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04/02/2012

Ma vie est un événement

La Libre, Momento, Autoportrait, Filip JordensFilip Jordens est un comédien et musicien flamand. Il rend actuellement hommage à Jacques Brel en reprenant ses succès sur scène.


FILIP JORDENS EN 7 DATES

1975: le 5 septembre. Je suis né un vendredi, et ça me plaît. Pour moi, c’est un jour de fête. C’est la fin de la semaine, les gens retrouvent leur énergie, et dans les villes, il y a souvent une ambiance vibrante… Par contre, j’aime beaucoup moins les dimanches et les lundis.
Je suis né à Louvain entre les tours des églises et les tours des brasseries. Ça compte bien déjà comme dualité… Je constate que, dans ma vie, je suis fort attiré ou influencé par les dualités et les ambiguïtés.
Ma mère est flamande néerlandophone. Mon père est de famille flamande francophone, ce qui était fréquent à Louvain en ce temps-là. Là encore, c’est une belle dualité. Bien que mon père n’ait jamais parlé français avec moi, son “passé” francophone m’a beaucoup influencé. A la maison, on écoutait de la chanson française et, le dimanche, on regardait les programmes avec Jacques Martin… J’ai toujours considéré comme une richesse d’être un “produit” de ces deux “mondes”… De ma mère, j’ai sans aucun doute hérité l’amour pour le théâtre et le chant.

1988: à l’âge de 13 ans, mon frère aîné me demande de rejoindre sa compagnie de théâtre semi-professionnelle.
Un nouveau monde s’ouvre à moi. Un monde où l’on peut rêver, discuter, (se) révolter… Mais aussi un univers qui invite à l’introspection et à l’autocritique.
Avec la troupe, souvent, on finissait les répet’ au bistrot pour discuter. Il m’arrivait de rencontrer, à cette heure-là, le prof qui me donnerait cours le lendemain… Là encore, cette ambiguïté totale : le jour, je mène une vie sage de collégien; le soir, je me trouve parmi des adultes et je participe à des discussions “profondes”…
Je tombe amoureux du théâtre et, après cette pièce – avec mon frère comme metteur en scène –, je participerai encore à deux autres productions avant mes 18 ans.

1993: j’ai 18 ans, et je chante mon premier Hommage à Brel dans un bistrot à Louvain. Mon camarade de classe, Raf Cluckers, m’accompagne au piano. A ce moment-là, nous n’avions pas l’ambition de nous produire devant un public. C’était juste une passion partagée… Mais après les bravos enthousiastes à la fancy-fair à l’école, nous nous sommes demandé ce que ça pourrait donner…
Au bistrot, nous ne connaissions que six chansons de Brel. Nous faisions donc trois récitals de quinze minutes avec trois quarts d’heure d’entracte… Ce fut le début d’une aventure dont je ne connais toujours pas la fin…

1996: je passe l’examen d’entrée au Studio Herman Teirlinck (Ecole supérieure des Arts dramatiques) à Anvers. Je suis dans la section “Kleinkunst”. J’ai participé à cette audition sans trop d’ambition. J’étais même très méfiant des “formations théâtrales”. Je pensais qu’une formation effaçait souvent le naturel du comédien… Mais j’ai dû réviser mon idée !

1998: je suis contacté par un producteur de la VRT pour participer à une émission radio : Brel op 1. D’abord très réticent (j’avais juré de ne plus jamais chanter du Brel), je me laisse finalement convaincre. Ce soir-là me mènera finalement à ma première série de concerts d’Hommage à Brel en 2000.

2009: naissance de ma fille ! Le plus beau jour de ma vie que je partage avec l’Amour de ma vie !

2012: armé d’une envie allègre, je me relance dans cette saison de théâtre, et je cajole autant tous mes projets. D’abord, je retrouve mes trois fabuleux musiciens et mon excellent ingénieur du son pendant la tournée d’Hommage à Brel, en février et mars, sur scènes wallonnes et bruxelloises !
En avril et mai, je redécouvrirai le répertoire de Brel dans toute sa beauté instrumentale en me lançant dans un Hommage à Brel symphonique. A voir et à écouter à Genk, Leuven, Antwerpen, Gent et Brugge. Et puis, je rejoindrai encore mes compagnons de théâtre avec lesquels j’ai déjà eu la chance et l’honneur de pouvoir collaborer : La Cie. Luxemburg, Compagnie Marius et Compagnie Nassredin.


