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18/02/2012

Noir sur noir

La Libre, Momento, 24h avec, photographe, Eric CeccariniEric Ceccarini jongle avec les tonalités. Photographe professionnel abonné au monde de la mode, il s’en éloigne aujourd’hui pour se consacrer à des projets plus artistiques. Accompagnement lors d’une séance de prise de vues de sa série “Painters” où le corps, à lui seul, est déjà une œuvre d’art.

Reportage: Fanny Leroy
reportage photo: Alexis Haulot


CLIC. UNE PETITE DÉTONATION discrète qui rythme la vie d’Eric Ceccarini. Une passion ? Un métier ? Les deux se confondent. S’il a fait briller les yeux des fashionistas pendant des années, il tire aujourd’hui des portraits où l’artistique prime sur le commercial. Deux univers poreux qu’il a distillés de manière différente tout au long de sa carrière.

A 46 ans, la photographie esthétisante est devenue son leitmotiv principal. Un choix qui l’emmène encore davantage sur les chemins du monde et de l’humain. L’œil attentif et l’appareil photo toujours à portée de main, Eric est naturellement devenu un homme du voyage. Mais lorsqu’il est à Bruxelles, il se réfugie presque toujours à la fabrique 22A, un studio indépendant du centre-ville.

Sol et drap blancs, lumière… l’ensemble ne demande qu’à se transformer en décor de magazine. Un artifice dans lequel excelle Eric. Que ses clichés flirtent avec l’intensité du noir et blanc ou avec la vivacité des couleurs, ils ont toujours été qualifiés de “sensuels et esthétiques”.

Nombreuses sont les personnes à associer mes photographies à des peintures. J’aurais peut-être pu être peintre ? Mais je n’ai simplement pas essayé. Je n’ai, non plus, jamais voulu comparer mon travail à celui de mes collègues. Je n’ai d’ailleurs jamais fréquenté assidûment le milieu de la mode fait de chic et de glamour. Et la plupart de mes clients me restent fidèles, ce qui est une particularité dans ce métier”, dit-il, le sourire dans la voix.

De ces inconditionnels du travail d’Eric, Françoise Pendville en fait partie. Créatrice bruxelloise de prêt-à-porter, elle lui confie depuis plus de dix ans la mise en image de ses deux collections annuelles. “Nous avons le même univers, la même sensibilité. Les tâtonnements et les hésitations sont peu nombreux lorsque nous collaborons. Tout est toujours réussi et efficace”, lance-t-elle.

La Libre, Momento, 24h avec, photographe, Eric CeccariniCe matin, à la fabrique 22A, les deux collaborateurs se retrouvent pour un simple cliché : un nouveau modèle à photographier pour allécher les potentiels clients de la styliste. Ici, pas de mannequin et de maquilleuse, juste les jolies créations de Françoise assemblées sur un buste. Un ensemble qu’Eric ajuste de son œil mi-photographe, mi-couturier. “Il faut davantage ajuster et pincer la jupe. Je donnerais aussi plus de matière à la manche. Attention à ce pli”, fait-il remarquer. Le modèle est à peine rectifié, et les photos à peine prises qu’elles se retrouvent sur l’ordinateur du photographe et presque aussitôt dans les mains de Françoise via une clé USB.

Aujourd’hui, il arrive que mes clients ne regardent même plus les modèles, mais l’écran qui capture l’image”, confie-t-il. Une évolution qu’Eric tend à déplorer. “Je n’ai pas eu une formation de photographe digital. Et j’ai tendance à la juger pauvre en contraste. Les moindres défauts ressortent et l’étape chirurgicale de postproduction est devenue longue et indispensable”, commente-t-il. Nostalgique d’une authenticité perdue, le photographe affectionnait tout particulièrement jongler avec un appareil Polaroïd. Tombé amoureux de la volupté picturale du rendu de l’image, c’est cette sensualité qu’il a peu à peu insufflée à ses photos. C’est justement l’un de ses carnets de polaroïds qui l’a d’ailleurs amené sur la voie de la photographie artistique en séduisant une galerie du cœur de Barcelone. Un déclic survenu il y a six ans, qui a modifié peu à peu l’univers professionnel du photographe. “Aujourd’hui, je ne compte plus qu’une dizaine de clients en mode. Nonante pour cent de mon temps est donc dédié à la photographie artistique.”

