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03/03/2012

Lescure décrypté

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Pierre Lescure, Canal +Pierre Lescure, c’est l’homme qui insuffla l’esprit Canal + au cœur d’un nouveau modèle industriel. “In the baba”, paru chez Grasset, raconte l’aventure médiatique qui dynamita le paysage audiovisuel français.

Entretien: Virginie Roussel, correspondante à Paris


COMME C’EST MYSTÉRIEUX, un individu. Pierre Lescure se raconte. Et se tait aussi. Pudeur dans l’évocation des femmes de sa vie, Katherine Pancol, Catherine Deneuve, Frédérique Lescure, son épouse qui fut la dernière compagne de Coluche. Tendre retour sur une enfance communiste pétrie de rock, de jazz, de pin-up, de romans noirs américains et affectée par le silence d’une mère abandonnée par son époux, journaliste à “L’Humanité”. Portrait amer d’un mariage raté avec Jean-Marie Messier, le mégalo.
Pierre Lescure, orpailleur de talents, d’une curiosité inapaisable, demeure un visionnaire. Cet affectif capable de nager au milieu des requins a compris que la culture “mainstream”, populaire, s’inscrivait au cœur des conquêtes industrielles. André Rousselet, l’ami de Mitterrand chargé de créer “une quatrième chaîne couleur payante” ne s’y est pas trompé en choisissant celui qui a fait “Les enfants du rock”. Pour Pierre Lescure, c’était l’occasion d’entrevoir une télévision qui échapperait enfin aux lourdeurs et pressions qui plombent le service public.

En vous inspirant de HBO et Show Time, les chaînes à péage américaines et en appliquant votre équation (51 % de fond, 49 % de forme), vous avez puisé dans la culture américaine pour mieux servir une ambition européenne.
Une de mes forces, celle de De Greef, De Caunes, Chalumeau, des Nuls, c’est d’avoir adoré énormément de choses aux Etats-Unis, de s’être inspiré du cinéma et de la télévision, sans être amoureux de l’Amérique. Jean-Marie Messier et moi voulions que le modèle Canal s’exporte. Nous étions obsédés par l’idée qu’un même groupe devait avoir une griffe particulière, pays par pays. On l’a montré en Belgique avec des émissions spécifiques. On a essayé de le faire en Allemagne, en Italie, en Espagne, dans les pays nordiques et en Pologne.

L’échec de ce projet, c’est votre grand regret ?
Avec Messier, la fusion a explosé en vol. Ça n’était pas forcément bien géré, peut-être avions-nous les yeux plus gros que le ventre. Mais sur le choix stratégique, je suis sûr qu’on avait raison. Aujourd’hui, Bertelsmann et Murdoch se sont développés sur le plan européen. Murdoch compte cinq millions d’abonnés en Italie. Il est en Allemagne et en Grande-Bretagne.

Vous déplorez que la France renâcle à employer les gros moyens à la télévision ?
On dit toujours que TF1 est la première chaîne d’Europe parce qu’elle fait les plus gros scores. Mais avec un score bien moindre, RTL + gagne plus d’argent. En Allemagne, avec 12 % de taux de pénétration, elle gagne deux fois plus que TF1 qui atteint 25 % de pénétration. Ils sont présents en Grande-Bretagne, en Belgique, en Allemagne, en France avec M6. Et il n’y a pas de groupe français international.

Etiez-vous donc les seuls à vous intéresser aux télés étrangères ?
Il y a vingt-cinq ans, nous étions les premiers à aller dans les marchés internationaux. Quand on avait une grosse négociation avec un vendeur américain, brésilien, anglais qui était prêt à dealer un catalogue, il nous arrivait, ne serait-ce que pour aller ensuite au marché aux puces avec De Greef, de rester le week-end et de continuer la négo. Les autres rentraient retrouver leur famille. Je crois qu’on a appris à une génération de Français de l’audiovisuel à voyager. Moi, ça me passionnait.

Dans quel sens a évolué “l’esprit Canal” ?
Je trouve, sans indulgence excessive, injuste de dire : ce n’est plus comme avant. Canal aura 28 ans le 4 novembre 2012. Vous ne pouvez pas conserver la même fraîcheur. Ils sortent “Le petit journal”, “Bref”, “Lundi investigation” et la fiction. Ça reste une antenne extrêmement exubérante et bien tenue.

En ayant grandi dans un milieu communiste, comment avez-vous pu apprécier le magnat des médias Rupert Murdoch ?
D’abord il est né journaliste. Il fait le même métier que moi. En Australie, il a repris le journal fondé par son père qui s’effondrait. Et il l’a sauvé. Sa culture, c’est la presse écrite. Je ne dis pas que c’est un puits de vertu et j’ai condamné les méthodes. Mais il a une ambiguïté assez fascinante. Avec News Corp., il lance sa téléréalité, cette façon de suivre les faits divers crapoteux et en même temps les Simpson. Il fait un investissement de malade dans “Titanic”. Il a un côté “je fais rouler les dés”. Je suis fasciné par cet esprit de corsaire. Et puis, les politiques se doutaient de ses excès. Au cours de week-ends, un certain nombre de Travaillistes et de Conservateurs ne pouvaient ignorer jusqu’où il peut aller. Idem pour les Américains.

Le lancement des chaînes Al Jazeera Sport menace-t-il Canal ?
Elles risquent de secouer le modèle économique. Canal doit consacrer 12,5 % de son chiffre d’affaires, tout confondu, porno, foot, séries et “En clair”, au cinéma français. Si vous piquez trop de sport à Canal, vous allez l’affaiblir et diminuer sa contribution au cinéma. Sauf si Al Jazeera Sport à l’intelligence de mettre un pourcentage du chiffre d’affaires sur le cinéma. Ils en ont les moyens. Dans deux ans, on dira de Canal que c’est la grande cause nationale, qu’il faut les défendre. Et il faudra taxer Al Jazeera. Vous verrez !

Après l’investissement qatari dans les médias, celui des Chinois pose-t-il problème ?
Vous êtes journaliste, honnête. En même temps vous travaillez dans un média relancé par des Chinois. Vous trouvez dommage que New Way et quelques autres aient du mal à s’exprimer en Chine, mais qu’il vaut mieux aider les Chinois à s’ouvrir plutôt que de les critiquer. Il y a quinze ans, on trouvait bien que Murdoch investisse dans les médias. Ensuite, on a dit ce n’était pas très honnête tout ça. C’est la même histoire ! Je crois…


Ph.: Angeli / Reporters

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