UN EVENEMENT DE MA VIE

Je considère ma vie entière comme un événement. Et tout ce que j’ai vécu, toutes les rencontres que j’ai faites, tout ce qui m’est arrivé, ou tout ce qui m’est tombé dessus – que ce soit heureux ou douloureux – m’a amené à qui je suis aujourd’hui. Des fois, bien sûr, je me suis senti trahi, usé ou trompé. Et je suis certain que moi aussi, je n’ai pas toujours été un saint. Mais heureusement que, par bonheur, nous retenons moins les mauvais souvenirs… Ce qui me pousse à dire que la vie est un cadeau formidable !


DEUX PHRASES

"Ik ben van Luxembourg."
Jacques Brel

Je m’inspire – évidemment – du Grand Jacques. Je m’explique : je suis Flamand et fier de l’être. Tout comme je suis très fier d’être Belge. J’en suis tellement fier d’ailleurs qu’on peut m’appeler “flamingant” si vous voulez. Je considère Ensor, Verhaeren, Charles Decoster et Brel aussi comme des flamingants. Le terme flamingant, ces derniers temps, a trop souvent été revendiqué et détourné par des extrémistes.
Maintenant, cette phrase “Ik ben van Luxembourg” figure dans la fameuse chanson “Les F”.  Une chanson que l’on pointe comme “inférieure” à ce répertoire, voire même “choquante”…  Alors que Brel n’y fait qu’y exprimer ses soucis, son indignation, ses angoisses. Ce sont les paroles d’un homme blessé, un homme en colère peut-être, mais en tout cas les mots d’un homme concerné. Car on ne peut être blessé que par ceux qu’on aime. Et puis, il prend position. Il s’oppose à la bêtise, l’intolérance, la cupidité, l’étroitesse, les “mauvaises fées du monde”…
Cette phrase me vient en tête depuis quelques mois quand j’écoute une grande partie de mes compatriotes s’offusquer parce que le Premier ministre ne fait pas assez d’efforts pour parler le néerlandais (soit le flamand).
Comprenez bien, à mon avis, chaque ministre devrait savoir s’exprimer dans les langues constitutionnelles de son pays… Mais ce qui me gêne dans ce discours, c’est que – en même temps –, à la télé flamande, on sous-titre les gens s’exprimant en “soi-disant néerlandais”. En effet, si l’on ne le faisait pas, le type de Blankenberge ne comprendrait pas le discours de la demoiselle de Turnhout…
Bref, assez des pisse-vinaigre ! Passons ! Pour terminer sur une note optimiste, je citerai la phrase de Cervantès que Brel ne manqua pas de faire sienne :  “La folie suprême n’est-elle pas de voir la vie telle qu’elle est, et non telle qu’elle devrait être ?”

"There is a crack in everything, that's how the light gets in."
Leonard Cohen

Je ne sais pas si c’était dans l’intention de l’auteur, mais moi, je lis dans cette phrase une ode à l’imperfection. Pour avoir de la brillance, il faut toujours un petit défaut.

TROIS LIVRES

Difficile de choisir parmi tous ces beaux livres et auteurs qui ont embelli ma vie. Mais bon, je fais quand même une sélection…

“Vaderland”, Max Temmerman
Ce jeune poète débutant – qui a, comme moi, 36 ans – nous renvoie à notre jeunesse, et il met en question les valeurs sûres de notre génération. Dans un langage apparemment sobre et – en apparence – sans aucun lyrisme, il aborde des thèmes comme l’Authenticité, l’Histoire et la Nation. Mais il le fait avec délicatesse, avec de l’humour non dit et avec élégance !

“Histoire de ma vie”, George Sand
Cette autobiographie se lit vraiment comme un roman. Non seulement, on y retrouve de très beaux proverbes et citations (comme on les trouve chez Oscar Wilde), mais le livre nous permet aussi de mieux comprendre une époque excitante. On se rend surtout compte qu’en 150 ans, les motivations et les soucis dans la société n’ont pas tellement changé.

