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25/02/2012

Vêtement, tu es ma seconde peau

La Libre, Momento, Tendances, vêtement, histoireDéjà, les modeux ont repris le chemin des premiers rangs aux défilés de New York puis Milan. Déjà, les maisons de mode parisiennes sont en ébullition. Envois d’invit’ et derniers essayages : la semaine parisienne du prêt-à-porter débute ce mardi. Votre obligée a préféré les chemins détournés, et est allée à la rencontre de cinq Parisiens qui suivent la mode, mais de loin. En dilettantes ou en prosélytes, en créatifs, souvent. Coquets ET complexes. Mais sans complexe d’infériorité. Ils évoquent leur rapport, non pas à la mode, mais bien au vêtement. Bavards ou timides, c’est selon, ils se trouvent presque surpris d’avoir tant de choses à dire sur ce qu’ils portent, objet d’un choix qui les caractérise. Pour peu qu’on y regarde de plus près, au-delà de la vitrine de la conso, le vêtement raconte une histoire. L’histoire des gens.

Récit: Aurore Vaucelle
Photographie: Johanna de Tessières
Envoyées spéciales à Paris


Mari-Wenn, ou le vêtement de Narcisse

Assise sur la banquette d’un café au bruit de fond parisien, Mari-Wenn, 29 ans, prend le temps de réfléchir à ce qu’elle a envie de nous dire, à propos de son rapport intime à la parure, mais d’abord, nous parle de notre propre parure, à base de paillettes, qui pourrait bien la détourner de ses pensées. A mots pesés, elle revient sur ce que l’on peut appeler la mue de chacun, celle qu’elle a vécue et ressentie. Son rapport au vêtement n’a pas toujours été le même. Parisienne, chic, montée sur bottines rouges à talons hauts, ou sandales compensées, Mari-Wenn choisit volontairement ce qui lui donnera “de la structure”. “Les talons me donnent un certain équilibre.” Quant aux vêtements, elle les aime ajustés, moulants ou munis d’une ceinture, toujours dans l’idée d’être tenue, retenue dans son enveloppe corporelle par le vêtement. Une manière, peut-être, de ne pas s’évaporer dans la foule infinie de la cité. Une manière de s’incarner. Elle n’a cependant pas toujours eu ce rapport à l’habit, celui que l’on montre au dehors, à la fois protecteur de l’intime et discours sur soi-même. Si, désormais, elle joue la carte du féminin – robes et talons ne sont jamais un frein dans son quotidien pourtant bien chargé –, dans sa jeunesse, ses tenues étaient simples, sans tralala. On n’en fait pas trop de là où elle vient. Précisément, parce que ça n’est pas “modeste” de porter des vêtements onéreux ou voyants. Les gens honnêtes ont autre chose à montrer que l’artifice d’une apparence sophistiquée. Mari-Wenn ne fait pas l’économie de l’introspection, cette modestie dont il est question, cette humilité par rapport au vêtement ne révéleraient pas précisément un orgueil dissimulé ? L’extravagance, comme de la poudre aux yeux… Montrer des artifices, c’est finalement “faire preuve d’une très grande vulnérabilité”, pire encore peut-être, livrer aux yeux du monde “ses propres désordres intérieurs”. Pour elle, cette vision tranchée d’un monde, où le paraître n’a pas sa place, est d’abord un phénomène de classe : ce narcissisme que l’on n’accepte pas, parce qu’il n’est pas “ragoûtant”, parce qu’il n’est pas valorisant, révèle paradoxalement une “faille narcissique”. Ceux qui dénigrent l’artifice attendent d’être compris. Qui sera l’élu qui les mettra au jour dans leur essence profonde ? Cette position tranchée met en lumière un versant peu médiatisé du vêtement. Cette surestimation de soi par rapport aux choses du paraître, cette humilité vestimentaire revendiquée et, à l’extrême opposé, l’extravagance vestimentaire, l’anticonformisme appuyé, relèvent du même sentiment : une grande précarité vis-à-vis de ce qu’on est, et le doute sur l’essence même de son identité. Mais le doute a du bon, conclut la jeune femme, car il est à la source de la réflexion.

 

La Libre, Momento, Tendances, vêtement, histoireVincent, ou le vêtement qu'on comprend

