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03/03/2012

Symphonie de la vie humaine

La Libre, Momento, Autoportrait, Alexandre AvelitchevAlexandre Avelitchev est philologue, licencié ès Lettres de l’université Lomonossov de Moscou et docteur de la même institution. Né au Kazakhstan, de parents russes, il garde pour sa première patrie une place de choix au fond de son cœur. Mais c’est à Moscou que son parcours professionnel se dessinera. De 1975 à 1982, à la tête des Editions de l’Université de Moscou; sous Gorbatchev, P.-D.G. des Editions du Progrès.
Personnalité à multiples facettes, dont celles de journaliste, traducteur, producteur de cinéma, c’est en tant que professeur à l’université de Mons qu’il transmet sans relâche, depuis 2001, ses expériences professionnelles et sa connaissance de la Russie à de futurs traducteurs et interprètes.


ALEXANDRE AVELITCHEV EN 6 DATES

10 novembre 1946 : je suis né à Almaty (Kazakhstan), tout près de la frontière avec la Chine. Le lieu de naissance façonne la pensée et le regard porté sur le monde. Située à 3 200 km de Moscou, coupée du reste de l’URSS par le désert des tartares, l’Almaty de mon enfance évolue à la périphérie du marxisme officiel. Le cocktail des cultures variées, des dizaines de langues et d’ethnies agit plus fort que la langue de bois.

12 avril 1961 : l’homme a conquis l’espace. Un rêve à la Jules Verne. J’ose écrire une lettre à Youri Gagarine qui (je n’en crois pas mes yeux !) m’envoie sa photo dédicacée. J’ai 14 ans. Je suis fier d’être soviétique ! De cette fierté, ne resteront que des cendres en 1968 : nos tanks sont à Prague. En écoutant les infos, pour la première fois, j’ai honte d’être soviétique.

6 janvier 1975 : je rentre dans le monde de l’édition par hasard, j’y resterai plus de vingt ans. Au départ, je le prends comme une parenthèse dans ma carrière académique en éclosion. Erreur de jugement : l’édition est devenue une passion, une destinée, une porte ouverte vers de nouveaux univers. Je réalise vite que l’éditeur influence énormément l’évolution des mentalités, en faisant tomber les chimères des orthodoxies et des fausses valeurs. C’est un défi passionnant. Surtout dans les conditions de la non-liberté.

11 mars 1985 : Mikhaïl Gorbatchev devient le numéro un de l’URSS. Il apporte au pays ce cinquième élément qui lui est absolument nécessaire pour qu’il devienne un pays normal, à dimension humaine. Il lui adresse un discours honnête et franc, un appel insistant à l’humilité de l’Etat afin qu’il n’écrase plus toute initiative issue de la société civile, ni n’étrangle la démocratie dans son berceau. Hélas !, six ans plus tard, Gorby perd. Et nous tous, avec lui. La vieille forteresse du communisme russe ne supporte pas les courants d’air frais. En s’effondrant, les vieux murs ensevelissent ses projets et nos espoirs pour un Etat démocratique normal.

25 décembre 1991 : l’URSS a cessé d’exister, M. Gorbatchev démissionne. Tous les repères disparaissent, aucun nouveau projet d’avenir radieux n’est en vue. L’argent occupe vite la place de la pensée et de la parole. Le problème est qu’il n’y a pas assez d’argent pour tout le monde. La double pensée de George Orwell revient et fleurit en Russie post-soviétique. Les germes de la démocratie passent à la trappe. La situation ne fait que s’aggraver pendant ces 12 dernières années. Je ne me reconnais plus dans cette nouvelle Russie. Tristesse.

4 mars 2012 : élections présidentielles en Russie. Les citoyens russes iront choisir leur avenir. J’irai aussi voter à Bruxelles, dans l’espoir que ma voix s’ajoutera à celles de mes compatriotes qui veulent contribuer à un renouveau profond du pays afin que nos enfants et nos petits-enfants puissent être fiers de leur nouvelle Russie démocratique qui ne serait plus jamais un empire brandissant les missiles rouillés, mais deviendrait un monde parmi les mondes (Mikhaïl Guefter), riche de sa propre altérité et sachant respecter les choix des autres.

