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10/03/2012

2002-2012: la RTBF revisitée par Philippot

La Libre, Momento, Derrière l'écran, RTBF, Jean-Paul PhilippotLe 18 février 2002, Jean-Paul Philippot était nommé administrateur général de la RTBF. Aujourd’hui, il revient sur sa découverte de l’audiovisuel, sur les dix dernières années du groupe public et sur ses ambitions. Une décennie revisitée pour “La Libre” en dix grandes thématiques.

Entretien: Hubert Heyrendt & Pierre-François Lovens


QUEL BILAN?

“Il nous manque la fierté de nos créateurs”
“Je n’en suis pas l’artisan unique mais je fais partie aujourd’hui d’une entreprise qui a retrouvé l’envie de créer. Je trouve que les réflexions éditoriales sont plus au centre que quand je suis arrivé en 2002. Je pense qu’on le doit au fait qu’on a aujourd’hui des équipes de cadres, des producteurs, des journalistes qui sont plus unis autour d’un projet et qui ont une plus grande perception de leurs responsabilités. Avec des initiatives dans des tas de domaines différents. Des échecs ? Il y en a beaucoup mais le temps qui passe a cette vertu cardinale de les effacer très vite. Le regret, c’est peut-être de ne pas encore être parvenu à réconcilier les Wallons et les Bruxellois avec leurs créateurs. Ça vaut pour nos programmes, pour le cinéma, les écrivains… J’ai l’utopie de pouvoir produire un jour un programme belge d’ampleur par semaine : film, série, show… C’est un regret qui tient à des priorités collectives sur le plan financier. Un regret culturel car on a tellement de richesses. Mais aussi un regret économique car je pense que nous nous privons collectivement du développement d’un secteur économique. On a ces créateurs, on a cette richesse, il nous manque cette fierté. A côté d’une contribution comme ‘50° Nord’, qui s’adresse à un public averti, il faut des programmes plus grand public, populaires, nécessaires à la création d’une identité propre. Alors qu’ils existent en Flandre…”


"BYE BYE BELGIUM"?

“Je le referais en prenant des précautions visuelles”
“Je le referais mais je prendrais quelques précautions visuelles pour éviter tout risque. Un de nos rôles est d’utiliser les codes de la télévision pour faire prendre conscience de réalités sous-jacentes. ‘Bye Bye Belgium’ avait cette vertu. C’est parce que le propos était à ce point dans l’inconscient collectif qu’il a été admis par beaucoup que ce n’était pas une fiction. Dans ce sens, d’un point de vue éditorial, c’était pertinent. Donc, je le referais. Mais on a créé des peurs et ça, ce n’est pas notre rôle et notre fonction. En ce sens, on a sous-estimé l’impact émotionnel. S’il y avait eu un acte violent ou une issue fatale, j’aurais démissionné immédiatement, dès la fin de l’émission. Je regardais l’émission dans mon bureau, seul. Et j’ai commencé à recevoir des coups de téléphones, des SMS. Au bout de 10 minutes, je suis descendu à la rédaction et, là, j’ai vu la nature des appels qu’on recevait au call-center. Je suis descendu tout de suite en régie en disant qu’il fallait mettre un bandeau.”


LA RENEGOCIATION DU CONTRAT DE GESTION?

“La dotation a diminué d’un tiers en 20 ans”
“Une des réalités est que nous sommes une des télévisions publiques européennes, de taille et de marché comparables, la plus faiblement dotée par des sources publiques. Et la part réservée à la RTBF dans le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles a diminué de près d’un tiers en 20 ans. On pesait 2,95 % en 1990, contre 2,1 % aujourd’hui. En euros constants, notre dotation est plus faible en 2011 qu’en 1990. La Communauté a désinvesti. Je constate que, depuis 20 ans, la Flandre a fait un autre choix : celui d’un audiovisuel public fort, du soutien d’un audiovisuel privé fort et d’une production privée forte. Je vais donc rappeler le rôle de l’audiovisuel public dans la création, la production, le soutien à une économie audiovisuelle locale, le débat démocratique, l’investigation et l’éveil à la culture. Et cela demande des moyens. Je ne crois pas que la voie de l’augmentation des revenus publicitaires soit la meilleure. On a besoin de plus de moyens de production. On doit créer de nouveaux emplois dans des secteurs qui sont en train de se développer. C’est un effort interne qu’on doit poursuivre. S’il y a un débat sur les moyens, c’est pour amener plus d’argent dans la production interne et dans la coproduction avec des acteurs de la Communauté. C’est cette finalité-là qu’on va défendre.”