Avec Vincent, l’on s’assoit dans le RER parisien et on laisse tranquillement le paysage de la banlieue sud de Paris filer sous nos yeux, tandis que l’on parle de son rapport au vêtement. Vincent a 29 ans, il est archiviste dans une coquette commune, à quelques encablures de Paris. Breton et cultureux aussi, sur les bords… et au milieu ! Pour lui, évoquer ce qu’il porte n’est pas si évident… Et pourtant, il se plie de bon gré au questionnement plutôt intime, prêt à interroger les concepts clefs qui éclairent le contenu de son grand placard coulissant. Le vêtement, selon lui, a d’abord quelque chose de formel, on choisira ce que l’on met en fonction du lieu et de l’événement. L’aspect formel du vêtement, c’est ce qui donne “un caractère strict” à l’allure, une tonalité “classique et élégante”. De suite, la dichotomie est faite entre travail et plaisir. La chemise au boulot, évidemment ! Cette dernière a changé de statut au fil du temps. Elle était l’accompagnatrice de ses soirées entre amis, elle est désormais l’uniforme du travail. A l’image de ce que nous confiait le créateur belge Jean-Paul Knott : “La chemise est devenue le bleu de travail de notre temps.” Alors, chemise ou pas ? Pensez à tous les hommes de votre entourage qui ne peuvent imaginer venir travailler autrement qu’en chemise. Le dress code a quelque chose de transparent, d’autant que, quand il est respecté, il est élément de valorisation, et favorise la reconnaissance sociale. Dans les moments importants, certains hommes porteront une veste en sus, même quand ils n’y sont pas accoutumés. Est-ce à dire que ce que vous faites en chemise prend de l’importance ou vous rend plus important ? En ce cas, l’habit fait le moine, indubitablement. Cet adage du sens commun va être le fil conducteur de notre questionnement. Pour Vincent, l’habit fait le moine, mais il ne faut pas être dupe. Si le vêtement valorise, s’il rend crédible même, il n’en demeure pas moins un choix de l’intime, associé aux notions de confort, d’aisance, de temps à consacrer au choix du vêtement. Et quand, enfin, on a choisi quelque chose qui nous sied, il ne faut pas craindre de devoir s’expliquer à ce sujet – devant amis, parents ou collègues. Les regards critiques sont au cœur de la réflexion sur l’image de soi. Choisira-t-on volontairement de les éviter ?... In fine, pour comprendre le goût des autres, il faut s’en donner les moyens, car il est, parmi d’autres éléments, une porte d’entrée sur l’Autre.

 

La Libre, Momento, Tendances, vêtement, histoireAgnès, ou le vêtement qui guérit

Dans un appartement lumineux du XVIe arrondissement de Paris, Agnès nous reçoit, sobre et chic, pantalon noir, bracelet caramel, fossette au coin de la bouche. Le long du mur blanc, des chaussures à talons, plus rutilantes les unes que les autres, attendent en rang d’oignon d’avoir un rôle à jouer durant la séance photo. Agnès a 39 ans, elle est directrice d’une agence de conseil en identité de marque et a toujours vécu au voisinage de la capitale parisienne. Son histoire à elle commence précisément à Neuilly, c’est à partir de là que son rapport à la mode prend forme, de façon assez marquée, à l’adolescence. Agnès ne craint pas de parler de son rapport au vêtement, et pour cause : elle y a beaucoup réfléchi. Pendant longtemps, la question de ce qu’elle était intrinsèquement s’est confondue avec ce qu’elle portait, et par conséquent, ce qu’elle donnait à voir aux autres. Un rapport à la mode qu’elle qualifie elle-même de “pathologique”. A l’adolescence, et pour intégrer le groupe, elle porte ce qui est au top ou essaie de se le procurer; elle raconte, amusée, qu’au moment de la mode des santiags, elle en a porté une paire, trop grande, qui la mettait, paradoxalement, à la traîne par rapport aux autres, mais qu’importe, elle en était du “groupe des gens biens”. Rapidement, le vêtement devient, ce qui, en surface, permet de se sentir bien. “J’achetais les pièces par trois ou les mêmes pulls en différentes couleurs, l’achat me permettait de me sentir bien, mais ça ne durait pas longtemps.” Le risque encouru ? S’être trompé de message… Sera-t-on bien compris en fonction de la panoplie que l’on a établie ? Ce qui revient dans sa bouche, c’est l’incapacité de faire un choix. Le renoncement est une forme de choix de l’intime, précisément. Pour Agnès, la mode a, un temps, été vécue comme un arbitraire social difficilement contournable. “Un leurre” qu’elle a contourné, quand elle a décidé, il y a quelques années, de sortir de la société de consommation. Pendant deux ans, elle choisit l’ascétisme vestimentaire, et n’achète plus rien du tout. Désormais, elle lit “Elle”, ne prétend pas échapper aux sollicitations du marketing de la mode, mais essaie de ne pas “être une fashion victim”. Elle suit la mode, mais dans les limites de ce qui lui va, c’est son credo. Désormais, son vêtement doit parler d’elle, et seulement d’elle.

