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11/02/2012

Une dame du fer aux gants de velours

La Libre, Momento, 24h avec, marécal-ferrant, maréchale-ferrantePassionnée de chevaux depuis son plus jeune âge, Mary peut se targuer d’y être arrivée : elle est maréchale-ferrante. Elle a pourtant rencontré bien des embûches familiales et sociales sur son chemin. Aujourd’hui, cette jeune femme de 26 ans mène la vie dont elle a toujours rêvé. Une vie qu’elle s’est forgée elle-même, coup après coup.

Reportage: Alice Dive
reportage photo: Alexis Haulot


AGENOUILLÉE AUX PIEDS DU PONEY, l’antérieur courbé de l’animal dans une main, les pinces, marteaux et autres râpes dans l’autre, Mary fait preuve d’une dextérité épatante. Autour d’elle, un décor bucolique. Une cabane, un chien, quelques moutons et un soleil couchant. Il est 16 heures. La nuit ne va pas tarder à tomber. Mais pour la jeune femme, la journée est loin d’être terminée. Elle doit encore parer deux poneys et ferrer un cheval. “Parer ne prend pas énormément de temps. Si l’animal est calme, cela peut se faire en une quinzaine de minutes. Par contre, il faut compter une heure, voire une heure et demie, pour un ferrage”, évalue Mary.

Cet après-midi, elle est accompagnée de Michael, son compagnon, lui aussi maréchal-ferrant. Laurence, la propriétaire, se montre discrète. Pendant l’intervention, elle veille à rester à la tête de ses animaux. Le tablier sur les hanches, les outils dans les poches et les cheveux bien relevés, la maréchale en herbe explique : “Vous commencez votre parage en nettoyant l’intérieur du pied.” Silence. “L’idée est d’obtenir une fourchette qui soit la plus saine possible”, remarque-t-elle en pointant du doigt le triangle de corne molle situé sous le sabot. Brandissant ensuite une sorte de grosse tenaille, elle poursuit : “Avec la pince à parer, vous coupez le surplus de corne qui dépasse afin que le cheval retrouve un aplomb correct. C’est un travail délicat. Et ça l’est d’autant plus sur des petits pieds. Parfois, c’est vraiment de la bijouterie.”

Depuis deux ans, Mary travaille à son compte. Elle est spécialisée dans les chevaux dits “de selle”. Autrement dit, elle se concentre essentiellement sur l’animal comme monture. “Je ne suis pas particulièrement attirée par les chevaux de trait, ni par ceux de course”, reconnaît-elle. Tout en râpant les sabots du deuxième poney avec une vivacité sans pareille, elle ajoute : “Vous savez, ce sont des techniques totalement différentes. A chaque discipline, à chaque cheval correspond un type de ferrage. Les chevaux d’obstacles, par exemple, n’ont pas les mêmes pathologies que ceux de dressage. C’est donc vraiment au cas par cas.” Et de constater : “Avec l’expérience, je parviens à me souvenir de la spécificité des pieds de chaque cheval que je traite.”

La Libre, Momento, 24h avec, marécal-ferrant, maréchale-ferranteMinutieux et perfectionniste, c’est sûr, ce petit bout de femme n’est pas arrivé là par hasard. Que du contraire. Il lui faudra affronter sa famille et son entourage pour espérer concrétiser un jour son rêve de petite fille. “Très jeune, je dévalais les rues de mon quartier pour aller caresser les chevaux du voisinage”, raconte-t-elle. Pour son sixième anniversaire, elle reçoit son premier poney. “J’avais vraiment tanné mes parents pour en avoir un”, avoue-t-elle en souriant. Très vite, la jeune adolescente se perfectionne en tant que cavalière. Dès l’âge de seize ans, elle investit plusieurs institutions scolaires équestres. “J’avais tellement bâclé mes premières années d’humanités que mes parents n’avaient pas le choix. C’était la seule solution s’ils voulaient me voir réussir”, se souvient-elle. Et d’admettre : “Bien entendu, je réagissais comme une gamine à l’époque, mais c’est sûr que je ne les ai pas épargnés.”