 

UN EVENEMENT DE MA VIE

La naissance de mes deux enfants, à quelques années de distance, se superpose à la perte de ma grand-mère que j’aimais énormément pour son caractère à la fois doux et révolté, courageux et indépendant. Sa réponse prudente, lors du recensement de la population dans les années 50, subsiste jusqu’ici dans ma mémoire : “Je suis sans-parti. Mais je suis compatissante…” Elle, qui a perdu son mari, mon grand-père maternel, arrêté en 1939 en tant qu’ennemi du peuple et disparu en prison, que voulait-elle dire par cette phrase au régime qui lui a scindé la vie en deux : avant et après mon grand-père ?
Plus tard, le choc de la disparition de ma mère, que je ressens aujourd’hui encore comme si c’était hier, a été amorti progressivement par le sentiment qu’à la fin de sa vie, elle m’a senti heureux, ce qui la rendait heureuse. Une symphonie de la vie humaine : tout est comme chez les autres, mais chacun compose et interprète la mélodie de sa propre existence.

 

UNE PHRASE

“Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants; c’est l’indifférence des bons.”
Martin Luther King

 

TROIS PROJETS

“La seule issue”
Un livre politique de la “nouvelle génération” que je fais publier aux “Editions du Progrès” à Moscou, en 1988 – un manifeste virulent des intellectuels russes contre la dictature du Parti communiste, contre la nomenklatura corrompue, contre les crimes du stalinisme, contre la montée du nationalisme et de la xénophobie. Andreï Sakharov a participé à la rédaction de cet ouvrage qui a marqué la pensée politique pendant la pérestroïka de Gorbatchev. Ce livre est devenu un must pour les historiens de la dernière étape de l’existence de l’URSS.

“Nikolaï Boukharine. Biographie politique”, par Stephen F. Cohen
Livre consacré à celui que Lénine appelait “l’enfant chéri du Parti”, et qui, en 1938, a été exécuté en prison, sur les ordres de Staline. Alors que je décidais de publier le livre, Boukharine n’avait pas encore été réhabilité. L’auteur, Stephen Cohen, historien et professeur de l’université de Princeton, était encore tout récemment interdit de séjour en URSS. Le temps de peaufiner la traduction et de signer le bon à tirer, Boukharine a retrouvé sa place dans le Panthéon de l’Histoire soviétique et Steve Cohen a pris part à la présentation du livre à la presse.

“Le Chamane”
Mon premier (sur deux réalisés) projet de production cinématographique. La complicité et l’amitié de longue date avec un journaliste et écrivain français, Jean-Louis Gouraud, ont été aux origines de cette belle aventure. Bartabas, le fondateur du célèbre théâtre équestre Zingaro, a retravaillé l’histoire racontée par Gouraud, et le film (dont j’ai été le producteur général) a été tourné en Yakoutie, dans la taïga de Sibérie, sur les bords du lac Baïkal, l’hiver 1995-96. Le film a été coproduit en collaboration avec Marin Karmitz (MK2).

 

TROIS AUTEURS

Daniil Harms
J’avoue que j’adore l’absurde. L’absurdité de l’expression me réconcilie avec la prose implacable et dure du quotidien. Une image absurde permet de fixer le regard sur les menus détails qui, généralement, passent inaperçus, mais qui sont déterminants pour la compréhension de l’ensemble. Etudiant en première année à l’université de Moscou, j’ai traduit la Cantatrice chauve. Après la tombée des interdictions, nous avons appris qu’avant Ionesco et Beckett, il y avait aussi un certain Daniil (K)Harms et le cercle de ses amis disparus – les Obérioutes. Harms occupe la première place dans la lignée des gens de grand talent attirés par l’écriture absurdiste.

Tchinguiz Aïtmatov
Je découvre ce magnifique écrivain à l’école, et Aïtmatov est à l’époque un jeune écrivain débutant qui vit en Kirghizie voisine. “Djamila” a été le premier livre que j’ai lu de lui. Bouleversé. Mon âge (14-15 ans) y était sûrement pour quelque chose. Mais la beauté de l’histoire est telle que même Louis Aragon a décidé de porter ce livre à la connaissance des lecteurs français et l’a qualifié dans sa très poétique préface de “plus belle histoire d’amour jamais écrite”.

