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28/01/2012

A l'abordage

la libre,momento,24h avec,marine,militaire,belge,officierLa marine est la plus petite composante de l’armée belge, qui compte 35 000 éléments. Chaque année, frégates et chasseurs de mines prennent part à des conflits majeurs dans le cadre d’opérations de l’Otan et de l’UE, comme ce fut le cas en Libye et bientôt en Somalie.

Reportage: Valentin Dauchot


IL EST 5 H 30 QUAND LE LIEUTENANT Marie-France Godeau émerge de sa cabine. Un épais brouillard sème le trouble dans le port de Zeebrugge et maintient à quai plusieurs navires de la marine, qui ne sortiront en mer qu’à la faveur de conditions plus clémentes. Discrètement amarré, le “Narcis” attend les ordres pour assurer sa mission du jour : assister un navire néerlandais lors du passage de son ultime examen, pour déterminer si oui ou non, l’équipage est prêt à partir en opération. C’est l’un de nos six chasseurs de mines. Il vient de rentrer d’une mission en Libye.

la libre,momento,24h avec,marine,militaire,belge,officier"Il y a trois types de missions”, explique le lieutenant Godeau qui vient de prendre son poste. “Les entraînements, les exercices et les opérations. Aujourd’hui, nous sommes en exercice, et je suis officier de quart.” En langage civil, elle assure le pilotage du navire, secondée par deux matelots, à la barre et à la carte. “On navigue encore partiellement à l’ancienne”, ajoute-t-elle. “Même si on dispose de matériel sophistiqué comme les GPS et les cartes électroniques, savoir naviguer, c’est avant tout utiliser une carte manuscrite et regarder ce qui se passe à l’extérieur.” Pendant que la jeune femme trace sa route, tous les systèmes de propulsion, navigation, électricité et communication sont testés par l’équipage, prêt à partir dès que se lèvera cette maudite brume.

On part énormément quand on travaille pour la marine”, confie le jeune lieutenant de 26 ans. “C’est une vie à deux vitesses : soit tu es en mer et tu vis à 100 %, sept jours sur sept, quoi qu’il arrive, soit le navire reste à quai, et les horaires sont comparables à ceux d’un employé dans le civil. Minimum six mois par an, je suis en mer dans des missions qui peuvent durer un jour comme six mois.” Des mois en autarcie, dans un espace restreint, avec 37 militaires essentiellement masculins et parfois machos, “même si les mentalités ont évolué” et que les femmes sont autorisées à bord depuis les années 80. “Ce n’est pas le genre mais la fonction qui compte”, ajoute Marie-France Godeau. “Officiers et matelots n’ont pas un rôle, mais une série de fonctions propres à chaque situation. Outre mes quarts à la passerelle, je suis officier logistique. Chaque jour, je gère les stocks, le personnel et les comptes à bord, sans parler de mes attributions en cas d’alerte incendie. Tout est constamment un travail d’équipe, et on n’opère jamais seul. Si une seule personne ne remplit pas son rôle, ça entraîne des conséquences pour tous les membres de l’équipage.” Des mois, sans la moindre intimité, où seuls le commandant et le commandant en second disposent d’une cabine individuelle. Le lieutenant partage la sienne avec un sous-officier féminin, et les matelots dorment à huit dans une petite cabine de taille similaire. “C’est l’un des aspects les plus difficiles”, concède la jeune femme. “En mer, tu n’es jamais seul et le confort est très restreint. Dans un contexte pareil, les repas sont très importants. C’est notre seul plaisir. Un mauvais chef, et c’est la garantie d’avoir une mauvaise ambiance à bord.” Matelots, sous-officiers et officiers disposent chacun de leurs quartiers de vie et mangent de leur côté, dans une intimité de groupe largement respectée.

la libre,momento,24h avec,marine,militaire,belge,officierLes opérations, ou “l’ensemble des combats et manœuvres exécutés par les forces militaires”, se distinguent des entraînements et exercices en ce qu’elles se déroulent dans un cadre réel. Sur un chasseur de mines, il s’agit essentiellement d’opérations de déminage, qui suivent un protocole précis. “En poste de chasse, deux bordées d’équipage se relaient toutes les six heures à tous les postes”, explique le lieutenant en se frayant un passage dans un couloir étroit. “On ne dort jamais plus de cinq heures. Un officier de quart et un matelot restent au poste de pilotage, mais tout est commandé depuis la salle d’opération par l’officier de chasse aux mines, un sonariste, deux détecteurs et deux plongeurs/démineurs prêts à intervenir. Dès qu’on détecte une mine, le navire tourne autour à vitesse réduite pour déterminer sa classification sur base de sa taille, sa forme, son ombre, sa structure et l’écho qu’on en reçoit. Une fois sur deux, c’est un rocher, un coffre ou un gros poisson, mais quand c’est une mine, on envoie un robot avec une caméra intégrée ou un plongeur, si la profondeur, le relief, le courant et la visibilité le permettent.” La plupart des mines chassées en mer du Nord datent de la Seconde Guerre mondiale et présentent encore un danger potentiel. Les autres, plus récentes, sont de deux types : les mines de contact, qui sont ancrées juste sous la surface et explosent au contact des navires, et les mines à influence, vicieusement posées au fond et sensibles à toute modification du champ magnétique ou acoustique. Dès qu’un bateau passe au-dessus et modifie l’un de ces champs, elles explosent. C’est pour cela que nos navires sont équipés de coques en fibre de verre et d’une propulsion électrique qui laissent une signature magnétique et acoustique quasi nulle.