“Een schitterend gebrek” (Un superbe défaut), Arthur Japin
Déjà le titre ! Cette œuvre est un magnifique roman historique qui remet en question le caractère paradoxal du siècle des Lumières français. Faut-il opter pour l’esprit et contre le corps, ou le contraire ? Japin nous raconte avec verve l’histoire du premier amour de Giacomo Casanova…


TROIS RENCONTRES

Jean Corti
Pas seulement l’accordéoniste de Brel pendant six ans, mais aussi un homme chaleureux, jovial, adorable et sage. En outre, un musicien formidable ! Le fait qu’il ait accepté de m’accompagner à l’accordéon à une douzaine d’occasions me remplit de fierté et de joie. Avec Brel, il avait vu le monde entier, mais, avec moi, il a pour la première fois goûté du “Apfelstrudel” (et quand Jean prononçait le mot, c’était l’hilarité absolue parmi les musiciens)…

Willy Vandermeulen
Un pote, un camarade, un confesseur, un collègue, un complice, un authentique, un maître, un ami. Ce comédien âgé (il avait déjà 72 ans lors de notre première rencontre) avait son “cabinet” au bistrot en face de l’Ecole des Arts dramatiques à Anvers, où il allait boire son café. Malgré la différence d’âge, Willy était comme un frère. Il nous a quittés en 2006. Il me manque.

Ma mère, ma famille
Dans l’esprit de Montaigne : parce que ce sont eux, parce que c’est moi.


TROIS LIEUX

Le Havre, France
Une ville – très probablement – pas très alléchante pour la plupart des gens. Et pourtant… Lors d’une série de “La Trilogie” (de Marcel Pagnol, avec la compagnie flamande Cie Marius), j’ai eu la chance de pouvoir séjourner pendant presque un mois dans cette ville portuaire. Déjà, j’ai une énorme faiblesse pour les ports. Ça me fait rêver. Non seulement, on joue dans le port, mais en plus, nous jouons à l’endroit d’où partaient dans le temps les gros bateaux du transatlantique. Ça fait encore plus rêver !
Mais à part le port, il y a cette curieuse architecture d’Auguste Perret. Je n’aime guère le béton, mais il faut reconnaître que ça donne à cette ville un visage bien caractéristique. Lorsque j’y étais, j’ai estimé que Le Havre valait bien un film, tellement elle est photogénique. Et voilà, je viens de voir que le dernier film de Kaurismaki avait été tourné au Havre. J’irai certainement le voir…

Bamako, Mali
Le Mali est un des plus pauvres pays du monde. Avant mon départ je savais un peu à quoi m’attendre, mais ce fut tout de même un choc culturel. Non pas quant aux mœurs et aux coutumes maliens, mais plutôt par rapport à notre (lisez-bien : le monde occidental) culpabilité continuelle et effrontée vis-à-vis de ce pays et l’Afrique en général. La colonisation de ce continent continue. Et politiquement aucun  état "ex-colonisateur" n’essaie même de rattraper les effets de ces malheurs et ces torts. J’ai eu honte d’être Européen au Mali. A ce sujet, il serait bien que tout le monde regarde le film "Enjoy Poverty" de Renzo Martens.
Heureusement, ils se passent encore de belles choses aussi. A Bamako, j’ai eu la chance de rencontrer Alassane Maiga qui est fondateur des écoles "Biya" dont l’objectif est de donner accès à l’école de base à tous les enfants. Pour réaliser cela, Alassane a également cherché des appuis en Europe.
Un projet qui me tient beaucoup au cœur, car je suis convaincu que tout changement et toute amélioration dans ce pays passe par une meilleure éducation. Infos sur www.aisso.org

Madan, Bulgarie
Lors du tournage d’un film, je me trouve en Bulgarie. Pendant quelques jours off, avec trois collègues, nous faisons un petit tour dans ce pays, pour nous, totalement inconnu. Un soir, nous arrivons dans une petite ville dans les Rhodopes : Madan. C’est une ville morne. Depuis la fermeture des mines, il n’y a plus de travail, et les jeunes sont partis. Le soir, nous assistons à une fête communale dans une cave d’un ancien bâtiment du Parti communiste. Ça ressemble à une scène d’un film de Scorsese : des flingues partout et des regards méfiants… J’admets que j’ai eu peur. Mais nous commençons à bavarder et à blaguer avec les gens, et la soirée se termine en fête !


Sur scène
Filip Jordens rendra hommage à Brel au Théâtre Molière, à Ixelles, du 28 février au 3 mars 2012.
Infos et rés. : www.ticketnet.be et 070 660 601.

Sur le Net
www.filipjordens.com


Ph.: Christophe Bortels

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