Dans un premier temps, elle rentre à l’Ecole d’Equitation de Gesves. Là-bas, on lui inculque la discipline et la rigueur pendant trois années. Elle relate : “J’y ai appris énormément de choses, c’est certain. Mais c’était une école extrêmement coûteuse. Il fallait posséder son propre cheval, car l’institution n’en mettait pas à disposition. Vous deviez acheter une selle d’obstacles, une selle de dressage, sans compter le prix de l’uniforme et le coût de la pension. C’était vraiment un gros budget.” A la fin de sa scolarité, Mary est contrainte de changer d’école. “En dernière, mon cheval est tombé malade, suite à un excès de travail. Malheureusement, changer de monture à ce moment-là était compliqué. Mon année était compromise”, raconte-t-elle calmement. Mais la jeune femme ne se décourage pas pour autant. L’année suivante, elle termine son cursus scolaire dans un autre établissement équestre, à Spa. “Là, on nous mettait des chevaux à disposition. Ce fut une année très enrichissante. J’aimais beaucoup la mentalité qui y régnait”, se souvient-elle.

Son diplôme en poche, la demoiselle est très vite amenée à faire des choix. Après avoir passé une année sabbatique à parfaire son expérience de cavalière dans plusieurs écuries du pays, elle entame alors des études d’éducatrice spécialisée. “Mes parents ne voulaient pas que je travaille dans les chevaux. Pour eux, c’était impensable. J’avais donc commencé cette formation”, raconte-t-elle. Avant de poursuivre : “Je n’aimais vraiment pas. Il m’a fallu passer par cet échec pour prendre conscience de mon envie démesurée pour la maréchalerie-ferrante. Ce métier m’intriguait. Je connaissais déjà le cheval comme monture, mais pas encore comme objet de travail.”

Désormais, ni ses parents ni les maréchaux qu’elle côtoyait depuis son enfance ne pouvaient encore la dissuader. Que ce métier soit rude ou soi-disant réservé au “sexe fort”, sa décision était prise, elle deviendrait maréchale-ferrante. “Je ne voyais pas en quoi les femmes étaient constituées différemment des hommes pour exercer cette profession. Mon père était assez ‘macho’. Encore aujourd’hui, il reste persuadé que ce n’est pas un métier fait pour une femme”, déplore-t-elle. Et de lâcher en souriant : “Cela a toujours été des compromis entre mes parents et moi. Dans la famille, je suis vraiment vue comme une extraterrestre.”

La Libre, Momento, 24h avec, marécal-ferrant, maréchale-ferranteAutre lieu, autre décor. Dans un couloir mal éclairé et venteux de l’écurie, trois chiens aboient, un cheval s’agite. On installe le matériel. Enclume, trépied, marteaux, fers et tenailles, la scène est tout de suite plus impressionnante. La bête est avancée. Le déferrage peut commencer. “Ce que je n’aime pas, c’est de manger trop lourd avant d’aller travailler”, déclare Mary pliée en deux, le pied de l’équidé entre les jambes. “Vous voyez, je passe une bonne partie de la journée le dos courbé. Heureusement, j’ai l’avantage d’être petite, je ne dois pas me plier énormément. Mais c’est vrai que j’attendrai plutôt l’heure du souper pour avaler un spaghetti bolognaise”, s’exclame-t-elle en rigolant. En s’attaquant ensuite aux membres postérieurs de l’animal, elle continue : “Je suis capable de faire tout ce que fait un homme. Je n’éprouve aucune difficulté à ferrer seule. Avec les chevaux, ce n’est pas une question de force. Ce qui importe, c’est de bien se positionner par rapport à leurs jambes.” Et d’illustrer : “Par exemple, certains chevaux ou poneys ont tendance à s’appuyer sur l’être humain. D’une certaine façon, ils vous prennent pour leur quatrième jambe. Si vous les laissez faire, ils vont se laisser aller. Ceux-là, il faut les mettre dans le vide, leur faire croire que si vous les lâchez, ils tombent. Avec les chevaux, mieux vaut utiliser les astuces que la force.”

