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11/02/2012

Louverture, un héros noir mis en lumière

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Toussaint LouvertureC’est la première fois que l’histoire du libérateur de Saint-Domingue est portée à l’écran. Ce téléfilm, en 2 épisodes de 90 minutes aux formes distinctes, a pu voir le jour grâce au combat des producteurs France Zobda et Jean-Lou Monthieux. A suivre sur France 2, mardi et mercredi à 20h35.

Caroline Gourdin, correspondante à Paris


TOUSSAINT LOUVERTURE EST un héros trop longtemps ignoré. Cet esclave affranchi a pourtant préparé Saint-Domingue à se défaire du joug de l’esclavage et de la colonisation française. A la fin du XVIIIe siècle, dans le sillage de la Révolution française, il prit la tête d’un mouvement de libération qui aboutit à l’indépendance de l’île et à la création d’Haïti, en janvier 1804. C’est grâce au combat de cet homme, arrêté et envoyé au Fort de Joux (Jura) en 1802 (où il mourra en 1803 d’une pneumonie), que cette terre deviendra le premier Etat noir indépendant.

Et pourtant, jamais personne ne s’était emparé de l’histoire de Toussaint Louverture pour la porter à l’écran. Après de longues années de lobbying auprès de France 2, où se sont succédé les directeurs de la fiction, les producteurs France Zobda et Jean-Lou Monthieux (Eloa Prod) ont finalement été les premiers à relever le gant. “C’est une histoire universelle. C’est la toute première indépendance du monde noir, qui a permis aux autres de se libérer après. Toussaint Louverture est un précurseur, un leader, un modèle pour Nelson Mandela, Che Guevara, Simon Bolivar et Martin Luther King, qui parlent de lui dans leurs écrits, et c’est le moins connu”, défend France Zobda, productrice d’origine martiniquaise qui a porté des projets tels que “Fais danser la poussière” ou “Les amants de l’ombre”.

Pas moins de quatre années d’écriture ont été nécessaires pour finaliser cette mini-série en 2 x 90 minutes. “Nous avons écrit un premier scénario qui ne correspondait pas à la télévision et à la réalité de nos moyens. C’était un Ben Hur pour la télé ! C’était aussi un film trop politique, pas assez romanesque, raconte la productrice. Notre souci était de faire une mini-série populaire pour que l’on comprenne cette histoire, qui a tellement de codes, qui est tellement riche. Nous voulions respecter la complexité de Toussaint Louverture et de l’histoire des Antilles. Pour la deuxième mouture du scénario, nous sommes repartis de zéro avec le réalisateur Philippe Niang, en essayant que l’on s’attache au héros sans trahir son âme, tout en faisant des entorses à l’Histoire.”

L’impression laissée par ce téléfilm ambitieux et intéressant est nuancée. Le premier épisode pose tous les personnages, enchaîne les faits et apporte une explication de texte quasi proche du documentaire. Du coup, il faut attendre le second épisode pour se laisser porter par le souffle romanesque qui faisait défaut au premier. Même le réalisateur Philippe Niang le déplore. “Il n’y a pas de véritable enjeu dramaturgique dans la première partie, où nous sommes davantage dans la chronique. Du coup, le fil narratif est moins tendu. Je le regrette, mais nous étions obligés de montrer l’avènement de cet homme. La deuxième partie ne se comprend qu’à l’aune du premier”, confie-t-il. “La seconde partie est une envolée, on est dans le tragique !”, défend France Zobda.

La structure narrative repose sur un flash-back : au Fort de Joux, malade et privé de bois de chauffage, Toussaint Louverture (Jimmy Jean-Louis) raconte sa vie à un jeune officier de Napoléon (Arthur Jugnot) venu lui soutirer des informations sur un prétendu trésor de guerre. “Cette forme de narration nous a permis de nous promener dans l’Histoire, de faire des ellipses. Nous avons beaucoup élagué. Ce n’est pas un film ‘sur’ mais ‘pour’ Toussaint Louverture”, explique Philippe Niang, qui avait en tête l’“Amadeus” de Milos Forman et y fait clairement référence dans une des dernières séquences du téléfilm. Et France Zobda de préciser que “là, où il y avait des zones d’ombre, des moments de flottement, nous avons fait des sauts dans l’histoire, nous avons mis de la fiction et du romanesque, pour ne pas avoir à justifier auprès des historiens des choses qu’eux-mêmes ne savent pas justifier”.

