos lors de la présentation de la série, mais je n’étais pas là pour les entendre. J’ai croisé un responsable policier qui avait trouvé cela excellent et même “très plausible” en ce qui concerne l’affaire Leila. Certains avocats de terrain se sont également montré impressionnés. Mais ma mère, ancienne magistrate, n’a pas aimé l’image que cela donnait du système parce que cela ne correspondait pas à ses valeurs. Je sais que je suis là pour dire que mes deux co-scénaristes sont excellents, mais cela tombe bien, parce qu’ils le sont vraiment et que je joue, à leurs côtés, un rôle de conseil, de peaufinage, d’affinage.”


Affaires bien réelles

Binôme d'origine française, ils ont fait leurs classes (de cinéma) en Belgique et leurs premières expériences professionnelles pour la RTBF, notamment. Après le mitigé “Septième ciel Belgique”, ils se sont frotté à la série quotidienne “Seconde chance” en France, au cinéma de Tonie Marshall et au scénario d’un film gore, coproduit avec le Canada… Liés depuis le début au développement d’“A tort ou à raison”, Sophie Kovess-Brun et Erwan Augoyard sortent de l’ombre avec plaisir (ils sont figurants dans l’une ou l’autre scène), ravis de l’expérience qu’il leur est donné de vivre. “Avec ses petits moyens, la RTBF a réussi à taper très haut !

Habitués au travail d’équipe, ils n’ont pas eu de mal à se glisser dans cet exercice de création à trois. “Marc (Uyttendaele, NdlR) avait pensé à des affaires et nous faisons le travail d’adaptation pour que chaque personnage trouve sa place et puisse exister, pour qu’il y ait un équilibre. Il a mixé des affaires qui ont défrayé la chronique et nous tentons de faire en sorte qu’elles trouvent des échos entre elles”, explique Sophie Kovess-Brun. (Chaque volet aborde deux affaires distinctes, ou pas… NdlR)

L’un des personnages centraux de cette série, c’est leur amitié, même si il y a des coups de gueule, des disputes, ils gardent leur humour et leur autodérision”, souligne Erwan Augoyard. “Ce sont des personnages hyper attachants dans leur connexion. Et sur 6 épisodes, on a vraiment le temps de raconter qui ils sont”, renchérit Sophie Kovess-Brun. “Dans le choix des affaires, on essaie de ne pas être trop consensuels pour qu’il y ait vraiment interrogation : (accusés) à tort ou à raison ? Pour susciter le débat sans pour autant tomber dans la provocation gratuite. C’est chouette d’être soumis à des contraintes d’écriture (en fonction des personnages, des possibilités de tournage, etc.) Le scénario est régulièrement violenté mais cela le rend plus riche”, insiste Erwan Augoyard.

On a plutôt trop de choix que pas assez, mais il y a beaucoup de récits vraiment glauques. Notre choix se porte sur des questions de société qui interpellent tout le monde : immigration, pédophilie, travail au noir, terrorisme, bavures policières, etc. On aborde ainsi la philosophie du droit”, poursuit sa comparse. “Pour se documenter, on a par exemple passé une semaine avec un policier de Polbru et avec une substitut du procureur du roi à qui on a d’ailleurs proposé de lire les scénarios. La seule liberté que nous prenons est que la justice est lente et, pour maintenir le rythme d’une série, on est obligés de tordre un peu la réalité”, confesse Erwan Augoyard.

Avec six épisodes mis en boîte en 60 jours, la RTBF a signé une forme de record (rapidité et envergure du projet). France 3, ravie du résultat de l’épisode pilote (suivi par trois millions de téléspectateurs en octobre 2009), a investi dans la suite. Elle est rentrée dans le budget à hauteur de 30 % mais tout a été produit en Belgique, autre motif de fierté pour la RTBF.


Ph.: EPP / Reporters

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