Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

25/02/2012

Un long fleuve tranquille

La Libre, Momento, Autoportrait, Alexandre von SiversAlexandre von Sivers est un acteur belge aux origines russe, estonienne et géorgienne. Il s’est produit dans de nombreuses pièces de théâtre, mais a également tourné dans des films pour la télévision et le cinéma.


ALEXANDRE VON SIVERS EN 4 DATES

1943 : le jour le plus important de mon existence est certainement celui de ma naissance (Jeanne Calment, décédée à plus de 122 ans, avait déjà répondu dans le même sens à une interview). J’ai été conçu à Berlin, et ma mère, en mars 1943, a été accoucher à la campagne (en Pologne, dans un village au nom imprononçable) : ce fut sans doute une sage décision, car il pleuvait des bombes à Berlin en ce temps-là.

1951-52 : à part ça, je me souviens de ma première masturbation, vers huit ou neuf ans : je lisais l’épisode de la séduction d’Ulysse par la magicienne Circé, dans “L’Odyssée”. Ce n’est que plus tard que je devais découvrir que je n’étais pas le seul à pouvoir m’offrir, à peu de frais, ce plaisir dit solitaire. Et ce n’est que plus tard encore que je me suis aperçu qu’à deux, c’était encore mieux, et qu’il y avait là, peut-être, l’une des clés du bonheur.

1957 : à quatorze ans, je fis l’expérience de la réussite et de l’échec. J’ai appris que je pouvais, sans trop d’effort, recueillir un certain succès. Chaque élève devait faire un exposé devant ses camarades. Moi, j’ai parlé de Stravinski et de mon admiration pour “L’Oiseau de feu”, “Pétrouchka” et “Le Sacre du printemps”. Ma prestation avait suscité un certain amusement, sans doute lié à ma manière de prononcer Stravinski à la russe (avec le “r” roulé et l’accent tonique sur la deuxième syllabe), mais aussi, je l’espère, à ma manière de parler librement, sans “réciter”, d’un sujet qui me passionnait. J’eus droit à des applaudissements, ce qui n’était pas l’usage en classe.
La même année, je connus l’expérience cuisante de l’échec. J’avais participé, précédemment, à un concours de piano organisé au sein de mon école. J’y avais remporté le premier prix en exécutant “Solfegietto”, de Karl Philipp Emmanuel Bach, un morceau brillant, dont les traits en doubles croches “tombent bien dans les doigts” et peuvent donner l’illusion de la virtuosité. Cette fois-ci, j’avais choisi “Polichinelle”, de Rachmaninov, un morceau de bravoure aux effets dramatico-romantiques. Mais le morceau était manifestement au-dessus de mes forces, et je l’avais mal travaillé. Il en résulta une bouillabaisse informe, et le jury refusa de me coter…

Dans les années 70 : les studios 7 et 8 de la Maison de la Radio, à la place Flagey (on réalisait encore des “dramatiques radio” à l’époque), ont été les témoins de mes premiers balbutiements devant un micro. Je me souviens de la première séance, où j’étais dirigé par mon professeur de Conservatoire, Georges Genicot, qui était en même temps “metteur en ondes” permanent : “Alexandre, vous êtes dans le champ mort, mettez-vous bien devant le micro, ne faites pas de bruit avec vos pages et tâchez de ressentir un peu ce que vous dites !
Ces expériences m’ont appris que les échecs sont au moins aussi instructifs que les succès. Il ne suffit pas de compter sur son “charisme personnel”, il faut y ajouter une bonne dose de travail et ne pas péter plus haut que son cul.


UN EVENEMENT DE MA VIE

Un événement marquant dans mon existence ? Peut-être arrivera-t-il demain. Jusqu’à présent, je n’en perçois pas un qui soit plus important qu’un autre. Ma vie est un long fleuve tranquille où tout coule de source, chaque événement puisant dans ceux qui l’ont précédé et alimentant ceux qui vont suivre.


TROIS LIVRES

Il y a trois livres que je prise tout particulièrement.

“Ma Vie dans l’art”, de Stanislavski
Livre du grand metteur en scène, acteur et pédagogue Stanislavski. Ne fût-ce que pour la phrase : “Aimez l’art en vous-même et non pas vous-même dans l’art.”

“Dialogues d’exilés”, de Brecht
J’en retiens : “Le patriotisme est l’amour particulier que l’on porte au pays où l’on paie ses impôts”; ou alors : “Je n’ai pas de racines, les arbres ont des racines, moi, j’ai des pieds.”