Après la série, dans les nuanciers noir et blanc, intitulée “Amnios”, où l’ombre des corps de femme s’appuie voluptueusement sur un drap, Eric s’est, aujourd’hui, engouffré dans “Painters”, un projet fou, né de son amour de la rencontre. “L’idée est de collaborer avec cent artistes venus de tous horizons. Plutôt qu’apprivoiser l’espace d’une toile blanche, je les invite à peindre directement sur des mannequins nus. L’expérience est déconcertante, mais excessivement intéressante. Je vais donc à la rencontre de certains artistes, mais d’autres viennent aussi à moi. Que leur art soit confirmé ou non, c’est l’échange qui m’intéresse”, souligne-t-il. Ce travail en équipe a, en effet, toujours été l’une des essences quotidiennes du travail d’Eric. “J’aime l’enrichissement par les idées multiples. Dans le monde de la mode, l’image est déjà finie avant que le clic de l’appareil ne s’enclenche. Tout a normalement été discuté avec le client, le mannequin, la maquilleuse et les autres personnes s’y impliquant”, explique-t-il.

Cette fois, c’est avec Tom Frantzen, sculpteur bruxellois, Véronique et Sylvie, ses bijoux noirs qu’Eric va travailler. “J’aime faire ressortir la lumière des corps de ces deux femmes sur un fond noir”, explique-t-il. Pour les deux mannequins fétiches du photographe, exit les podiums ou les flashs trop agressifs. “Painters” est une expérience d’un autre genre. “Elles doivent avoir une certaine ouverture d’esprit pour accepter de se transformer en œuvre d’art”, dit Eric, en toute honnêteté.

La Libre, Momento, 24h avec, photographe, Eric CeccariniC’est en tout cas l’esprit léger que les deux jeunes femmes débarquent à la fabrique 22A. Des embouteillages ont comptabilisé plus d’une heure de retard sur le planning préalable mais qu’importe, l’humeur de l’équipe est au beau fixe. Alors que Sylvie montre ses projets personnels de stylisme à Eric, Véronique se prépare. Maquillage succinct et généreuse couche de crème hydratante sur le corps. “Je prends soin de mon corps tout en travaillant… que demander de plus ?”, lance avec humour la Sénégalaise de 23 ans. Le satin de la peau et la fermeté des muscles, deux qualités pour prétendre à la réalisation de ce volet de “Painters”. “J’ai créé un éléphant bleu en cire qui joue à l’équilibriste. De taille moyenne, son poids est par contre imposant. L’idée est qu’il se balade sur un fil vert longeant les bras de Véronique”, confie l’artiste, Tom Frantzen. Noir, bleu, blanc, vert, les couleurs vives s’associent déjà dans la tête d’Eric qui imagine le résultat final. Il est loin de la douceur des nuances de gris d’“Amnios”, l’un de ses précédents projets. Ici, la couleur s’insurge, mais l’originalité éclate, surtout du noir sur noir. “C’est inconventionnel et fantastique”, conclut-il.

En toute intimité et devant le drap noir de fond, Véronique enlève le dernier bout de tissu qui la sépare de la nudité. “Son corps est déjà une œuvre d’art à lui seul. J’aime travailler avec des corps féminins nus qui sont, pour moi, les plus beaux des paysages. Et je déplore la pudibonderie actuelle qui a tendance à la cacher ou à la mal exposer”, explique Eric. Dans les lumières tamisées du studio, les regards ne sont, en effet, qu’artistiques, et Véronique le sent. “Je n’ai aucun problème à poser nue pour Eric, car je me sens respectée et mise en valeur”, souligne le mannequin. Enfin, nue ou presque… entre deux prises d’essai, Tom et Eric s’appliquent à peindre la ligne de l’éléphant équilibriste sur Véronique. Entre deux papiers collants, la ligne d’acrylique vert pomme chatouille la peau satinée. “Avec Eric, j’aurai vraiment tout fait avant de mourir”, rigole la jeune femme. Mais ces fantaisies, elle se plaît d’y participer. “Nous avons projeté de collaborer pour trente ‘Painters’, mais si ça ne tenait qu’à moi, je les ferais tous”, confie-t-elle.

