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17/03/2012

Mode, malle d'étoffes et de mots

La Libre, Momento, Tendances, vocabulaire, modeL’écrit sur la mode – comme, du reste, sur tout sujet – n’est pas anodin. Les mots d’une langue pour exprimer cet univers livrent un certain regard sur la mode. Le champ lexical du chiffon dit son pouvoir et son influence.

Le nez dans le dictionnaire: Aurore Vaucelle


LE MILIEU DE LA MODE, tel qu’on le voit dans les médias, est très européanisé, et, même, a un côté très franco-français. Ne dit-on pas déjà que Paris est la capitale de la mode ? Mais il ne s’agit pas seulement de l’élégance ou du charme à la française, dont les touristes raffolent quand ils se baladent dans la ville Lumière, et qui fait le succès des grandes maisons de couture. Certes, il existe une mode, un style à la française, mais cette mode va prendre de l’épaisseur à travers la langue qui l’a imaginée puis décrite aux yeux du monde.

La mode, en effet, est très pointilleuse sur la manière dont on parle d’elle. Bien malheureuse la chroniqueuse qui, tombant dans le piège de la fourrure – bien souvent parce qu’elle n’en porte pas –, parle d’hermine, alors qu’il s’agit là de chinchilla, ou celle qui évoquera une veste là où les spécialistes ont épinglé une autre terminologie plus avancée. N’était-ce pas plutôt une vareuse, un blazer, un veston, une jaquette, un spencer ?… Les spécialistes avancent le mot sous forme d’hypothèse; une affirmation trop vaillante pourrait faire vaciller l’expertise d’un rédacteur en devenir. Chacun pèse d’autant ses mots dès qu’il faut identifier, voire critiquer, car la crainte du retour de bâton des maisons n’est jamais loin.

Par voie de conséquence, cette “façon de parler” fait de la mode un milieu exclusif qui cherche, à travers son vocabulaire propre, à dire la complexité qu’on lui refuse parfois, arguant l’artificialité de la parure. Ainsi, continuent de fleurir dans les colonnes de journaux les propos des pros du chiffon, rejouant les notes vibrantes des chroniqueuses des années passées – on se rappelle de Viviane Blassel, sur TF1 qui décrivait les toilettes et les collections, assise sur un dictionnaire des synonymes.

Une interlocutrice – rencontrée au cours de la Semaine de la mode parisienne – disait, à raison, le pouvoir presque politique des mots dans la mode. A l’appui, l’exemple de l’adjectif “ethnique” qui fait d’abord référence au bonnet péruvien en laine de lama, adjectif qui perd son aspect mal dégrossi dès qu’il est employé par les plus grands couturiers.

Tout dépend, donc, de l’endroit où l’on se place pour lire les mots qui ont trait à la mode, et qui racontent la mode. Pour ce qui nous concerne, nous livrerons ici une vision très personnelle des mots de mode qui remplissent notre imaginaire et les histoires que l’on raconte à nos lecteurs préférés.


Souliers adorés qui font bondir de plaisir
Y a-t-il assez de mots dans la langue française pour décrire les souliers, amis des femmes et des fétichistes du pied ? Dans le grand magasin du soulier, on ne sait que choisir selon que l’on range les chaussures par hauteur de vue (les ballerines, les compensées, les talons aiguilles), par époque (les poulaines, les cothurnes, les cuissardes), par marque emblématique (les Louboutin, les Tods, les Doc Marteens…). La chaussure est sociétale – le loafer est aristo; la tong est popu et l’espadrille bobo –, voire dangereuse, en dose létale : au-delà de 60 paires dans son dressing, on devient ingérable.


Une robe pet-en-l’air, fourreau ou crinoline
Nous n’en sommes plus à l’époque des crinolines et pourtant, la chose fascine encore. Il n’est pas possible de se représenter une princesse sans sa robe gonflée de tissus et de dentelles, posés sur un cerceau léger, qui – une fois que la dame exécutera un pas de danse – tourneront joliment autour d’elle. La crinoline n’est plus de notre monde, mais elle rescussite souvent, par bribes, car la mode ne peut faire l’économie d’être dans l’ostentatoire.
Au début du XXe siècle, on croise encore des robes de chambre “pet-en-l’air”, au nom plutôt évocateur, tandis qu’à notre époque, on voit pointer encore des robes “à pouffe”, qui soulignent, avec force courbes, le derrière de ces dames. La mode récente n’a cependant pas toujours besoin de trop en faire pour faire clignoter les yeux des spectateurs : une robe à bandes bien ajustée, signée Hervé Léger, ou un fourreau à la Jessica Rabbit feront, avec bien peu de moyens textiles, un effet déconcertant chez le passant.


“Le feston et l’ourlet”
Comme la poésie s’accommode avec délice des milliers de détails de la toilette ! Il n’est pas rare de voir cités les premiers vers de “La passante” de Baudelaire pour décrire une femme élégante dont la démarche fascine.
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet
Cependant, si les mots font, dans ces quelques vers, de jolis rimes et rebonds, on se demande toujours ce que c’est qu’un feston. Regardons la définition de notre vieil ami, le dictionnaire Littré. “Le feston, dit-il, est un mélange de fleurs, de feuilles et de petites branches, qu’on emploie dans les fêtes pour décorer.” Par extension, “le feston est devenu un point de broderie qui se fait ainsi : on met le fil sous le pouce gauche, on prend un peu de l’étoffe par-dessus ce fil qui est sous le doigt, et on tire, puis on recommence; le point se trouve comme noué en faisant un léger rebord”.  Le feston est donc, au début du XXe siècle, un objet d’ornement tout aussi bien pour ces dames que pour les costumes des acrobates. Le feston est très démocratique, au final.


Un chapeau à ruban comme dans “Les petites filles modèles”, de la Comtesse de Ségur
Le chapeau a perdu son pouvoir consensuel, et c’est quelque peu malheureux. Jusque dans les années quarante, jamais aucune dame n’aurait pensé sortir de chez elle, “en cheveux”. Elle partait coiffée d’un bibi, d’un calot, d’un chapeau de paille, d’un béret ou d’une voilette assortie à sa toilette. Il semble désormais que les couvre-chefs soient réduits à des casquettes, ou pire, à des bobs, souvent publicitaires. Nous profitons de cette tribune qui nous est offerte pour lancer une diatribe contre les bobs : ils sont terriblement inesthétiques, et la forme aidant, ils donnent l’air cloche. Nous prônerons ici le grand chapeau à rebords, chic sans trop en faire, et qui est, en soi, un petit parasol portatif bien élégant.


Ph.: Reporters/Marys Evans Pictures

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