“Mémoires d’une fripouille”, de Georges Sanders
Rien de plus assommant que les (auto)biographies de comédiens. Une exception toutefois pour les “Mémoires d’une fripouille”, de Georges Sanders, et son délectable cynisme lucide. Il met fin à ses jours en 1972, dans un petit hôtel, non loin de Barcelone. Il laisse un message : “Je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance – bon courage.” En même temps, il laisse un message à l’hôtelier où il explique que quinze cents dollars sont dans sa poche pour régler les frais…


TROIS LIVRES

Je prise autant “La Grande vadrouille” que “Le Dictateur”, tout en reconnaissant que le burlesque des deux films ouvre sur des perspectives bien différentes.
Dans le film de Gérard Oury, la période de l’occupation n’est qu’un décor prétexte à des quiproquos plus drôles les uns que les autres, alors que chez Chaplin, le rire sert à dénoncer les mécanismes d’oppression.

Je ne parlerai pas de “Tzameti” (2006), un thriller diabolique et terrifiant, réalisé en noir et blanc par le Géorgien Gela Babluani, et dont le scénario, me dit-on, a été racheté par Brad Pitt (je doute que l’histoire – américanisée – y gagne en impact).


DEUX LIEUX

Je déteste voyager. C’est peut-être un dégoût atavique, ma famille ayant été “déplacée” à plusieurs reprises (Russie, Estonie, Géorgie, Berlin, Bruxelles). Cela dit, mon métier m’a parfois trimballé dans divers endroits pour les besoins du cinéma ou de tournées théâtrales (Québec, Afrique du Nord, Sinaï).

La vallée du Maalbeek
Dont je suis un vieil habitant. Elle me convient fort bien. Le Maalbeek prend sa source, m’a-t-on dit, dans la mare aux canards de l’abbaye de la Cambre; il alimente les étangs d’Ixelles, ainsi que les étangs qui ont fait place aujourd’hui aux places (c’est le cas de le dire) Flagey et Jourdan. Le Maalbeek continue son cours sous la rue Gray et aboutit à la place Jourdan, célèbre pour sa baraque à frites “Chez Antoine”; il passe par la station de métro “Maalbeek” (tiens donc !), croise les squares Ambiorix et autres Marguerite, passe à proximité de la rue Braemt où se trouve le Théâtre Le Public, sur la scène duquel j’ai sévi plusieurs fois, continue sous la rue des Coteaux pour se perdre je ne sais où, peut-être dans la Senne. Je ne suis pas hydrographe, mais le cycliste quotidien que j’étais jusqu’à passé cinquante ans avait tendance à suivre bien des fois le cours sinueux des vallées bruxelloises. Mon enfance, donc, et mon adolescence se sont déroulées dans la vallée, à proximité immédiate de la place Flagey. Le jeune homme a émigré vers le versant ouest de la vallée, sur les hauteurs de “La Bascule”, et se trouve maintenant, dans son âge mûr, au sommet du versant est, près du lieu-dit “La Chasse”.

Le parc Solvay
J’aime aussi le parc Solvay, à La Hulpe, où l’on trouve plusieurs exemplaires de séquoias. Le séquoia est un modèle de vie : doué d’une remarquable longévité, on ne peut lui nuire, et il est inoffensif, car il est naturellement ignifugé et son tronc spongieux permet de s’en servir comme punching-ball sans se faire aucun mal.


UNE DATE

23 août 1939
Le pacte germano-soviétique de 1939 (et son protocole secret) revêt pour moi une importance particulière. Je suis né, comme la plupart de mes contemporains, de la rencontre fortuite d’un spermatozoïde et d’un ovule. Mais pourquoi cette rencontre a-t-elle eu lieu à Berlin en 1942 ? C’est que mon capital génétique se double d’un acquis historico-socio-économico-culturel qui doit largement sa composition actuelle aux hasards de l’existence. Pourquoi ma mère, née d’une mère géorgienne et d’un père balte, a-t-elle quitté l’Estonie après 1939 ? Pourquoi y a-t-il eu ce pacte germano-soviétique ? Pourquoi mon père – du moins le biologique – se trouvait-il, Géorgien, en Allemagne ? Pourquoi une autre branche de la famille, plutôt russe, s’est-elle établie à Bruxelles, dans les années 20, après la Révolution russe ? Pourquoi sommes-nous allés les rejoindre, lorsque les Russes sont entrés à Berlin ? Pourquoi Lénine, pourquoi Staline, pourquoi Hitler, pourquoi Jésus-Christ et pourquoi le Big Bang ?


Ph.: Christophe Bortels

Les commentaires sont fermés.