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24/03/2012

L'homme qui entendait chanter le bout de bois

la libre,momento,24h avec,luthier,gauthier louppeIssu d’une famille où l’art de ciseler le bois est une tradition, c’est à l’âge de 8 ans que Gauthier Louppe découvre le “noble matériau”. Depuis, il ne l’a jamais plus quitté. Reconnu dans le monde entier, le grand maître de la lutherie contemporaine partage son temps entre ses deux amours : la recherche et l’enseignement. Une passion vécue avec philosophie.

Reportage: Alice Dive
Reportage photo: Christophe Bortels


SISE EN PLEIN CŒUR DE LA VILLE médiévale, la maisonnette ne manque pas de cachet. Sa façade en briques rouges, sa tourelle en pierres et ses petits volets verts donnent à l’illustre endroit un charme inouï. A l’intérieur, le maître et ses sept élèves s’affairent. C’est un jour comme les autres qui commence à l’école internationale de lutherie de Marche-en-Famenne.

Dans le hall d’entrée, trône une gigantesque sculpture en bois. A coup sûr, c’est un violon. A sa droite, une armoire remplie d’instruments à cordes. Sans doute, le fruit d’un dur labeur. “Ah, je vois que vous contemplez l’armoire du luthier !”, lance une voix chaleureuse. Un homme s’avance. On l’examine. Des cheveux ébouriffés couleur poivre et sel, une splendide moustache blanche brossée “à la gauloise” et des lunettes rondes fixées sur le bout du nez, c’est sûr, Gauthier Louppe ne manque pas de style. D’aucuns seraient presque tentés de le peindre, tant le personnage revêt les caractéristiques d’un bonhomme de bandes dessinées. “Bienvenue à vous  !”, s’écrie l’artiste. Qui nous invite immédiatement : “Venez, nous allons directement monter en haut. C’est là que tout se passe.”

Effectivement, au premier étage, c’est une véritable fourmilière qui se déploie sous nos yeux. Il fait chaud. L’odeur du bois travaillé et de la poussière emplit nos narines. Sur les murs, une panoplie d’outils et quelques violons fraîchement finis témoignent du travail accompli en ces lieux. “Ce sont mes trois étudiants de première année qui travaillent ici”, déclare fièrement le luthier. Tout en pointant du doigt les trois tables en bois massif sur lesquelles s’appliquent quotidiennement Shabnam et ses deux camarades, le maître Louppe raconte : “Cela faisait quelques années que je m’interrogeais sur la façon dont je voulais transmettre mon savoir-faire. J’avais bien accueilli quelques stagiaires dans mon atelier, mais je voulais aller plus loin dans la démarche. J’ai donc déposé un projet à la ville de Marche. Celle-ci a tout de suite été séduite par l’idée de créer une école de lutherie en son sein. Ainsi, depuis sa création, il y a bientôt deux ans, c’est la Ville qui finance la quasi-totalité l’institution.” Un établissement scolaire de renommée internationale mais qui, faute de places, ne peut malheureusement accueillir qu’un nombre limité d’étudiants. “Pour vous donner une idée, j’ai une vingtaine de demandes pour la rentrée scolaire prochaine et seulement une ou deux places à pourvoir. Cela fait donc peu d’élus et beaucoup de déçus”, déplore le professeur.

la libre,momento,24h avec,luthier,gauthier louppeAujourd’hui, ils sont sept privilégiés à se voir dispenser les précieux conseils du grand maître de la lutherie contemporaine. Six Français et un Belge qui, jour après jour, heure après heure, s’adonnent à la construction des instruments classiques du quatuor à cordes. “On vise ici le violon, l’alto, le violoncelle et la contrebasse”, précise Gauthier Louppe. Et le même de décrire : “En réalité, mes élèves ne fabriquent pas de contrebasse. En première année, ils construisent un violon. Comme il s’agit de leur première création, cela leur demande six à sept mois de travail. En seconde, ils doivent créer un alto et un instrument historique. Enfin, en dernière année, c’est un violoncelle qu’ils doivent réaliser.” Tout en nous attirant naturellement dans la pièce voisine, il termine son idée : “Après ces trois premières années de création, il y en a une quatrième qui est entièrement dédiée à la restauration des instruments. C’est capital. Car, quand vous créez un violon, vous travaillez sur un bout de bois. Par contre, quand vous restaurez un instrument, vous touchez au patrimoine. C’est tout de suite plus délicat.”