Gabriel Garcìa Márquez
Son plus grand roman, “Cent ans de solitude”, a été traduit en russe en 1970. J’y ai découvert, dans l’entremêlement de la magie, du fantastique et du mythe, une promesse de réponse à plusieurs de mes questionnements de l’époque. Le réalisme magique de Márquez témoigne clairement qu’il y a une quatrième dimension : la dimension littéraire. C’est cette dernière qui renferme les clefs de toutes les énigmes du monde matériel que nous prenons pour la seule réalité qui nous est donnée.

 

TROIS LIEUX

Francfort-sur-le-Main
De nombreux éditeurs coquettent en affirmant qu’ils détestent Francfort avec son énorme Buchmesse. Je ne suis pas de ceux-là. J’aimais revenir chaque année à la Foire du livre, y rencontrer les vieilles connaissances, nouer de nouveaux contacts, lancer des projets de coédition, signer ou résilier, parfois. On peut râler contre ces Jeux olympiques des éditeurs, mais on doit y être présent. Je remercie surtout Francfort pour m’avoir offert la chance d’y rencontrer celle qui est devenue l’Amour de ma vie, ma femme Dominique.

Casablanca
En novembre 2000, tu viens me dire bonjour dans un duplex loué pour un mois, le temps de réaliser une étude du marché du livre au Maroc, commandée par un éditeur belge. Tu viens pour un week-end, celui de mon anniversaire. Tu amènes dans tes bagages une bouteille de bon champagne, du foie gras, le reste on le trouve facilement sur place. Je loue une petite voiture qui n’a presque plus de freins (on le découvre sur la route), nous faisons quand même quelques audacieux voyages. Casa devient une métaphore très personnelle du Maghreb et de l’univers des 1001 nuits. Depuis des années, nous partageons cette passion commune pour l’Orient. Toi, tu y es arrivée en partant de l’Ouest; moi, j’y viens de l’Est.

Venise
Avec les années, ceci devient une nécessité pour nous deux de revenir ici chaque hiver. Rappelle-toi, aqua alta, c’était l’année dernière, début janvier : “L’hiver dans cette ville, le dimanche surtout, vous vous réveillez au carillon de cloches innombrables comme si, derrière le rideau de gaze, un gigantesque service en porcelaine vibrait sur un plateau d’argent gris perle. Vous ouvrez grand la fenêtre et la chambre s’emplit en un instant de cette brume extérieure chargée de sons de cloches, faite d’oxygène moite, de café et de prières. Peu importe quel genre de pilules, il va vous falloir avaler ce matin et combien : vous sentez que tout n’est pas fini pour vous.” Joseph Brodsky, Aqua alta, Gallimard, 1993.

 

UNE DATE

9 novembre 1989
La chute du mur de Berlin, en quelques heures devenue un événement planétaire majeur, met fin au long hiver de guerre froide et au délirium tremens de la course aux armements qui épuisent, sans rien apporter en échange, les économies de plusieurs pays du monde. La perte aussi énorme qu’inutile de l’argent n’est pas le seul prix à payer : le mur en béton devient un symbole matérialisé de grande muraille de méfiance réciproque qui surgit, après la Seconde Guerre mondiale, entre les camps et entre les gens, y compris entre les proches, et qui amène parfois tout le monde vers une folie meurtrière. Relisez, en plongeant dans l’Histoire, “L’espion qui venait du froid”, de John Le Carré (1963), ou repassez le formidable film de Florian Henckel von Donnersmarck, “La vie des autres” (2006). Ceci vous permettra de mieux comprendre pourquoi la disparition de ce monstrueux monument de séparation entre les nations, les esprits et les âmes, a si profondément marqué l’Histoire mondiale de la fin du XXe siècle. Et est devenue une de ces puissantes secousses tectoniques qui sont capables d’ébranler le monde.


Ph.: Christophe Bortels

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