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21/01/2012

Borgia, la mafia vaticane

La Libre, Momento, Derrière l'écran, les Borgia, Tom FontanaComparant cette famille célèbre aux multinationales d’aujourd’hui, Tom Fontana décrit les rouages d’un pouvoir fondé sur une domination sans partage, n’excluant ni le sexe, ni le sang. Chantre des séries réalistes, l’Américain soigne les détails de cette partie trouble de l’histoire papale. Lundi, Be 1, à 20 h 50.

Propos cueillis par Karin Tshidimba


DÉSIREUSE DE S’INSCRIRE dans le sillage de HBO, avec ses créations originales, Canal+ a fait appel à Tom Fontana, l’un des premiers à avoir assis la réputation de la chaîne aux Etats-Unis. Originaire de Buffalo, Tom Fontana est à présent un New-Yorkais indécrottable et un showrunner reconnu. Scénariste autodidacte, c’est dans le monde littéraire et théâtral qu’il a fait ses classes. Lorsqu’il arrive à la télévision dans les années 80, c’est un parfait inconnu. Pas pour très longtemps. Sa première création, “Hopital St Elsewhere” impose le modèle de la narration chorale et réaliste, qui a fait le succès d’“Urgences” quelques années plus tard, et révèle au passage l’acteur Denzel Washington.

Par la suite, que ce soit dans “Homicide” ou dans la très radicale “Oz”, il se singularise par des castings composés de personnalités du théâtre ou des shows musicaux de Broadway. L’autre caractéristique de ce créateur de talent est son souci du détail. Dans “Oz”, conçue comme la suite “logique” de “Homicide”, il s’interroge: “Qu’est-il arrivé aux hommes qui ont été arrêtés ?” Pour bâtir son récit, il multiplie les interviews et compulse le courrier de prisonniers. Série métaphorique, résolument outrée, “Oz” offre un condensé du meilleur et, surtout, du pire généré par l’univers carcéral. Un choc visuel et mental. Car les séries de Fontana ne sont pas construites sur l’action mais sur la psychologie des personnages.

Très intéressé par les questions de pouvoir et la façon dont les personnages s’y confrontent, Tom Fontana ne pouvait refuser le projet “Borgia” porté par Canal +. Ne fût-ce qu’en raison de son goût prononcé pour les institutions.  Après l’hôpital, la police et la prison, il caressait ce projet sur l’Eglise depuis longtemps. “Je suis obsédé par cette histoire. Cette figure du Pape, censé incarner le meilleur de l’humanité qu’il est appelé à guider... Cela m’intéressait de voir que les meilleures intentions étaient parfois portées par des gens qui n’étaient pas forcément les meilleurs. Je suis d’ascendance italienne et issu d’une famille catholique, c’est peut-être pour cela que je me suis senti capable de donner une idée de leur sensibilité.”

Ainsi, dans “Borgia”, Tom Fontana s’attache à montrer “à quel point la Renaissance peut être reliée à notre époque, sur le plan individuel ou collectif. Avec des gens obsédés par le pouvoir et l’argent. Une fois que l’on a défini de quoi on voulait parler, reste à voir comment, et cela passe toujours par les personnages”. Il recourt alors à ce qu’il appelle sa “check-list” pour dessiner chacun d’eux : “Que pense-t-il ? Qu’aime-t-il ? Avec qui veut-il coucher ?

Ecrire, explique Tom Fontana, c’est essayer de raconter la vérité du mieux possible, en choisissant soigneusement les personnages sur lesquels écrire et les thèmes à traiter. On parle souvent de l’art du storytelling (narration, art dont la télévision s’est emparé, NdlR), mais je préfère parler d’une autre pratique : le vol. Il y a un livre que beaucoup de scénaristes consultent, qui évoque les 36 situations dramatiques types ; il prouve que les idées sont en nombre limité, reste à travailler les personnages et les thématiques pour rendre ces situations originales”.

Ainsi, avoue-t-il avoir beaucoup pillé Shakespeare. “Car je trouve ses personnages hauts en couleur; on peut s’en donner à cœur joie, comme je l’ai fait dans ‘Oz’. Par la suite, j’ai beaucoup ‘emprunté’ à Tchekhov, dont les personnages sont également passionnés, mais de façon beaucoup plus intime. C’est le cas de Borgia, qui oblige son fils, César, à devenir cardinal alors que ce dernier rêve d’être roi.

Un type de dilemme dont il se dit friand. “Mes personnages se retrouvent souvent dans des situations sans issue, non par plaisir de provoquer un choc, mais afin de montrer au public qu’ils sont fragiles. Il y a suffisamment de programmes Prozac en télévision. Je préfère créer des histoires qui secouent le public afin de le rendre plus actif. Il faut aussi se méfier des situations trop propres, trop confortables.”


L'ambition de Canal

Lorsqu'en 2008, Rodolphe Belmer, directeur général de Canal +, découvre “Les Tudor”, série historique made in USA, il en ressort bluffé, et en même temps frustré. “Pourquoi diable l’Europe ne produit-elle pas de telles sagas ?” Si la création originale made in Canal s’est fait, peu à peu, un nom et une réputation, elle est en effet loin de jouer dans la cour des grands.

Piqué au vif, le producteur Takis Candilis (Lagardère Entertainment) se place sur les rangs et propose le “projet Borgia”. Mais pour créer la “fresque d’ampleur” qu’on attend de lui, il n’a pas d’autre choix que de se tourner vers les Etats-Unis. Personne en France n’est en effet à même de porter un projet artistique d’une telle envergure et doté d’un tel budget. Par chance, l’histoire du clan Borgia passionne Tom Fontana, scénariste et showrunner de renom qui a à son actif la série multiprimée “Oz”, brûlot shakespearien sur le monde de la prison, ainsi qu’une étroite collaboration, avec Barry Levinson, sur “Homicide”, modèle incontesté de série policière réaliste et mature.

Au scénariste américain, répond bientôt un tournage à Prague, en anglais, et un casting international. L’Américain John Doman sera le futur Pape Alexandre VI, d’origine espagnole, son fils César est campé par un Britannique (Mark Ryder), sa fille Lucrèce par une actrice russe inconnue (Isolda Dychauk) et son autre fils, Juan, par Stanley Weber, fils de Jacques, l’un des rares Français sur le plateau.

Passé la stupeur de l’annonce du lancement d’une série concurrente par Showtime, tout le monde se met au travail et à force de ténacité, la “version française” finit par se vendre dans 50 pays. Not so bad pour un projet mené par un petit frenchie au nez et à la barbe de Spielberg & Cie…


Ph.: Canal+

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