Penché scrupuleusement sur sa viole d’amour, instrument historique par excellence, Hugo écoute la conversation d’une oreille attentive. Soudain, il intervient : “Bien que notre professeur soit un luthier au style contemporain, nous suivons une formation purement classique. C’est-à-dire que nous nous référons aux méthodes des grands maîtres italiens des XVIIe et XVIIIe siècles. Stradivarius est une référence pour nous.”

Un étage plus haut, la difficulté s’accentue encore. Installé tranquillement sous le toit, Rémy planche sur son violoncelle, troisième et ultime étape de la formation de base. “Comme vous pouvez le voir, il est en train de découper les ouïes, c’est-à-dire les ouvertures du violoncelle”, explique le maître en observant paternellement son élève. Le luthier s’absente quelques instants. Pendant ce temps, ses étudiants témoignent. “Son école, c’est son bébé”, déclare Hugo. Il décrit son maître : “C’est quelqu’un de passionné et de particulièrement généreux. S’il n’est pas satisfait de notre travail, c’est sûr, il nous le dira. Mais gentiment. Il parvient toujours à concilier exigence, humour et philosophie dans l’enseignement qu’il nous donne au quotidien.”

Shabnam le confirme  : “Monsieur Louppe est très exigeant vis-à-vis de notre travail. Il le faut si nous voulons réussir dans cette discipline. C’est aussi quelqu’un de très humain.”

la libre,momento,24h avec,luthier,gauthier louppeGauthier Louppe est né à Luxembourg le 12 mai 1959. Issu d’une famille où l’art de ciseler le bois est une tradition, c’est à l’âge de 8 ans qu’il fait la découverte d’un violon. Il se souvient : “C’était le soir de la nouvelle année. Nous étions chez mes grands-parents. Le repas n’en finissait pas. Je m’étais éclipsé quelque temps. Dans le grenier de mon grand-père, j’étais tombé sur des partitions. Je ne savais même pas qu’il y avait des musiciens dans la famille. Et puis, j’ai trouvé un violon. Je suis redescendu avec, et j’ai appris qu’il appartenait à mon père quand il était petit. J’ai pu le reprendre à la maison. Pendant quelques années, ce violon est resté sur mon lit.” Jusqu’au jour où il se mit à en jouer. D’abord, en autodidacte, ensuite, avec un professeur, le petit Gauthier de l’époque apprend vite.

Entre-temps, une autre idée fait son chemin : “C’était une époque où la musique populaire était très en vogue. Malheureusement, on ne trouvait pas facilement les instruments permettant d’en jouer. Mon père était enseignant du bois. C’est lui qui m’a appris à travailler le matériau. Vers l’âge de 15 ans, j’ai fabriqué mes premiers instruments. Non sans peine. C’était vraiment très ardu au début.”

A 20 ans, le jeune homme fait ses bagages, direction l’Italie. Là-bas, on lui enseigne la lutherie classique et rigoureuse. “Je suis resté quatre années à Crémone. C’était un cursus relativement long. J’y ai appris la création d’instruments. Par la suite, j’ai eu la chance de travailler pour deux grands maîtres : Giorgio Scolari et Mario Gadda”, raconte-t-il.

En 1983, le génie en herbe revient au pays et s’installe comme luthier au cœur des campagnes de Marenne. Depuis bientôt deux ans, Gauthier Louppe partage son temps entre son atelier privé et son école de lutherie. “Vous savez, c’est la seule école de lutherie qui existe en Belgique francophone”, souligne le précurseur.

