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14/01/2012

Cuir, seconde peau ou le geste de l'artisan du cuir

La Libre, Momento, Coulisses, Hermès, cuirLa maîtrise et le travail du cuir en font l’un des piliers du Beau qui se vend. En grande partie à travers la maroquinerie de luxe. Un marché en constant essor, qui ne semble pas s’essouffler, même si l’info, depuis lors, a filtré. Toutes les filles ont déjà un sac à main !… Pourquoi, alors, continuer à en fabriquer ? L’amour du “bien fait” prend le pas sur la raison. Rencontre avec un savoir-faire amoureux de sa matière première.

Derrière l'épaule de l'artisan: Aurore Vaucelle, au 24, rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris


PLUTÔT RUE BOISSY-D’ANGLAS. Car c’est depuis cette rue, étranglée entre de hauts hôtels particuliers et qui fait l’angle avec le Faubourg Saint-Honoré, que l’on pénètre dans la maison d’Hermès. Non pas l’Olympe, donc, mais la terre bien ferme du XIIIe arrondissement, c’est l’endroit où a élu domicile la maison de sellerie-maroquinerie plus que centenaire. A tout dire, un beau quartier que cet îlot du faubourg, en face de Madame Lanvin et ses mannequins sans tête et pourtant bien rangés, qui s’alignent face aux hautes fenêtres des ateliers voisins.

Hermès Faubourg, pour les clients, Hermès Boissy, pour les intimes ou tout le moins ceux qui sont invités à entrer dans l’antre de la maison au hiératique “H”. Un “h” comme héros, comme “hé mais que c’est beau”. C’est aussi le “H” divin, en forme d’échelle pour s’élever au ciel, celui du dieu Hermès qui avait décidé, dans les temps antiques, d’être le patron des voyageurs et des voleurs mais aussi des commerçants et des artisans. C’est sans doute plus pour cette ultime attribution qu’il fut maintenu comme enseigne du sellier harnacheur du même nom, M. Hermès Thierry, installé rue Basse-du-Rempart, en 1837.

En ce milieu de XIXe siècle, Thierry Hermès est donc implanté du côté de la Madeleine dans l’une de ses rues sinueuses du Paris médiéval, proche de la barrière de Paris. Une zone vouée à la destruction par le baron Haussmann qui n’aime rien tant que les grandes rues toutes droites. La rue Basse-du-Rempart est située idéalement à l’entrée de la ville et voit passer les cavaliers qui partent et arrivent, font seller et desseller leur cheval. L’endroit est encore plus stratégique après le passage d’Haussmann. L’Opéra Garnier, proche voisin, draine un public qui vient au spectacle en carrosse et calèche. Bref, une entreprise qui marche pour celui qui choisi de mettre au cœur de sa démarche le soin du cheval, moteur de l’époque.

Mais ceci, malheureusement, fonctionne tant que les moteurs en question ne troquent pas leurs fers contre une bonne explosion. A la fin du XIXe siècle, malgré le succès de la maison de sellerie auprès d’une clientèle des plus aristocratiques – les chevaux de Nicolas II choisissent Hermès –, Emile-Maurice, troisième génération, imagine une diversification, puisqu’il comprend que l’auto prendra le pas sur le canasson. En 1902, il adapte la technique originale du cousu sellier à la maroquinerie, une idée qui va avoir son petit succès. Une idée qui fait parler d’elle et lance la griffe dans le domaine qu’elle maîtrise jusqu’à présent, le savoir-faire du cuir dans le domaine de la maroquinerie et du luxe.

Passé une porte cochère – mais pas de cocher à première vue  – les bureaux s’étagent, bien rangés, dans un dédale de couloirs qui filent de la commande spéciale, à la sellerie, jusqu’à la petite maroquinerie, les ceintures et accessoires… Bien loin de faire fi de son héritage, la maison Hermès sait en tirer parti. Aux ateliers du Faubourg, le département sellerie est présenté comme l’étape primordiale, celle dont les autres métiers découlent. Et quand les selliers racontent leur métier, l’on peut commencer à comprendre vraiment comment on fabrique une selle mais pas seulement. Ici, on met au jour, déjà, la façon dont opère la mise en plis d’un Kelly… La technique utilisée en sellerie est celle dont tous les artisans du cuir usent dans ces murs…

On ne s’était jamais imaginé comment on fabriquait une selle… Mais voici que les éléments d’un puzzle compliqué s’emboîtent sous nos yeux. D’abord, on prend le temps de nous raconter les peaux, la manière dont on les choisit. Le groupe Hermès possède plusieurs tanneries en France. Du côté de Limoges, on trouvera les peaux qui servent à monter les selles. Mais attention ! Ce ne sont pas les mêmes que celles que l’on utilise en maroquinerie, nous prévient un coupeur. Les peaux de sac viennent d’ailleurs. Géographie inconnue des novices de la tannerie, pour nous, les noms évoqués resteront comme faisant partie du lieu où naissent les beaux sacs de luxe…

Le coupeur. On a bien compris que l’on ne serait pas grand-chose, ici, sans lui. C’est, en quelque sorte, le grand ordonnateur. Il connaît les peaux, à force de les avoir touchées. Michael, coupeur aux ateliers de Pantin, dans le nord parisien, convoque même d’autres sens : "certains cuirs chantent”, il faut savoir les écouter. Saisir ce à quoi ils sont destinés. Le coupeur connaît les particularités des peaux, il les a longtemps observées et touchées. Il sait que le cuir d’un flanc est fragile, que le dos a la peau dure, que le veau est doux, souvent souple et que le cuir de chèvre a quelque chose de craquant. Qui du dos ou du flanc se fera soufflet ou rabats ? Cela dépend aussi des veines et rides inscrites dans le cuir, caractéristiques naturelles de la matière première, qu’il faut savoir épouser dans la sellerie-maroquinerie.