La Libre, Momento, 24h avec, photographe, Eric CeccariniEt la complicité entre le mannequin et le photographe est bel et bien palpable. Le regard est intense, les poses extravagantes et les commentaires de plus en plus enthousiastes. “Waouw, super, extra, fantastique, intéressant. Lève un peu plus les yeux”, s’exclame Eric. Les bras tendus, sur la pointe des pieds, une jambe levée… on se demande qui de l’éléphant ou de Véronique joue à l’équilibriste.

Tom, lui, admire, anxieux. “Un moindre faux pas et la pièce de cire peut se retrouver par terre, en mille morceaux”, envisage-t-il. Point de maladresse pourtant, juste du professionnalisme devant et derrière l’objectif.

Les flashs s’enchaînent et les ventres s’oublient. “Je suis lancée, je pourrais continuer pendant des heures”, affirme Véronique sans se soucier d’une quelconque pause déjeuner. Elle lègue pourtant sa place à Sylvie, sa collègue et amie d’origine congolaise, tout en lui cédant au passage quelques conseils pour réussir à porter l’éléphant bleu. Le corps plus pâle de Sylvie, mais plus sculptural, donne, lui, une tout autre perspective à l’œuvre d’art vivante qui s’assemble. Là encore, les commentaires d’Eric se font enthousiastes.

La Libre, Momento, 24h avec, photographe, Eric CeccariniUne joie qu’il partage avec Angie, sa fille de 18 ans venue pousser la porte du studio. "Je m’immisce souvent durant ses séances photo. J’aime partager sa passion et donner parfois un coup de main en apportant un café ou quelque chose à manger. Et puis, l’objectif me fascine. Mais je ne sais pas encore de quel côté j’ai envie de me retrouver plus tard”, avoue-t-elle. Sa fibre artistique, Eric la tisse, en effet, aussi avec sa femme et ses enfants. Ceux qu’il appelle sa “tribu” nourrissent tous une âme d’artiste. “Ma femme est styliste, ma fille aînée penche vers le chant, mon fils se retrouve dans la musique et, à cinq ans, ma cadette montre déjà les signes d’une artiste”, énumère le photographe avec des yeux pétillants. Un talent aussi hérité de générations précédentes ? “Mon grand-père était un impresario italien. Avec lui, j’ai goûté au plaisir de la mise en scène et du spectacle”, se remémore-t-il. Une influence qui s’est rapidement marquée. “Depuis l’âge de 12 ans, je suis persuadé que manier un appareil photo est ma vocation. Avoir l’Olympus familial dans les mains était un véritable réflexe, une autre manière de m’exprimer”, explique-t-il. Photographe attitré de la famille et de ses amis d’école, il s’inspire déjà du monde qui l’entoure. “Je me suis toujours beaucoup interrogé sur l’humain, mais je garde une certaine légèreté face à la vie”, raconte Eric.

Aujourd’hui, celui qui a d’abord voulu travailler six mois dans un laboratoire photo pour véritablement comprendre le parcours d’une image, est aussi devenu juré d’étudiants en dernière année de photographie. “Je tente de leur apporter un regard positif avec mon œil extérieur. Je suis le premier à les encourager, malgré les difficultés du métier. Les trois maîtres mots de la réussite sont la passion, la persévérance et la chance”, divulgue-t-il. Trois valeurs qu’Eric n’a jamais perdues de vue et qui le mènent sur les chemins de l’épanouissement artistique. Plusieurs galeries européennes, américaines et asiatiques désirent déjà accueillir “Painters” en leurs murs. Des opportunités pour que ces clichés puissent vivre l’accomplissement final d’une expérience artistique aboutie : rencontrer le public.

Commentaires

svp continuez de nous tenir informé de ce que fait ce grand de l'Art, qui nous fait découvrir la beauté et la grâce dans ce monde de marchands de soupe

merci

Écrit par : Dominique de Lantsheere | 19/02/2012

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