Hors chasse aux mines, un des trois officiers de quart est à la passerelle, le commandant en second gère le personnel et Marie-France Godeau assure la logistique. En 2009, elle est affectée à son premier navire après avoir passé cinq ans à l’Ecole royale militaire, où sont formés les officiers de trois des quatre composantes de l’armée : air, terre et mer (les médecins étant formés séparément). Cinq ans d’études rémunérées qui commencent par un entraînement militaire dans les Ardennes et se concluent avec le grade de sous-lieutenant et la mise à disposition de l’armée pendant une “période de rentabilité”. “Tout le monde peut retourner dans le civil après avoir presté une fois et demie le temps des études”, explique Marie-France Godeau. “Mais la plupart restent à la marine.” Neuf mois à l’école de navigation et un examen plus tard, elle monte sur son premier chasseur de mines, direction les Etats-Unis et le Canada, pour un exercice de déminage, avant d’être transférée sur un autre chasseur de mines, en 2010, le Narcis.

la libre,momento,24h avec,marine,militaire,belge,officierChaque navire est opérationnel pour trois ans. Avant d’être déclaré “Ready For Duty”, l’équipage suit un trajet d’entraînement de neuf mois où simulations de conflits et d’attaques se succèdent frénétiquement sous les yeux d’un jury qui teste et conseille chacun d’entre eux. “C’est beaucoup de pression”, se remémore la jeune femme. “On dort peu, les alarmes retentissent sans cesse au milieu de la nuit, et tant qu’un navire n’est pas déclaré ‘apte’, sa formation continue pour se terminer avec l’ultime examen : la Weekly war. Une semaine de tests pendant laquelle on simule tout”, s’exclame le lieutenant. Avarie de barre et de machine, incendie à bord, voie d’eau, suite à une collision pendant laquelle l’équipage est formé à boucher les trous d’un bateau inondé et en feu, dans une vraie structure de navire recréée au sol. “Le pied”, en quelque sorte, pour ces militaires en quête d’action qui “jouent au pompier”.

Mars 2011, fini de jouer. L’Onu adopte la résolution 1973 qui autorise sous conditions les Etats membres à “prendre toutes mesures nécessaires pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaques […]” en Libye, à instaurer un régime d’exclusion aérienne, et à renforcer l’embargo sur les armes imposé quelques semaines plus tôt par la résolution 1970. Le Narcis est envoyé au large des côtes libyennes dans le cadre de la mission Unified Protector, et quitte la Méditerranée où il officiait pour l’Otan. “Nous avons été envoyés sur place, car nous étions entraînés, disponibles dans les environs, et parce qu’une série de mines avaient potentiellement été déployées au large de la Libye”, confie Marie-France Godeau. “Notre mission était double. Assurer l’embargo et empêcher le trafic d’armes vers la Libye, et déminer.” Le 29 avril, des mines sont découvertes au large la libre,momento,24h avec,marine,militaire,belge,officierde Misrata, posées par Kadhafi pour bloquer l’accès au port, et empêcher l’évacuation des réfugiés et l’acheminement de l’aide humanitaire. “Ce jour-là, notre mandat a été élargi et on nous a donné l’ordre d’entrer dans les eaux territoriales libyennes sans autorisation”, ajoute le lieutenant Godeau. “C’est un moment très impressionnant. Tu violes consciemment l’espace territorial d’un pays, et… tu entres dans le conflit. Je n’ai jamais mis un pied sur le sol libyen, mais on voyait, entendait et ressentait constamment les bombardements. Dans un moment pareil, on ne ressent pas vraiment de la peur, plutôt une conscience du risque et une belle montée d’adrénaline. Les militaires passent 80 % de leur temps à s’entraîner; alors, je peux vous dire que quand on a l’occasion de travailler dans un contexte réel, on est contents.”

Planifiée pour durer quatre mois et demi, la mission est prolongée à deux reprises par le ministre de la Défense Pieter De Crem et se termine, finalement, le 20 juillet. “Six mois de mission à la limite de l’humainement soutenable”, confie Marie-France Godeau. “Imaginez 178 jours de travail ininterrompu dans cet espace réduit avec tout ce que ça implique comme tension à bord. Et il nous a encore fallu dix jours pour remonter jusqu’en Belgique à une vitesse maximale de 12 nœuds, soit environ 22 km/h ! Une éternité !

Depuis son retour, le lieutenant Godeau vit ses derniers jours à bord, puisqu’elle vient d’être affectée à la frégate Louise-Marie qui partira en Somalie en septembre 2012 dans le cadre des missions “Atalanta” de lutte contre la piraterie. “Mon premier grand bateau”, sourit-elle en concluant. “Nouveau contexte, nouveau défi et plus de confort.”


Ph.: Valentin Dauchot

Commentaires

Je voudrais avoir ce reportage sur mon mur facebook .
Pouvez-vous faire ? Merci.

Écrit par : POULLET EDMOND | 03/02/2012

Dans ce cas, il suffit de copier-coller l'adresse URL en haut de la page dans votre statut Facebook.
Bien à vous.

Écrit par : Momento | 20/03/2012

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