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31/03/2012

Zagreb, où survivent les relations brisées

la libre,momento,escapade,croatie,zagrebMoins connue, la région de la Lika en Croatie propose un tourisme authentique, entre cascades, lacs
de Plitvice, montagnes, grottes ou descentes bucoliques de rivières en canoë. De quoi se ressourcer,
en partant de la capitale, grouillante, humaine, riche en musées et… en terrasses ensoleillées. Pause.

Découverte: Laurence Bertels


MORCELÉE, DÉCHIRÉE ET encore profondément meurtrie par la guerre, la Croatie n’en affiche pas moins un visage souriant. Désormais, chacun vit en paix de part et d’autre des frontières confirmées voici dix-sept ans. On se côtoie, on se respecte, on se souvient à jamais des blessures enfouies en regardant l’horizon. Car l’avenir sourit à ce beau pays. Malgré un inquiétant taux de chômage (20 %) et une augmentation constante des prix, l’adhésion à l’Union européenne se profile à l’horizon 2013, et le tourisme reste une manne au trésor; l’un des principaux atouts de la Croatie étant d’avoir préservé sa côte dentelée dans le partage des terres avec sa couleur adriatique et son chapelet d’îles – 1 244, tout de même !
 
Et si le souvenir de Dubrovnik éclaire encore le visage de celui qui y a perdu son âme, Zagreb – ancienne ville d’Europe centrale, dont les écrits remontent au XIe siècle, et capitale de la République de Croatie – grouille, pour sa part, de charme, de terrasses et de musées plus intéressants les uns que les autres. Nous pensons, par exemple, au Musée croate d’art naïf, le plus important au monde, au Musée Mimara où trônent des Raphaël, Velasquez, Rubens, Rembrandt ou Goya, ou encore au très étonnant Musée des relations brisées, le seul du genre au monde. S’il en est un à visiter, c’est donc assurément celui-là. Il vous racontera comment deux bottes évoqueront toujours le souvenir de Nathalie, une paire de menottes, une relation érotique et un renne scintillant, un mariage tronqué. En résumé, si vous vous séparez et souhaitez jeter certains objets, vous pouvez aussi les donner au musée de Zagreb. Ils feront de votre relation une véritable œuvre d’art. Il serait dommage, cela dit, lorsque le soleil brille, ce qui est très souvent le cas en été, puisque Zagreb jouit d’un climat continental, de ne pas profiter des nombreuses terrasses d’une ville également comparée au plus grand café européen. Appel indécent au farniente, à la contemplation, au cappuccino ou à la dégustation du Rajika, l’alcool de prune local, ces terrasses, au mobilier confortable et contemporain, occupent quasiment toute la ville haute et offrent une halte très appréciée à l’issue, par exemple, du marché coloré où les légumes vendus sont tous bio.
 
Zagreb donc, ses musées, ses terrasses, mais aussi son cimetière construit par l’architecte allemand Herman Bollé entre 1880 et 1928, un havre de paix sis sur les hauteurs avec ses arcades baroques, ses impressionnantes sépultures, la tombe de Stefan Radic et ses allées arborées. Un lieu à visiter pour tout qui veut se réconcilier avec la mort. Plus bas, dans la région de la Lika, formée de hauts plateaux karstiques encaissés entre le Velebit à l’ouest qui plonge dans la mer et la Dinara à l’est qui forme la frontière avec la Bosnie-Herzégovine, les lacs de Plitvice méritent une à deux journées de visite, à pied, à vélo ou en bateau au rythme de leurs 92 cascades, de leur musique et de leur envoûtement. Fascinant par son processus de calcification et par les nombreux barrages naturels qui en ont découlé, ce parc classé national, dès 1949, est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979. On raconte que le bruit de l’eau qui coule le long de la pierre aurait inspiré la célèbre chanteuse d’opéra Katarina Milka Trnina, dont l’une des cascades porte désormais le nom. Selon l’heure et la saison, la lumière varie et les lacs renvoient un reflet plus ou moins nuancé.
 
la libre,momento,escapade,croatie,zagrebPlutôt pauvre, la Lika propose un tourisme authentique entre rivières, grottes, montagnes et forêts, loin des sentiers battus, des villages de vacances et autres formules “clé sur porte”. Le vacancier louera une maison, une chambre chez l’habitant, une chambre d’hôtel ou un emplacement de camping en préservant un sentiment de solitude, toutes formes d’hébergement étant disséminées le long des chemins. Selon le jour ou l’envie, il lui sera loisible de se promener à pied, à vélo ou à cheval, de pêcher ou, mieux encore, de descendre la rivière Gacka en canoë en partant d’Otocac, capitale des Croates antifascistes pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1991, la ville fut détruite par l’agression serbe. Il s’en dégage pourtant aujourd’hui une certaine sérénité. Comme en témoigne la plus ancienne habitante qui, du haut de ses 85 ans, est heureuse d’avoir survécu aux troubles et au cancer. Dans sa petite maison brinquebalante, elle attend le responsable de la société de location des canoës pour lui offrir, dans son salon-cuisine d’environ deux mètres sur trois, le café traditionnel préparé à l’italienne. Point de départ typique à une balade de deux heures, en pleine campagne, au fil d’eaux transparentes dans un paysage bucolique qui rappelle un peu celui de nos Ardennes. Les truites, spécialité de la localité, y frétillent joyeusement. A défaut de mer, de plages ou de piscines, les plus jeunes ou les plus actifs se rabattront peut-être sur les parcs d’aventure où, accrochés aux branches, ils apprendront à surmonter leurs peurs.
 
On s’étonnera d’ailleurs de la prolifération, en cette verte région, de parcs qui, parfois, prennent carrément des allures de camps militaires, où le quad, tellement peu écologique, le dispute au paintball, ce jeu qui consiste à tirer à la carabine sur “l’ennemi” en tenue de camouflage à coups de balles de peinture. Un jeu certes , mais au goût douteux. Pas question, par exemple, d’obtenir la participation du chauffeur de car. Les deux mois qu’il a passés sur le front en 1991 lui ont amplement suffi. “Plus jamais”, nous dit Jarda Zdravkao, marqué à vie par cette sombre part de son histoire. Aujourd’hui, il conduit les touristes à travers son beau pays ou en Toscane, une région qu’il aime tant. Il travaille dur pour gagner environ 800 euros par mois, un beau salaire au regard des 650 euros moyens. Comme la plupart des Croates, il a une petite ferme dans son village baroque et rococo, Bisag, capitale de la Croatie jusqu’au XVIIe siècle, époque à laquelle un incendie a tout détruit. Il possède donc quelques poules, des vaches, des porcs et un potager dans lequel il cultive deux spécialités du pays, le chou et la pomme de terre. La plupart des Croates ont quelques animaux, parfois juste dans leur jardin, et un petit potager, sans quoi, ils ne s’en sortiraient pas. Beaucoup de jeunes quittent d’ailleurs le pays pour l’Allemagne, le Canada, la Nouvelle-Zélande ou l’Afrique du Sud, comme la sœur de notre conducteur. Jarda parle difficilement du passé et refuse que sa photo soit publiée dans le journal. Il se souvient avec amertume du drame de Bukova. Il garde une tristesse au fond des yeux. Selon lui, certaines personnes ne pourront plus jamais vivre normalement. Il a suivi la guerre au jour le jour et nous dessine encore à main levée les zones occupées sur la carte. S’il croise des Serbes, il leur parlera. Sans plus. Il sait qu’il est temps de passer à autre chose.
 
 
Ph.: L.B.

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