LA RTBF EN FAIT-ELLE TROP?

“On a une mission: s’adresser à tout le monde”
“On a une mission : s’adresser à tout le monde. L’évolution de la société passe par une augmentation des pôles d’intérêt et d’attention. Aujourd’hui, il faut donc être dans une stratégie multi-plateformes et avoir une offre diverse et complémentaire. On a 5 radios depuis très longtemps. Mais on a aujourd’hui des offres beaucoup plus complémentaires et diversifiées qu’il y a 10 ans. En télévision, on fonctionne depuis longtemps avec une 2e chaîne, qui a été très longtemps une chaîne de complément. Et puis, on a commencé à s’y intéresser comme une chaîne à part entière, donc avec plus de cohérence. Elle associait le sport, très peu fédérateur, les émissions jeunesse, des missions comme le JT en langue gestuelle (combien de fois n’a-t-il pas sauté pendant Wimbledon ?)… Et puis on s’est retrouvé avec une explosion globale du volume de production. On a donc nous aussi des envies, des sollicitations dans de nouveaux genres. En créant une 3e chaîne, on a d’abord créé un espace pour les enfants en lançant Ouftivi, sur le modèle de ce que fait la VRT depuis longtemps avec Ketnet. On a sanctuarisé la traduction gestuelle, garantie à heure et à temps. Et l’on a des possibilités nouvelles. On va par exemple faire une semaine cinéma marocain sur La trois; c’était impossible avant. On en fait donc plus en étant complémentaire. Et c’est rendu possible parce que les coûts de production ont baissé.”


TROP DE PUBLICITE A LA RTBF?

“Augmenter la pub n’est pas une voie à suivre”
“Au-delà d’un débat public-privé, il y a un débat de fond à avoir sur l’utilité d’un audiovisuel public local fort. Je pense, pour ma part, qu’il n’est pas sain d’asseoir la croissance des moyens de la RTBF sur le pilier de la publicité. C’est un élément constitutif de nos revenus, qui n’évolue d’ailleurs pas beaucoup, autour de 21 %. Il y a probablement des marges d’optimisation. A temps de pub équivalent, plus nos audiences augmentent, plus nos revenus augmentent. Mais aller vers des développements et des renforcements de la pub, ce n’est pas la voie à privilégier. Si on y était contraint, ce serait probablement le moins bon choix… Si on créait des émissions pour attirer la publicité, on aurait une grille très différente. Par contre, que dans une émission comme ‘The Voice’, qui constitue un investissement qui ne peut pas être supporté par les autres secteurs de la télévision (info, doc…), il y ait un pari sur la publicité pour boucler le financement global, oui. On aurait un financement 100 % public, on aurait peut-être un autre regard. On s’est juste demandé si l’incrément publicitaire pouvait boucler le budget de ‘The Voice’; et on ne s’est pas planté… Mais ce que je constate, c’est que les jeunes de moins de 25 ans sont cinq fois plus nombreux que d’habitude le mardi soir. Et ça, en termes d’objectifs d’audience et de chaîne, c’est extrêmement précieux : amener des jeunes à être en contact avec la RTBF. S’ils s’en vont après, tant pis. Mais, au mieux, ils auront retrouvé le chemin de la RTBF et ils seront un jour devant ‘Questions à la une’ ou ‘Livrés à domicile’… Et là, on a créé quelque chose de très bien.”


L'AUDIENCE A TOUT PRIX?

“Il faut concerner les téléspectateurs”
Je reçois tous les jours à 8 h 04 un SMS avec nos audiences. L’ambition quand vous faites de la radio et de la télé est de s’adresser au plus grand nombre. Pour cela, l’indicateur principal pour nous n’est pas la part de marché mais celui de la ‘concernance’, d’après un horrible néologisme. ‘Bye Bye Belgium’ n’était pas l’émission leader en parts de marché. Mais qui se souvient des autres programmes de ce soir-là ? L’émission a indéniablement concerné le public. C’est cela qu’on cherche en tant que service public. Ce qui m’importe, c’est le nombre de personnes qui regardent le programme; ce qui importe un opérateur privé, c’est le nombre de personnes devant les écrans publicitaires. Y a-t-il mimétisme avec le privé de la part de la RTBF ? Je réfute le mimétisme. Je peux le démontrer par le pourcentage de productions propres, d’œuvres européennes, par la présence commerciale… On critique ‘The Voice’, mais il faut des émissions qui poussent la chaîne. Aujourd’hui, c’est toute notre grille qui a rajeuni. On a retrouvé un chemin qu’on avait oublié, celui du divertissement, un domaine dans lequel on ne nous reconnaissait plus aucune compétence. ‘The Voice’ est le premier programme depuis 10 ans dans lequel on met à l’antenne des talents de notre communauté. Le privé peut évidemment le faire, mais ne le fait pas car il est dans une logique de résultat, qui le pousse à rediffuser des programmes français…”