 

La Libre, Momento, Tendances, vêtement, histoireJérémie, ou le vêtement qui (te) parle

On a finalement tranché. Pour saisir une infime partie du Jérémie, celle qui nous intéresse aujourd’hui, faut-il un décodeur, puisque son truc à lui, c’est le T-shirt à message, à message court et percutant. Quelle info, justement, veut-il faire passer, celui qui adore faire se jouer de la langue française, dans son quotidien usage, et qui décida un beau jour de fabriquer le message dont il serait porteur. Du côté de la gare où vit le roi des animaux – comprenez la gare de Lyon –, il nous reçoit dans son appartement, en mode binaire, murs nus ou, au contraire, remplis jusqu’à la boulimie de tickets de ciné. Il se prend au jeu de “nous tenir au triphasé” – comprenez, “nous tenir au courant” – de sa démarche. Mr J. a 35 ans et se fabrique ses T-shirts depuis bien longtemps. La légende raconte que, lors d’un voyage en Turquie, il croisa la route d’une belle jeune femme porteuse d’un message interloquant. “Ugly” (moche), disait le vêtement de cette fille qui en avait sans doute assez d’être jugée pour délit de faciès inversé. Ainsi, commença l’histoire du T-shirt qui te parle, pas neuve au demeurant, car Dieu sait si la mode nous abreuve de codes, de symboles, de logos que l’on porte, sans toujours les comprendre ou les assumer. Un exemple pour éclairer notre lanterne ? Dans les années 2000, la mode est à la Chine, la tendance colle des idéogrammes partout, sur le linge de maison, la déco, le prêt-à-porter. Le savent-elles alors, ces jeunes filles, qu’elles arborent une robe armoriée d’un idéogramme chinois qui ne signifie rien d’autre que “cuisine” ! La mode fait de nous des hommes-sandwichs, porteurs de messages qui ne nous appartiennent pas. Un vêtement est bien souvent parure, armure; c’est le cas de l’uniforme, de la tenue dite de “bon goût” ou encore de l’objet distinction que l’on identifiera par son potentiel coût. En réponse à cette voie, l’anticonformisme vestimentaire a encore de beaux jours devant lui. Les T-shirts à messages aussi. Dénonciateurs, altermondialistes ou gentiment décalés, les T-shirts à messages parlent de l’ordre du monde, ou la manière dont il devrait fonctionner, un vêtement moralisateur presque. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit ici. Ce n’est pas à proprement parler un vêtement politique que ce T-shirt qui parle à celui qui le regarde, mais, selon Jérémie, une façon de se définir par rapport aux autres, de s’interposer entre son intimité et l’autre. Donner à voir et puis avoir la paix. Les T-shirts les plus directs de Mr J. (branleur, bouffon…) ne lui ont jamais causé de tort, car il ne s’agit, ici, que de parler de lui, avec humilité et dérision. Entrer en contact avec ceux qui ont décidé de regarder devant eux.

 

La Libre, Momento, Tendances, vêtement, histoireFiorella, ou le vêtement dissidence

Fiorella habite dans ce qu’on appelait le Quartier latin, et on use de l’imparfait à dessein. Le Quartier latin a vécu, il n’est plus tout à fait le même depuis que les 4x4 s’alignent le long de ses trottoirs. Notre hôtesse vit dans l’un de ces appartements dits “loyers 48”, dont la mensualité a été plafonnée en… 48, dans le cadre d’une politique de logement plus sociale. A l’heure où on rencontre Fiorella, elle subit gentiment la pression du propriétaire foncier pour s’en aller. Faire table rase, recommencer… C’est précisément ce qui énerve le plus Fiorella dans la mode, cette gesticulation forcenée d’une industrie qui, sans cesse, invite à se renouveler, à changer de posture, de carrure, voire de personnalité. A ceux qui changent de carapace tous les six mois, elle reproche leur manque de libre arbitre, mais souligne que, dans cette démarche, celui qui s’adapte et change de style a quelque chose à y gagner. Un bien précieux : la reconnaissance du groupe, bénie des dieux. Fiorella aime s’habiller, cela se voit, une grand-mère couturière lui a appris le sens des textures et le mélange des genres. Et, malgré un handicap physique qui lui interdit de porter tout ce qu’elle veut, elle ne semble pas décidée à renoncer à son “enveloppe” et ce qu’elle met dedans. Selon elle, la mode place les gens dans des cases, et les styles en eux-mêmes recèlent quelque chose de diabolique. Est-on intrinsèquement classique ou bien totalement rebelle ? Selon elle, l’anticonformisme peut être perçu comme une construction de plus, pour vendre de la rébellion, façon société de consommation. On nous parle tout à la fois de multiculturalité nécessaire et de précarité vis-à-vis de l’avenir, c’est le tableau du monde actuel, tel qu’on nous le dresse, et la mode s’adapte à ces données manifestes puisqu’elle est sans conteste une activité sociétale, composée de phénomènes d’assimilation et de reproduction. Néanmoins, même cette enveloppe personnelle, qui n’est qu’une enveloppe – car elle ne dit pas tout ce que l’on a caché dedans –, doit être rassurante et réconfortante. A travers la mode, “on demande aux gens d’être créatifs, de se forger une personnalité”, mais, malgré tout, à cet instant terriblement individuel et intime, “le protagoniste comprend qu’il n’est pas maître du jeu”. Alors, aliénant, le vêtement ?

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