Les quatre pieds de l’animal déferrés et parés, Mary se redresse un instant. A l’enclume, Michael continue de battre le fer pendant qu’il est… froid. “Celui-ci, c’est la première fois qu’on le ferre”, lance-t-il en jetant un regard furtif sur la bête. “Il est jeune, on ne le connaît pas, on ignore tout de ses réactions. Il est donc préférable de le ferrer à froid. C’est une précaution pour le cheval, mais aussi pour le maréchal”, assure-t-il.

La Libre, Momento, 24h avec, marécal-ferrant, maréchale-ferranteTout en rectifiant la “tournure” des fers, comme on dit dans le jargon, il raconte : “Nous nous sommes rencontrés pendant nos études de maréchalerie à Bruxelles. L’année suivante, Mary est partie poursuivre son cursus à Namur. Elle estimait que le programme de cours qui était proposé là-bas correspondait mieux à ses attentes.” Le grand gaillard poursuit : “En dernière année, elle a hérité de mon maître de stage. Elle avait vraiment galéré pour en trouver un.” Le buste à nouveau incliné, la mailloche dans une main, les clous dans l’autre, Mary réagit : “J’ai eu énormément de mal à trouver un maître de stage qui veuille bien de moi. Beaucoup estimaient que je n’y arriverais pas, que c’était un métier trop rude pour une femme.” Elle enjambe avec souplesse le postérieur droit du cheval.

Mais l’argument qui m’était le plus souvent avancé, c’était la jalousie des femmes de ces maréchaux-ferrants”, affirme-t-elle avec consternation. “Je n’ai, par contre, jamais reçu ce genre de propos machistes de la part de clients”, nuance-t-elle immédiatement. Et de clarifier : “Maintenant que j’ai mon diplôme, il n’y a plus aucun problème sur le fait que je sois une femme. J’ai fait mes preuves d’une certaine façon.” Les quatre pieds à nouveau au sol, l’hongre est de plus en plus difficile à canaliser. Il se met à piaffer. “Calme, garçon. On y est presque”, le rassure sa maréchale. Voilà bientôt une heure qu’elle le manipule.

La Libre, Momento, 24h avec, marécal-ferrant, maréchale-ferranteDehors, on aperçoit la lune, scintillante. Le vent souffle, les chiens aboient. “La dernière étape qu’on appelle le rivetage est primordiale”, lance Mary soudainement. “En fait, il s’agit de couper la pointe des clous, puis de les rabattre dans des petites encoches créées préalablement. L’intérêt est que le cheval ne se blesse pas. Pour s’en assurer, vous devez passer votre doigt sur les rivets pour vérifier qu’ils soient bien solides et imperceptibles”, détaille-t-elle avec précision. Tout en observant sa bien-aimée à l’œuvre, Michael certifie : “Etre maréchal-ferrant, c’est autre chose qu’être colleur de fers. Il ne suffit pas de mettre quatre bouts de ferraille aux pieds d’un cheval, puis de s’en aller avec son argent.” Et le même d’insister : “Dans ce boulot, il faut sentir l’animal. C’est un métier de passion. Il faut vraiment avoir envie de pratiquer cette profession au quotidien. Beaucoup de gens se lancent dans la maréchalerie par défaut, mais seuls les vrais passionnés demeurent.”

Car c’est bien la passion qui anime les deux tourtereaux. Passion du fer, passion du cheval surtout : “Malgré un emploi du temps fort chargé, la cavalière qui est en moi continue de se perfectionner un peu plus tous les jours”, assure Mary. “J’ai des chevaux à la maison, je monte en concours et je continue d’être suivie par un entraîneur.” Et la jeune femme de résumer : “Ma vie, c’est travailler, dormir et penser cheval tout le temps.” Le cheval, une vie. Le cheval, une passion. Le cheval, une profession. Qui a dit que le métier de maréchal-ferrant n’était pas destiné à la gent féminine ? Le récit de Mary, une revanche sur le passé, une promesse pour l’avenir. Tout simplement.

Commentaires

Un sacré petit bout de femme qui exerce un métier de passion! C'est super! Si plus de jeunes pouvaient se donner les chances de vivre de leur passion ce serait magnifique.. Il y aurait peut être moins de personnes insatisfaites professionnellement! Donnons à nos enfants la chance de vivre de leur passion!

Écrit par : De Witte Audrey | 12/02/2012

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