CONCURRENCE DELOYALE?

“La RTBF n’est pas un facteur de déstabilisation”
“La RTBF déstabilise-t-elle le secteur des médias en raison d’un accès accru à des ressources commerciales ? Je connais la critique. J’ai lu, cette semaine, les déclarations de l’administrateur délégué du premier opérateur privé en Belgique francophone (RTL, NdlR) – dont sont actionnaires tous les groupes de presse belges francophones –, qui me donnaient une vision un peu différente. Je lis en effet que ce groupe a enregistré en 2011 sa meilleure année, singulièrement en radio. Je ne pense donc pas que la RTBF soit un facteur de déstabilisation. Ceux qui cassent de la valeur, ce sont ceux qui viennent capter du revenu en Belgique francophone sans y investir massivement. Mais qu’il y ait aujourd’hui, comme partout ailleurs dans le monde occidental, un problème lié à la rémunération des journalistes et à la diversité des médias, c’est clair.”


LA RTBF EN 2022?

“Une entreprise avec plus de valeur ajoutée”
“Dans 10 ans, je pense que nous serons une entreprise encore plus concentrée sur sa valeur ajoutée : la production de contenus (info, magazines, émissions, multimédias), en propre ou en partenariat, avec – et c’est mon rêve – un tissu d’acteurs indépendants privés. Je vois aussi une entreprise qui, je l’espère, sera apaisée avec un secteur de la presse qui sera très largement numérique. Où l’on aura trouvé des terrains de développement qui nous permettent aux uns et aux autres de faire de l’info. Et je vois une entreprise qui, sur le plan éditorial, sera plus articulée sur le plan local. Sur le plan de la contribution à l’activité économique, je vois des partenariats avec des acteurs, publics ou privés, dans un certain nombre de domaines périphériques de nos activités principales. Je vois par ailleurs une entreprise qui a une dimension de collaboration européenne beaucoup plus forte avec les autres groupes audiovisuels publics.”


BIGOT, TRON, DAURIAC, MEILLAT... UNE FILIERE FRANCAISE?

“En télé, il y a peu d’acteurs en Belgique”
“On est passé d’une époque où le recrutement des cadres était strictement organisé en interne, avec une composante forte d’ancienneté, à une culture aujourd’hui d’ouverture en interne et en externe. Et donc au-delà des frontières. Après, en particulier dans le domaine de la télé, il y a peu d’acteurs en Belgique francophone. Cela ne signifie pas qu’on est condamné à recruter toujours à l’étranger mais, à certains moments et pour certaines fonctions, il est apparu qu’on était dans une phase où il fallait trouver, tout de suite, des personnes très expérimentées. Ils auraient pu être Suisses ou Anglais, mais il y a une proximité culturelle plus forte avec la France. A contrario, le directeur des radios canadiennes et la directrice des programmes de M6 sont belges…”


UN TROISIEME MANDAT EN 2014?

“Je me lève toujours le matin assez excité !”
“On a des procédures qui seront activées début 2014, qui passeront d’abord par une évaluation de mon travail. Après, se posera la question de la suite. On vient d’approuver notre plan stratégique à l’horizon 2016 et on signera un contrat de gestion cette année-ci avec un horizon plus large… J’ai toujours cette passion du secteur public. Je pense que le secteur public, en 2012, est une valeur moderne. D’un point de vue personnel, il y a des valeurs de service public, d’un côté, et l’excitation des défis du manager, de l’autre. Je me lève toujours le matin assez excité ! Je m’amuse très bien ici, on a encore des tas de choses à faire. Mais je ne sais pas de quoi sera fait la suite de ma carrière. Je suis à un âge où je peux encore envisager un ou deux défis professionnels.”


Ph.: Ch. Bortels

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