Autre lieu. Autre décor. Nous voilà à présent dans la tourelle en pierres. Les contours de l’endroit interpellent. Des panneaux didactiques retracent les différentes phases de la réalisation du violon. Depuis le choix du bout de bois jusqu’à l’application du vernis. “Ici, c’est la partie muséale de l’école”, déclare le professeur. Qui poursuit : “C’est aussi en ces lieux que les étudiants reçoivent des cours de musique.” Car, pour le maître Louppe, un luthier doit être musicien. Du moins, un minimum. Il s’explique : “L’interprète, il écoute chanter les cordes de son instrument. Le luthier, lui, doit se faire deux fois l’oreille. D’abord, quand il fabrique l’instrument. Il doit entendre chanter le bout de bois et savoir ce que le matériau deviendra comme son lorsqu’on lui mettra des cordes. Ensuite, quand il teste le produit fini. Il doit savoir si cela sonne bien, si le son est harmonieux.”

la libre,momento,24h avec,luthier,gauthier louppeA l’étage, les sept élèves s’apprêtent justement à répéter le célèbre “Canon de Pachelbel” avec leur professeur de violon. Deux altos, six violons et Gauthier Louppe au violoncelle, les voilà partis pour quelques notes de musique. Autour de nous, les instruments à cordes exposés ont une forme inhabituelle, différente de ceux découverts jusqu’alors. Ils sont plus arrondis, moins symétriques. C’est le style “Louppe”. Un style contemporain qui entend bousculer les carcans culturels. “Après 10 ans de lutherie classique, je me suis posé des questions existentielles de savoir si on devait impérativement suivre les modèles des grands maîtres italiens. Je désirais revisiter la lutherie”, confie l’artiste. Avant de poursuivre : “Certains considèrent que le violon a une forme finie. Je ne suis pas de cet avis. Pour moi, tant qu’on ne va pas voir plus loin, on ne sait pas dire si elle est déterminée ou pas. La recherche fonctionne par essais-erreurs. Dès lors, mon ambition était de repenser le violon, tout en tenant compte des contraintes acoustiques, mécaniques et ergonomiques inhérentes à la construction d’un instrument.”

Pour ce faire, l’homme s’adjoindra les services d’un ami peintre, Daniel Seret. “Notre collaboration convenait parfaitement pour le projet”, se souvient Gauthier Louppe. Qui développe : “Lui comme peintre abstrait et spontané, qui analysait son dessin une fois qu’il l’avait réalisé, moi qui analysais et puis travaillais. Nos techniques respectives étaient diamétralement opposées. C’est cela qui rendait la tâche si enrichissante.” Un duo explosif qui, durant quatre années, travaillera intensément pour voir naître, en 1995, le “Violon Contemporain”. “A la base, je ne comptais pas le présenter. Je le faisais uniquement pour la recherche”, avoue le créateur. “Mais cela a suscité un tel engouement que j’ai dû le présenter. Il a donc reçu son lot de critiques, tant positives que négatives, et heureusement, cela m’a poussé à continuer.”

Depuis lors, Gauthier Louppe a créé pas moins de 18 instruments, violons, altos et violoncelles. Chaque pièce est unique. Citons le tout dernier et flambant neuf violon “Charme” – anagramme de Marche –, rendant ainsi hommage à la ville pour son accueil.

Avec l’enseignement d’un côté, et la recherche de l’autre, le luthier affirme avoir enfin trouvé son bonheur. “J’ai transformé mon métier pour en faire quelque chose de passionnant”, affirme l’artiste. Qui déclare : “A mes étudiants, je leur dirais ceci : ‘Soyez passionnés, soyez patients et soyez humbles, ce sont les trois grandes qualités que doit avoir le luthier. Car, en principe, nous devons maîtriser la matière, mais par moments, c’est elle qui nous maîtrise’.” Et lorsqu’on interroge le grand maître sur les limites de son imagination, voici ce qu’il nous répond : “Tant que je rêverai la nuit, il n’y aura pas de limite à ma création.” Un seul vœu dans ce cas : puisse l’artiste faire de beaux rêves... à tout jamais.

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