La Libre, Momento, Coulisses, Hermès, cuirEn attendant, les selliers, concentrés, nous montrent comment on tend une peau de cuir, sur l’arson, pièce fondatrice de la selle. Comme chacun possède un séant différent, il existe, exactement comme pour les chaussures et les gants, des tailles de selle, suivant que l’on est tantôt large ou tantôt grand… Si la technologie pointe son nez discrètement dans l’atelier – la dernière selle à avoir été commercialisée possède une structure en carbone –, il n’en reste pas moins que l’on travaille ici à l’ancienne. Des coups sur des clous de tapissiers tendent les peaux sur les sièges, tandis qu’à côté, s’agitent les responsables de la coupe, entourés de portants supportant patrons en papier et emporte-pièce. Aux murs, affichés, des posters de cavaliers et des photos de famille où les enfants hauts comme trois pommes posent, amusés, en bombe et bottes cavalières.

Le sellier est d’abord un amoureux des chevaux, nous confie le maître d’atelier. Assis à son établi, Vincent nous fait la démonstration du “cousu sellier”, la technique observée ici pour tout le travail du cuir, qui n’a pas beaucoup varié depuis l’origine. Habile, il tient, bloqué entre ses jambes, une pince à coudre, bâton longiligne, qui repose sur le sol, et à l’embout pincé arrivant jusque sous ses yeux. Entre ses mains, trois outils : deux aiguilles à tête ronde, et une alêne. L’alêne est comme un tuteur qui perce puis guide le fil, maintenu dans le chas de l’aiguille, depuis le trou d’entrée jusqu’au trou de sortie, sur l’autre face du cuir à assembler. Le fil d’un blanc crème avance, dompté par l’artisan. Il ne s’entortillonne pas – il a été préalablement graissé à la cire d’abeille –, et même, file droit. La couture sera solide, puisque le fil est passé deux fois, dessus dessous, et voilà. Le temps file à regarder les selliers coudre, le même geste répété, observé, à l’étage suivant chez leurs compagnons de métier, ceux de l’atelier des commandes spéciales, jusqu’où on nous a guidés.

Entre ces quatre murs, il en est passé des idées, farfelues ou de l’ordre de l’impossible. La responsable d’atelier au bel accent arrondi, mais dans un français parfait, nous raconte comment on travaille ici. L’équipe réduite des “commandes spéciales” sait tout faire, du début à la fin du processus de création, pour peu qu’on lui laisse le temps de trouver les matières premières nécessaires (pour certains cuirs exotiques, il faudra parfois attendre pour obtenir les morceaux idoines). Et le temps d’échafauder les techniques qui permettront les réalisations les plus fantasques.

Derrière nous, résonnent les coups de marteau d’un artisan maroquinier, en prise avec un Kelly couleur raisin, qui a été habillé par un plumassier parisien. Et tandis qu’il tape à coups répétés, pour faire entrer les fils de la couture, on consulte les archives de cet atelier qui a déjà concrétisé tout ce que l’on peut imaginer comme la quintessence du luxe.

La Libre, Momento, Coulisses, Hermès, cuirLes demandes arrivent ici, de partout dans le monde, de Ginza, de Madrid, de Hong-Kong. Un panier de pique-nique en croco, pas de problème ! Puisqu’il semblerait presque aisé pour l’atelier de fabriquer la selle de Pégase ailé, une petite aumônière en forme de pomme, ou un cabas à chihuahua. Parfois, nous rappelle l’artisan qui en a vu passer, des projets, le défi jaillit au sein de la Maison. Jean-Louis Dumas, directeur du groupe, vingt-huit ans durant, jusqu’en 2006, fit un jour le pari, avec un ami fabricant de jouets, de faire un sac en forme de poupée. Pari relevé, il demanda à son atelier de créer le Kelly Doll, un sac qui arbore deux grands yeux, un large sourire et tient sur de petits pieds chaussés.

Tandis que la balade se termine, elle souligne comme le travail minutieux, presque amoureux, du cuir est inscrit dans les gestes de l’homme. Après tout, le cuir est la matière première par excellence. Primordiale et constitutive à l’humanité depuis ses origines. Même si, évidemment, il réside une belle différence entre la seconde peau de notre ami Homo, qui trouva, avec elle, le moyen de ne pas trop claquer des dents au temps de la guerre du feu, et le sac à main somptueux de la belle qui devant vos yeux, balance le feston et l’ourlet, en traversant la rue.

Le cuir, matière domptée et savoir-faire maîtrisé, n’en garde pas moins ce côté rugueux, cette tendance animale. Un contact sensuel, un toucher, une odeur. Le cuir est sans conteste la seconde peau toute trouvée. Le maroquinier a bien choisi sa compagne.


Ph.: Stéphanie Tétu ; Quentin Bertoux

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