Quatre consultants, français, haïtien et américain, ont apporté leur contribution. “Il y a une controverse sur Toussaint Louverture, poursuit la productrice. ll y a des pro, et des anti. Nous n’imposons pas une vision manichéenne du personnage. A certains moments, il y a quelque chose qui le dépasse. Il a eu une dérive monarchique. Il se considère comme l’Aigle noir. Nous nous sommes battus pour être au plus près de sa complexité, de ses doutes, de ses moments de bascule.”


La Libre, Momento, Derrière l'écran, Toussaint LouvertureRencontre avec Jimmy Jean-Louis, qui incarne Toussaint Louverture

Pour le comédien haïtien Jimmy Jean-Louis, qui mène une carrière de front aux Etats-Unis (“Heroes”) et en France (“Coursier”)*, incarner Toussaint Louverture est loin d’être anodin. “C’est un honneur en tant qu’Haïtien d’incarner ce héros dont le combat a mené à l’indépendance de la première République noire”, confirme-t-il.

Avez-vous découvert des choses sur ce personnage ?
Bien sûr. Je connaissais les enseignements de base sur Toussaint : le fait qu’il ait, avec Dessalines et Christophe, fait partie du groupe qui a libéré Haïti. J’ai découvert le stratège qu’il est, et un homme plus complexe que je ne le pensais, au-delà du héros pur et simple. Comme tout homme ayant beaucoup de pouvoir, il a été obligé de prendre des décisions qui sont vues comme très dures, avec son neveu et d’autres de ses compatriotes. Mais il demeure très mystérieux, même après trois heures de film.

En endossant ce rôle, vous avez une responsabilité. Comment l’avez-vous vécu ?
Pleinement ! Je sais ce que représente ce rôle pour les Haïtiens, pour le monde en général et pour ma carrière. J’ai fait le maximum pour incarner Toussaint le mieux possible, intellectuellement, en essayant de bien le comprendre, et physiquement, avec des mois de préparation pour savoir monter à cheval, conduire une calèche, manier le sabre…

Peut-on imaginer que ce rôle soit repris dans un film hollywoodien ?
Danny Glover a essayé de faire ce film pendant les quinze dernières années. Ce genre de fresque historique mettant en avant un héros noir reste très difficile à monter. Pourtant, cette histoire est très belle, et c’est un fait qui a marqué le monde entier, pas seulement Haïti ou la France. Elle doit être partagée. J’applaudis d’autant plus France Zobda et France Télévisions d’avoir osé.

Il y a encore des résistances du côté des peuples colonialistes.
Reconnaître ce passé colonial, c’est l’accepter, et cela peut vouloir dire rembourser. L’histoire de l’esclavage n’est pas suffisamment évoquée au cinéma ou à la télé, contrairement à d’autres problèmes d’hommes. Entre autres, la relation entre les nazis et les Juifs a été beaucoup plus évoquée que l’esclavage.

On ne met pas suffisamment en évidence les héros noirs ?
Et pourtant, il y en a ! Plus on les met en avant, plus il y en aura. Et plus on a d’exemples, plus on risque de les imiter. Il y a aussi un facteur économique. Si les pays les plus puissants étaient des pays noirs, sans doute mettrait-on davantage en avant ces héros noirs.

Vous vous engagez en faveur d’Haïti au travers d’une association humanitaire. Comment se traduit votre action ?
L’organisation “Hollywood Unites for Haiti” a été fondée avant le tremblement de terre de 2010. Nous avons bâti une école il y a un an et demi. Nous offrons une scolarité gratuite aux enfants et un plat chaud. Lors de voyages en Haïti, j’ai réalisé que l’île avait besoin d’aide, en particulier les jeunes, bloqués à cause de la situation économique du pays.

Vous réalisez d’ailleurs un documentaire sur le sujet.
“Haiti 16:53” est encore au montage.

* Il tiendra un rôle aux côtés de Gérard Depardieu dans un film de Sylvain White, “Miserere”.


Ph.: Laurent Denis / FTV & France 2

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